Itinéraire d’un préservatif masculin et déclinaisons de l’intimité masculine
Présentation : Cyril Desjeux, Doctorant en sociologie au Centre d’Analyse et d’Intervention Sociologique (CADIS) à l’EHESS. Allocataire d’une bourse doctorale de la CNAF pour son projet de thèse, masculinité, contraception et sexualité : quelle place peut avoir la contraception pour l’homme ?
Auteur de « Homosexualité et procréation : les prémices d’un matriarcat ? Analyse stratégique du processus de décision d’avoir un enfant dans un couple homosexuel », Paris, L’harmattan, 2006
A travers l’itinéraire d’un préservatif, il est proposé de réfléchir sur les multiples dimensions que peuvent prendre l’intimité masculine. Les différentes étapes qui composent cet itinéraire ne sont pas vécues ou franchies de la même manière d’un homme à l’autre ou d’une femme à l’autre. Cependant, en s’appuyant sur une étude de cas, il s’agit moins de faire ressortir la diversité des pratiques liée à cet itinéraire que de questionner la manière dont l’intimité peut se donner à voir en fonction des situations de l’itinéraire (obtention du préservatif, rangement du préservatif, mise du préservatif, utilisation du préservatif, abandon du préservatif). En définitive l’itinéraire du préservatif montrerait que les frontières entre l’espace intime et l’espace publique seraient poreuses.
Après avoir interrogé vingt cinq hommes en entretien, il a été reconstitué l’exemple d’un itinéraire de préservatif masculin d’un enquêté. Ce dernier a été choisi car il reflète significativement les différentes dimensions de l’intimité. En lui demandant de décrire et de montrer (Geertz, 1973), des photos ont été prises pour caractériser matériellement ou symboliquement l’étape de l’itinéraire. Les photos sont donc une mise en scène pour illustrer un parcours possible. Pierre, 25 ans, en couple depuis trois ans, utilise des préservatifs masculins comme moyen de contraception. Depuis qu’il est avec sa compagne c’est le seul moyen de contraception qu’ils utilisent. Ils font en sorte de ne jamais en manquer. Bien que sa compagne qui a été interrogée dans un second temps, puisse participer à l’itinéraire du préservatif, nous nous intéresserons, ici, uniquement à la place de l’homme dans cet itinéraire et la manière dont l’intimité masculine peut apparaître sous différentes formes. C'est-à-dire que l’intimité aurait au moins deux facettes. D’une part, l’acte sexuel avec préservatif apparaîtrait comme personnel et secret dans le sens où une personne extérieur à l’acte ne l’observe pas. D’autre part l’achat du préservatif donnerait à voir, vis-à-vis du vendeur, davantage de transparence et d’authenticité dans le sens où l’acheteur laisse entendre qu’il a une sexualité. Dans le premier cas, le préservatif se présente comme un objet purement intime, dans le second il est davantage en lien avec la sphère publique (le magasin).
L’apparence corporelle entendue comme le corps et les objets portés par lui, « c'est-à-dire l’ensemble des caractères physiques constants ou variant lentement (poids, taille, visage…), les attributs corporels (postures, expressions, mimiques, ect.) et les attributs (vêtements ou non, coiffures, accessoires, ect.) » (Pagès-Delon, 1989, 9-18), se transformerait et ne se présenterait pas de la même manière en fonction des étapes de l’itinéraire du préservatif.
La relation sexuelle avec préservatif qui revêt un caractère intime, dont le « vecteur formel est la proximité physique et psychologique », peut perdre de son charme, voire le contenu même de l’intimité personnelle. Cela pourrait se matérialiser « dès qu’il n’y a plus, à l’intérieur de cette proximité, simultanément ou tour à tour, de la distance et des pauses » (Simmel, 1908, 9-18) entre les deux personnes composant le couple.
C'est-à-dire que l’intimité personnelle peut laisser place à l’intimité conjugale. Cela peut créer des tensions mais aussi une complicité à travers une « ritualisation » (ensemble des pratiques de marquage qui produisent l’apparence corporelle comme signe), une « perpétuation » (préservation de qualité socialement valorisée) et une « mise en jeu » (outil simultanément produit comme forme corporelle déterminée) (Berthelot, 1983) du corps nu. S'il y a complicité, le préservatif peut participer à un certain réenchantement reposant « sur la jonction de la raison et du sensible » (Maffesoli, 2007, 133-146), faisant cohabiter des pratiques érotiques (geste permettant le plaisir sexuel) et des pratiques techniques (geste prescrit par la notice d’utilisation du préservatif).
Dans ce sens, le préservatif masculin permet d’appréhender les différentes frontières de l’intimité masculine. Celles-ci ne serait ni fixe ni uniforme mais jouerait sur les marges qui délimitent l’intimité d’autrui, l’espace privée et l’espace public. L’analyse de ses marges permettrait de questionner les différentes déclinaisons de l’intimité masculine.
Dans un premier temps nous restituerons les différentes étapes de l’itinéraire. Dans un second temps nous verrons en quoi ce « script » permet de donner une certaine définition de l’intimité.
1. Obtenir un préservatif : une intimité partagée
Pierre va acheter ses préservatifs en parapharmacie (Durex Comfort XL) et en supermarché (Hansaplast, plaisir mutuel). Spontanément, c’est lui qui va acheter les préservatifs, mais il arrive qu’ils y aillent ensemble. Cependant, ce n’est jamais sa compagne seule qui y va.
Le rayon est situé derrière la caisse de paiement pour les produits corporels (crèmes, mousses à raser, gels douche, etc.). D’autres caisses se trouvent au fond du commerce. Ce stand est situé au centre du magasin en face de l’entrée. Au-dessus de l’étagère est inscrit le mot « L’HOMME ». Ce rayon propose toute la gamme Durex et Manix (fin, de 0,2 mm au lieu de 0,3 mm, plus large, adaptés à la forme du sexe, avec nervure ou micros perle, sans latex, etc.), mais aussi différents types de lubrifiants (sensation chaleur, normal, etc.), des accessoires (huile de massage, anneau vibrant, etc.). En bas du rayon se trouvent également des tests de grossesse.

