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La difficulté de construire puis gérer son identité numérique dans la rencontre amoureuse en ligne
Catherine Lejealle
Résumé
Fréquentés par toutes les tranches d’âge et toutes les PCS, les sites de rencontre amoureuse constituent un nouvel espace de médiation où la relation virtuelle précède la rencontre in real life (IRL). Par conséquent, ils exigent de construire puis de gérer son identité numérique, c’est-à-dire de se décrire avec des critères de l’identité civile alors que ceux de l’identité narrative seraient plus efficaces. Les motivations d’usages sont libertinage, convalescence, apprentissage des codes amoureux et affranchissement du contrôle social en prenant l’initiative. Ces motivations se traduisent par une construction de l’IN différente et par un enchaînement des interactions spécifiques.
Mots clés : amour, couple, TIC, Internet, médiation, sociabilité
Introduction : contexte, problématique et méthodologie :
Depuis quelques années, l’arrivée des sites de rencontre en ligne a ouvert la voie à un nouvel espace de médiation amoureuse. La dernière enquête INED-INSERM (Bajos et Bozon, 2008) sur la sexualité des Français indique que 36% des femmes âgées de 18 à 19 ans et 24% des hommes de cette tranche d’âge, toutes PCS (profession et catégories sociales) confondues ont un compte sur un site de rencontre ; 10% des femmes et 13% des hommes ont eu ou ont encore un compte. Enfin, entre 4 à 6% des Français y ont trouvé un partenaire sexuel. Ces sites qui attirent des dizaines de millions d’internautes de tous âges et de tous milieux ne sont donc pas exclusivement un marché de seconde main.
Notre problématique a consisté à nous interroger sur les motivations de ces jeunes et moins jeunes, toutes PCS confondues, à fréquenter avec plus ou moins d’assiduité ces sites, sur leurs comportements, leurs expériences, sur les difficultés éventuelles qu’ils peuvent rencontrer et sur l’articulation de ce nouvel espace de médiation avec la rencontre in real life (IRL). Cette étude s’inscrit non pas dans une demande d’un commanditaire mais dans la suite d’un DEA soutenu à Paris 5 avec les Professeurs François de Singly et Dominique Desjeux et en préalable d’une étude d’innovation effectuée à la demande de la start up Mobiluck, au sein du département SES (Sciences Economiques et Sociales) de Telecom Paris Tech, sous la direction du Professeur Christian Licoppe. Cette start up a mis au point un logiciel à implémenter sur les téléphones portables pour échanger un profil via Bluetooth entre usagers Mobiluck. Ce profil très sommaire, compte tenu des contraintes du téléphone portable, devait être réduit à cinq critères principaux. Il nous fallait donc approcher les informations à mettre en avant pour se présenter dans une relation amoureuse amorcée virtuellement.
Nous avons opté pour une méthode qualitative dans une logique inductive, avec conduite d’entretiens compréhensifs individuels en face-à-face auprès de Franciliens en parité homme/femme. Entre 2005 et 2006, un même enquêteur a ainsi interrogé dix réfractaires à Meetic disposant pourtant d’un accès Internet, dix ayant trouvé un partenaire par ce biais et enfin, trente internautes ayant une pratique régulière de Meetic et ce depuis au moins deux mois. Pour ces derniers, lorsque cela était possible, nous avons recueilli à la fois les logiques de choix du pseudo et de contenu du profil, l’évolution des informations qui y figurent, l’historique des relations nouées sur Meetic, l’enchaînement et le contenu des messages par type (Instant Messaging, courriel, appel téléphonique, SMS) et l’entrelacement avec les éventuelles rencontres en coprésence. L’information exhaustive n’était pas toujours disponible mais curieusement, les internautes aiment souvent garder des traces de leurs histoires successives ou avortées. Aucun dédommagement financier n’a été versé. Le recrutement s’est opéré par petites annonces dans des facultés, des clubs de sport ou de loisirs (gym, tennis, club photo) et par activation du réseau de cinq cents connaissances. La demande ayant été bien relayée, cela a permis de disposer d’un vaste vivier, où nous avons puisé en cherchant à maximiser la diversité des situations : situation familiale, enfants à charge, contraintes professionnelles et horaires, sociabilité. Mais la tranche d’âge étudiée se limite à celle des 22 à 39 ans et aux PCS moyennes ou supérieures, assez caractéristiques des urbains actifs parisiens, cible de Mobiluck. Les entretiens ont été enregistrés, retranscrits et analysés avec l’outil Weft QDA de codage de contenu par thématiques.