2007, photo C. Desjeux
Après avoir acheté les préservatifs, il rentre chez lui. En général, s’il a d’autres achats à faire, il les fait avant. Habituellement, il passe à la parapharmacie après avoir fait les courses alimentaires.
La boîte de préservatifs est dans un sac plastique et il n’est pas possible de visualiser l’achat d’un regard extérieur. Le trajet pour rentrer chez lui dure entre 5 et 10 minutes.

2007, photo C. Desjeux
Acheter un préservatif dans un lieu public indique symboliquement que l’on peut avoir une sexualité avec autrui. Aller chercher un préservatif comme le fait Pierre permet de maîtriser la frontière que l’on souhaite garder entre intimité et privé ou intimité et public. Plus la démarche est discrète et plus l’acquisition s’inscrit dans une logique de préservation, plus les frontières seront solides. À l’inverse, plus on est dans une démarche d’authenticité comme Pierre, moins l’obtention du préservatif apparaîtra comme une démarche intime. Elle pourra être partagée avec la sphère privée (ami(s), etc.) ou la sphère publique (le vendeur de la parapharmacie, etc.). Les hommes peuvent partager partiellement une partie de leur intimité.
2. Ranger un préservatif : d’une intimité exposée à une intimité préservée
Après avoir acheté les préservatifs Durex Comfort XL pour la somme de 8 Euros, il rentre chez lui avec le sac plastique opaque et va dans la chambre ouvrir la boîte.
Lorsqu’on entre dans la chambre, on voit d’abord le lit. Au pied se trouve une commode, à gauche un mur et à droite une étagère coulissante. Rien ne laisse deviner qu’il y a des préservatifs quelque part.

2007, photo C. Desjeux
Après les avoir ouverts et détachés les uns des autres, il se dirige vers une boîte dans laquelle il range ses préservatifs.
La boîte est située à gauche du lit, près du mur, au pied d’une lampe de chevet et n’est pas visible depuis l’entrée de la chambre. En outre, un couvercle cache son contenu.