1. Trois motivations-comportements-usages de Meetic :
L’analyse du corpus a permis de définir trois motivations-comportements-usages à la connexion : libertinage, convalescence et sérendipité, c’est-à-dire un usage instrumental pour consommer du sexe, un usage d’apprivoisement de la peur de la relation amoureuse et enfin, un usage opportuniste qui consiste à laisser venir. Dans ce dernier usage, les internautes sont ouverts à ce qui peut arriver, ne s’interdisent rien mais ne forcent rien non plus. Ils viennent sur le site pour amorcer une relation qui se prolongera alors exclusivement IRL et dont ils espèrent qu’elle aura une certaine durée. Une fois sur les rails, celle-ci suit le même cheminement qu’une relation non médiatée par Meetic. A ces trois motivations-usages observés, l’enquête INED-INSERM en ajoute deux autres. Le premier, didactique, permet aux plus jeunes, endossant parfois l’identité du sexe opposé, de se familiariser avec les codes amoureux. Le second concerne les femmes qui s’affranchissent du contrôle social des pairs et peuvent faire le premier pas sans passer pour dévergondées. Les trois usages observés se caractérisent par le contenu et l’évolution du profil, la cinétique de la relation (enchaînement des modes de communications et entrelacement avec les rencontres IRL) et le lieu et l’heure de rendez-vous, si toutefois il a lieu.
Le libertin cherche exclusivement un partenaire sexuel. Pour chaque contact, le processus d’approche se limite à trois ou quatre échanges de courriels sur Meetic. Si les candidats sont en phase sur leur attente, ils décident de se rencontrer souvent dans un lieu neutre, un café, en fin de journée (19h - 19h30) pour, en cas d’entente, poursuivre la soirée ensemble. Sur le plan socio-démographique, il s’agit autant d’hommes que de femmes car l’écran et l’affranchissement du contrôle social libèrent les femmes qui osent davantage afficher leurs fantasmes qu’IRL. Ces internautes peuvent déjà être en couple mais pas nécessairement. Le libertinage via Internet est souvent un prolongement d’habitudes de la IRL qui s’ajoute aux autres moyens de recrutement de partenaire sexuel sans nécessairement les supprimer. Meetic constitue un levier efficace car il permet de multiplier les contacts et d’élargir le vivier potentiel. Les sites sont des moyens d’amorce efficaces et rapides qui permettent de mener plusieurs relations en parallèle et de cloisonner différentes sphères de leur vie privée. L’usage de Meetic est instrumental en vue de multiplier les aventures d’un jour ou de quelques mois.
Les personnes en convalescence amoureuse ont souvent vécu une relation amoureuse qu’elles jugent douloureuse et ont peur de souffrir à nouveau en s’investissant affectivement. Sans jamais quitter le site de rencontre, elles échangent une quantité impressionnante de photos de paysage mais jamais d’elles-mêmes, chatent ou s’envoient des courriels pendant des soirées entières en évitant la question de la rencontre. Elles ne mènent pas de double vie mais ont peur de s’engager dans une nouvelle relation. Les sites leur permettent de vivre une « histoire » à moindre engagement physique et psychique et de se rassurer sur leur normalité. En effet, la pression des proches et surtout celle des médias leur renvoie une image négative de leur absence de vie amoureuse. Elles pourront parler de cette relation virtuelle, s’appuyant sur des détails véridiques. L’usage de Meetic s’inscrit souvent dans une réflexion plus globale sur la relation amoureuse et sur l’analyse de celle qu’elles ont vécue. De plus, accepter d’entrer dans le jeu amoureux a des répercussions positives dans leur vie quotidienne et peut les conduire à rencontrer quelqu’un IRL. Il y a une rétroaction positive et bénéfique aux deux protagonistes lorsqu’ils sont dans la même phase de guérison, mais qui fait perdre du temps à ceux qui attendaient une rencontre qui se prolonge IRL. Le risque de rencontrer des gens en convalescence est rarement identifié par les candidats qui se lancent sur les sites alors qu’ils appréhendent d’entrer en contact avec des « prédateurs sexuels ».
La sérendipité est un usage pensé comme temporaire car devant cesser dès lors que l’internaute a trouvé quelqu’un avec qui faire un bout de chemin. Les internautes s’abritent initialement derrière des pseudos assez neutres ou des photographies floues, se dévoilent progressivement, jouant sur les différents supports et différents médias mais aussi sur la rencontre en face-à-face. Celle-ci a souvent lieu le dimanche après-midi autour d’une activité support (sortie au bowling ou à la piscine) qui servira de prétexte et de contenance pour masquer le manque de naturel de ce type de rencontre. Les interactions en face-à-face n’interrompent pas la relation médiatique qui permet d’aborder d’autres sujets parfois épineux, notamment les échanges asynchrones (SMS, courriel) qui ménagent la face. Les internautes décident alors souvent de mettre leurs profils en mode veille, tout en sachant qu’on peut se construire un autre pseudo et continuer sa quête en parallèle. A ce stade, les relations suivent le chemin de celles qui sont initiées dans la vie réelle.
Du point de vue de la terminologie, nous observons que les relations qui se nouent via Meetic se qualifient différemment selon l’usage. Si, dans le cas du libertinage, on peut parler de couple car il y a accouplement, celui-ci ne se poursuit par quasiment aucune autre activité IRL et ne s’inscrit pas dans le réseau de sociabilité de l’internaute. Le terme de liaison ou de partenaire sexuel semblent plus appropriés. Le convalescent trouve une relation d’aide et un compagnon de sa route virtuelle. Enfin, la sérendipité peut passer du stade du contact virtuel à celui de « personne que l’on voit » et peut-être finalement à celui de petit ami, conjoint ou partenaire. La recherche sur Meetic peut conduire à vivre à deux ou à se marier et donc à un couple au sens classique.
2. Le problème de la construction et de la gestion de l’identité numérique :
Ces différents usages liés à des finalités différentes étant posés, comment procèdent les candidats à la rencontre pour construire leur identité numérique (IN) ? On désigne par-là à la fois le profil (contenu, modifications) que ses modalités de gestion (fréquence de mise à jour, recours à la panoplie des modes de communication possibles). En effet, ce nouvel espace de sociabilité a ceci de particulier qu’il amorce la relation par un lien virtuel et contraint l’internaute à créer puis à gérer son IN. Nous constatons que ces étapes posent plus ou moins de problèmes selon l’usage qui en est fait.
Dans le cas du libertin, la construction de l’IN est relativement simple : il met en avant une dimension de son identité réelle, à savoir son caractère volage. Le convalescent ne cherchant pas à nouer une relation IRL mais à trouver une oreille attentive et une relation d’aide qui puisse l’assister dans son processus de dépassement de sa peur, dresse un portrait proche de la façon dont il se perçoit. L’important est d’attirer quelqu’un qui se trouve au même stade de réflexion sur la relation amoureuse pour s’épauler mutuellement, peu importe les autres caractéristiques. Il dépensera beaucoup d’énergie à peaufiner cette IN car il assimile ce temps à un travail sur lui dans le cadre de la guérison. Comme il modifie souvent ce profil, ajoutant une citation ou un morceau de musique, il ne durcit jamais la situation et se laisse des possibilités de la faire évoluer. L’enjeu est donc moindre. Pour lui, la difficulté consistait à sauter le pas et à s’inscrire.