2007, photo C. Desjeux
Il ouvre alors la boîte pour ranger ses préservatifs avec les autres. Les préservatifs Durex Comfort XL favorisent ses sensations, tandis que les Hansaplast favorisent davantage le plaisir de sa partenaire. Les autres marques ont été prises en cas d’urgence au cas où il n’ait plus de préservatif, même s’il ne s’agit pas de ses marques préférées.
Dans la boîte, il y a maintenant des préservatifs Durex (préservatifs bleus), des préservatifs Hansaplast achetés en supermarché (préservatifs rouges), des préservatifs sans marque récupérés dans un bar (le gris en bas et le rouge en haut), un préservatif féminin qu’un ami lui a donné (à gauche), une huile de massage comestible au goût mûre, achetée dans un sex-shop (en-dessous de la boîte Durex), une huile de massage à l’huile d’argan, achetée dans un magasin marocain (en bas sous le préservatif rouge), du lubrifiant (en haut dans le reflet de la boîte et en bas à gauche sous les Durex).

2007, photo C. Desjeux
En fonction de l’importance de l’accessibilité du préservatif pour l’acteur, il pourra être rangé dans une poche ou un portefeuille (mobile), ou dans la chambre, près du lit ou proche d’un lieu permettant une activité sexuelle (proximité). En outre, le fait de cacher le préservatif permet de préserver une certaine intimité et de maîtriser l’image que l’on donne à voir. Le préservatif n’est alors pas visible et devient un objet « secret ». Ici, les frontières de l’intimité ne dépassent pas la boîte dans laquelle est rangé le préservatif. L’intimité peut apparaître comme plus ou moins forte en fonction des différentes manières de ranger un préservatif. Bien qu’il puisse être considéré comme un objet banal, il est ici davantage considéré comme un objet intime parce que caché (la boîte est mise de tel manière qu’on ne peut la voir qu’en montant sur le lit).
3. Prendre, ouvrir et mettre un préservatif : d’une intimité conjugale à une intimité personnelle
Pierre n’allume pas la lumière pour prendre les préservatifs. L’obscurité l’oblige à choisir le premier venu. Pour illustrer le manque de luminosité, le préservatif a été photographié dans le noir. Allongé sur le lit, il tend le bras et ouvre la boîte. Ce n’est pas le dernier préservatif acheté (Durex) qu’il prendra, mais un ancien (Hansaplast).
Avec la main droite, il ouvre le préservatif et avec le pouce et l’index de la main gauche, il déchire la partie dentelée du préservatif. Il le sort de son emballage qu’il jette sur le lit.
Lorsqu’il ouvre le préservatif, une légère odeur de latex et de lubrifiant transforme la fragrance de l’air.

2007, photo C. Desjeux
Toujours dans le noir, Pierre pose le préservatif sur son sexe (un godemichet a été utilisé pour symboliser le sexe de l’homme). Avec le pouce et l’index de la main droite il pince le haut du préservatif, les autres doigts servant à dérouler partiellement le préservatif. Dans cet itinéraire c’est lui qui prend, ouvre et met le préservatif. Néanmoins sa compagne n’est pas contre le faire, et en particulier pour permettre certains jeux érotiques avec le préservatif (comme le mettre avec la bouche).
Lorsqu’il ouvre l’emballage et met le préservatif, ses doigts sont lubrifiés et deviennent glissants. De plus, l’odeur de latex est à présent sur ses doigts. Pierre laisse l’emballage sur le lit, mais il arrive aussi qu’il le mette par terre. Dans le noir la visibilité étant quasi‑nulle, le geste est fait « automatiquement » car il le visualise mentalement. Afin d’éviter de mettre le préservatif à l’envers, il le déroule légèrement pour être sûr qu’il soit dans le bon sens. Par ailleurs, au moment de le mettre, on sent les nervures gravées dans le préservatif.