Le cas de la sérendipité est le plus complexe car le candidat à la rencontre doit décider quelles caractéristiques mettre en avant. Comment parler de soi pour attirer les bonnes personnes ? Trop typée, l’IN risque de rebuter des candidats qui pourraient convenir mais ne se sentent pas concernés ; trop neutre, elle attire trop de réponses, impossibles à gérer en même temps et à prioritiser. Parmi les questions posées à la création du profil, certaines sont difficiles hors de tout contexte : est-il prêt à déménager ? A-t-il un désir d’enfants ? Chaque choix réduit le vivier potentiel de répondants mais chaque option laissée ouverte agrandit encore la maille du filet, risquant de retenir trop de candidats. C’est principalement cette difficulté-là qui a rebuté les réfractaires : quel pseudo et quelles informations choisir pour donner de soi l’image qui convient ? En effet, le pseudo et le profil doivent être une vitrine qui attire tout en reflétant ce qu’il y a en magasin. Chaque acteur doit donc organiser sa mise en scène mais la dialectique du caché et du montré se complexifie car souvent l’internaute veut se ménager une stratégie progressive de dévoilement. A défaut de guides ou d’aides fournis par les sites, afin de créer leur profil, les internautes bricolent. Dans la limite de leurs compétences techniques et du matériel requis pour se prendre en vidéo, ils s’inspirent du profil des autres.
Nous constatons que le principal problème des sites concerne l’exigence de se définir selon des critères de l’identité civile alors que les internautes aimeraient pouvoir également utiliser ceux de l’identité narrative. Reprenons pour cela la typologie des sites Web 2.0 faite par Dominique Cardon (2008). Elle montre que les identités s’articulent autour de deux dualités qui reflètent deux tensions de l’individu : d’une part entre être et faire ; d’autre part, entre le réel et le projeté. L’être renvoie à ce qu’est la personne de façon durable et incorporée (âge, statut matrimonial) alors que le faire reprend ses réalisations, ses projets et ses productions. Le réel concerne ce que la personne est dans la vie réelle et quotidienne alors que le projeté est une simulation de soi qui permet d’exprimer les potentialités non encore exprimées. Ces deux dualités permettent de définir quatre types d’identités : civile (être et réel), agissante (réel et faire), narrative (projeté et être) et virtuelle (projeté et faire). Les sites de rencontres reposent sur l’identité civile, les sites professionnels comme LinkUp ou Viadéo sur l’identité agissante, les sites de jeux de rôles en ligne avec les avatars sur l’identité virtuelle et enfin, les blogs intimes sur l’identité narrative.
A ce problème de construction de l’IN, constitutif des sites de rencontre actuels, s’ajoute celui de la gestion, de l’animation de cette identité. Pour attirer des internautes et surtout apparaître en première page du site, il est impératif de créer son audience et son aura médiatique en alimentant le suspense (ajout de vidéos). Il ne suffit pas d’être présent sur le site, encore faut-il être visible. En effet, la politique d’animation des sites consiste entre autres à proposer différents instruments de mesure de la fréquentation de chaque profil, à indiquer les dates de dernière mise à jour et à permettre aux internautes de voter pour vous et de vous élire la plus jolie ou le plus sexy. Mettre à profit ces opportunités réclame des compétences techniques qui constitueraient une barrière à l’entrée sur le marché matrimonial si les sites ne proposaient pas des soirées dansantes ou des activités sportives ou culturelles, c’est-à-dire un mode de médiation collectif sans amorce virtuelle, mais qui a un certain coût financier de l’ordre de vingt à quarante euros.
3. Le problème du matching et les solutions possibles :
Parallèlement à la gestion de son identité numérique, le candidat peut aussi lancer une recherche de profils tiers qui peuvent convenir. Cette recherche reposant également sur l’identité civile, l’internaute se heurte à nouveau au problème constitutif des sites actuels. En effet, pour lancer une interrogation, il doit sélectionner des critères quasi exclusivement liés à l’identité civile. Les sites faisant du matching, ils calculent pour chaque tiers possible le score de réponse aux critères de recherche et proposent une liste de candidats potentiels triés par score décroissant. Ne sachant quels critères privilégier, les internautes se rabattent sur l’âge, la PCS, le lieu de résidence et quelques loisirs assez consensuels (cinéma, musique…). Là encore, c’est cet argument qu’avancent les réfractaires : quels critères choisir pour que l’outil calcule les profils qui y répondent ? Autant pour l’achat d’une voiture ou d’un appartement, il leur semble possible de lister rationnellement des critères de choix (dernier étage, orientation…), autant l’alchimie amoureuse ne se met pas en équation mathématique. Tous les enquêtés citent des exemples vécus par eux ou par des proches de relations amoureuses qui durent alors que le couple ne partage aucun loisir, que l’un a dû déménager, passer au-delà de son non-désir d’enfant ou encore arrêter de fumer. Par amour, IRL, on peut accepter de changer des caractéristiques qui étaient au départ rédhibitoires pour l’autre. Mais Meetic demande à durcir un état descriptif de soi et ne permet pas d’indiquer qu’on est prêt à changer des caractéristiques fondamentales.
A défaut de modifier les rubriques du contenu du profil et d’en proposer d’autres liées à l’identité narrative, trois solutions s’offrent à l’internaute. La première consiste à rencontrer via Meetic des gens qui leurs ressemblent, à s’en faire des amis, à ouvrir mutuellement son réseau amical et à y rencontrer quelqu’un. La relation sera alors amorcée IRL avec la magie du premier regard et donc davantage valorisée dans les représentations sociales et dans l’imaginaire collectif. La seconde solution consiste à aller sur des sites de niche (farmersOnly.com, veggielove.com, horseAndCountrySingles.com, DateMyPet.com, MatureSinglesOnly.com, STDmatch.net et TheAtlas-Sphere.com) qui mettent en avant une dimension vitale dans la vie ou l’emploi du temps de l’internaute, ici respectivement agriculteurs, végétariens, fans d’équitation, personnes ayant un animal domestique, personnes âgées de plus de cinquante ans, lecteurs du livre philosophique d’Ayn Randa intitulé The Virtue of Selfishness ou encore porteurs du virus du sida. Encore faut-il avoir une caractéristique marquante, ce qui est plutôt rare. La troisième solution consiste à faire converger toutes ses recherches (amoureuse, professionnelle, amicale…) sur les sites communautaires ou sociaux qui reposent sur une médiation virtuelle mais ciblée (musique, cinéma, photo) ou sans thématique fédératrice comme Facebook. Abandonnant donc à la fois les sites de rencontre et les sites professionnels (Viadeo, LinkedIn), l’internaute n’a plus qu’un seul outil à maîtriser mais il doit trouver des solutions pour cloisonner les différentes dimensions de son identité. Les sites s’adaptent à cette nouvelle demande en proposant une palette d’outils technologiques (Cardon, 2008 ; Donath, 2007). Si ces fonctionnalités techniques pointues permettent effectivement de cloisonner les différentes dimensions de son identité et de gérer les différentes recherches sans que la recherche amoureuse soit visible de son employeur, elles demandent une réelle expertise technique et un investissement temporel rarement possibles.
Conclusion :
Les sites de rencontre nécessitent de construire puis gérer son IN. Ceci pose un certain nombre de problèmes aux candidats à la rencontre pour une relation durable. Elle en pose moins à ceux en recherche de partenaire sexuel ou en convalescence. Les sites actuels reposent sur des critères liés à l’identité civile et laissent peu de place aux critères de l’identité narrative et à l’imaginaire.
Mais Meetic n’en reste pas moins un outil formidable, peu coûteux, à disposition de chacun, offrant un vivier incomparable de partenaires potentiels. Les sites de rencontre ne sont ni la solution miracle ni le responsable de dérives (pédophilie, détournement de mineurs, libertinage…) mais un nouvel espace de médiation incontournable aujourd’hui, comme le montrent les enquêtes INED-INSERM. Les sites apportent des nouveautés à la fois source d’opportunités et de contraintes. En effet, si la médiation par un tiers n’est pas nouvelle en matière de rencontre amoureuse (marieuses, agences matrimoniales, petites annonces, marraines de guerre), le passage de l’artisanal à l’industriel l’est. Le site permet de nouer un grand nombre de contacts et de chater un même soir simultanément avec plusieurs personnes. L’expérience des enquêtés qui y ont trouvé leur bonheur montre la difficulté de gérer la convergence de la quête et la frustration : quand décider de se fixer alors qu’il reste tant de profils qui pourraient potentiellement convenir et que l’on renonce à explorer ? La seconde nouveauté concerne le libertinage. Les sites modifient qualitativement et pas seulement quantitativement la donne. En effet, des personnes qui n’auraient jamais osé afficher leurs fantasmes face à des individus réels vont pouvoir le faire cachés devant ou derrière leur écran. Ainsi, là où seuls une petite minorité de libertins osait passer à l’acte auparavant, le site va pouvoir jouer le rôle d’un sas de désinhibition où les internautes, encouragés par les réponses des autres, vont oser franchement s’exprimer et s’afficher. La troisième nouveauté concerne la place de l’écrit dans le couple et la mobilisation de supports inédits, ayant tous une temporalité et une tracabilité différentes (synchrone ou asynchrone, format texte court ou long). Comment s’opère le partage d’émotions à travers cette présence connectée en continu et quelle articulation a-t-il avec la relation en face-à-face ? Dernier point, si les sites ne sont pas dénués de normes (répondre rapidement si on est intéressé, faire des mises à jour régulières, ne donner ni son nom ni son adresse), elles sont peu documentées, peuvent dérouter au départ et demandent un apprentissage plutôt empirique. De plus, différentes des normes IRL, les normes des sites permettent d’échapper à celles IRL, notamment pour les femmes qui s’affranchissent du contrôle social et prennent l’initiative. Les sites permettent aussi de mentir sur son profil (sexe, âge) offrant ainsi aux jeunes la possibilité d’endosser l’identité opposée ou de tricher sur leur âge.
Limites et pistes de recherche :
Contrairement à ce qui avait été matériellement possible en DEA sur les relations amoureuses naissantes, nous n’avons ici pas eu le temps de suivre les internautes sur la durée, en effectuant des entretiens réguliers, en leur demandant de remplir des carnets de bord d’usages qui répertorient pour chaque contact la totalité des interactions virtuelles ou non (modalités, contenu). Il serait intéressant de reprendre cette méthode plus complète et de l’ouvrir à un plus large éventail d’âges. Dans le recrutement, il faudrait également tenir compte de critères liés aux pratiques Internet du candidat et à son degré d’avancement dans la recherche de relation amoureuse. Il serait intéressant d’explorer les critères suivants : ancienneté sur le site (expérience), degré de confiance et de familiarité avec la désintermédiation par Internet (achat sur e-bay, jeux de rôles, participation à des forums de discussion, recherche d’information donnée par des tiers sur les sites…), durée depuis laquelle le candidat cherche, et enfin, autres pratiques en lien avec la recherche amoureuse (inscription à un club de loisir ou de sport, psychothérapie, lecture de Psychologie, speed dating…). Dans cette étude, nous avons considéré les candidats sans pouvoir tenir compte ni de leur confiance et expertise en matière d’Internet ni de leur parcours récent en matière d’expérience amoureuse.
Malgré ses limites, cette étude de Meetic a répondu à cette demande et permis de tester dans l’enquête Mobiluck la validité de critères reposant sur l’identité narrative et non l’identité civile comme le fait Meetic. L’enquête a permis de comprendre qu’il était plus pertinent de citer un film ou une chanson qu’on aime, de dire ce qu’on ferait si on gagnait au Loto ou encore de proposer sa citation du jour, qu’indiquer qu’on a 35 ans, qu’on mesure 1 mètre 66 et qu’on habite Paris. Comme le montrera ensuite l’enquête Mobiluck, travailler sur l’identité narrative plus que civile comme le font les sites actuels s’avère plus efficace pour la relation amoureuse contrairement à la médiation commerciale (particulier à particulier) qui elle doit reposer d’abord sur des critères objectifs.
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Notes biographiques de l’auteur :
Catherine Lejealle est docteur en sociologie (Université Paris Descartes/ Sorbonne - CNRS/Cerlis), ingénieur télécom ENST Bretagne et enseignant-chercheur à Telecom Paris Tech, où elle étudie plus spécifiquement les usages des TIC.
Bibliographie
2008, Le jeu sur le téléphone portable : usages et sociabilité, Paris, L’Harmattan
2008, « L’usage du téléphone portable, grain de sable ou huile dans les rouages pour la femme active ? », Temporalités
à paraître 2009, Le téléphone portable des cadres supérieurs : la dialectique de l’autonomie et du contrôle est-elle pertinente ? Une approche socio-juridique des processus d’appropriation des TIC et de leur intégration dans les process de travail , Paris, L’harmattan
à paraître 2009, Usages et contenus de la télévision mobile personnelle : nomadisme, multiactivité et ubiquité, Paris, L’harmattan
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