2007, photo C. Desjeux
Après avoir pincé le préservatif, toujours avec la même main, Pierre le déroule le long de son sexe (le long du godemichet). Dès lors, tous les doigts sont sollicités ainsi que le creux de la main.
La texture lisse du godemichet permet de faire glisser plus facilement le préservatif, mais le geste reste le même. Il est intéressant de constater que lorsqu’on utilise la même main pour pincer le réservoir du préservatif et le faire glisser, ce dernier n’épouse pas nécessairement la forme du sexe. Cet espace vide laisse de l’air pouvant fragiliser le préservatif pendant l’acte sexuel. Cela peut être dû également à la partie supérieure du godemichet qui est plus fine que certains glands. Le haut du préservatif est alors trop large.

2007, photo C. Desjeux
Le moment de prendre le préservatif peut être déconnecté de l’acte sexuel et peut même entrer en conflit avec l’érotisation, qui est alors mise en suspens. Cet arrêt peut se prolonger tout au long de cette étape. La main, les doigts (le pouce et l’index), et / ou la bouche peuvent être sollicités pendant cette phase. Ces parties du corps participent alors à l’intimité sexuelle. De cette manière, le goût, la texture, la lubrification et l’odeur du préservatif participent au savoir‑faire lié à la mise du préservatif et à l’acte charnel. Le préservatif transforme alors l’atmosphère intime qu’il peut y avoir. Dans ce cas, n’est plus le phallus de l’homme seul qui participe à l’excitation, mais aussi les autres parties du corps sollicitées (doigts, mains, bouche). Les zones érogènes se multiplient et ne se limitent plus forcément aux parties génitales. Mettre le préservatif transforme l’intimité érotique. Cela met en scène plusieurs parties du corps qui peuvent faire interagir l’intimité personnelle avec l’intimité conjugale.
4. Utiliser un préservatif : d’une intimité féminine à une intimité masculine
Pendant l’acte sexuel, les sensations varient. Avec le préservatif Hansaplast (plaisir mutuel), Pierre précise que les sensations sont moins fortes pour lui (le préservatif serait plus épais que les autres), mais sa compagne dit préférer ces sensations à celles d’un préservatif « classique ». En outre, si le préservatif n’épouse pas bien la forme du sexe et qu’il reste une poche d’air au sommet, le latex peut faire des plis jouant, éventuellement, sur les sensations et pas uniquement sur la fragilité du produit.
Aucune photo de l’acte sexuel n’a été prise pour des raisons éthiques. L’enquêté précise qu’il tient la base du préservatif pour pénétrer sa partenaire. Avant la pénétration, il vérifie qu’il est bien en place (en tirant un peu dessus) et qu’il n’y a pas de pli.
Il précise qu’il ne touche presque pas le visage de sa partenaire avec ses mains, car celles-ci sont imprégnées de l’odeur et du lubrifiant du préservatif. Sa partenaire ne trouve pas ça très agréables.

Il existe différents types de préservatifs et d’accessoires qui insistent davantage sur le plaisir masculin et / ou féminin. Cependant, dans tous les cas, le préservatif reste une barrière matérielle entre l’intimité masculine et féminine. Par exemple Pierre précisera qu’on ne ressent plus « l’intérieur de l’intimité féminine (la chaleur du sexe, son humidité) ». Il peut être aussi une barrière symbolique car il empêche le sperme de se répandre dans la partenaire, son odeur peut ne pas être appréciée, son contact avec les mains peut les laisser « poisseuses », etc. Lorsque ces petits détails sont vécus négativement, ils viennent renforcer une alliance contradictoire entre la fonctionnalité du préservatif (protéger) et celle de l’acte sexuel (avoir du plaisir).
5. Enlever et jeter un préservatif : une intimité masculine
Pour enlever le préservatif, il tient la base avec le pouce et l’index de la main droite et se retire quelques secondes après l’éjaculation. Avec la main gauche, il tire sur le sommet du préservatif, la main droite suivant le mouvement pour éviter que du sperme ne coule. Ensuite, il fait un nœud et le dépose dans la salle de bain avec son emballage.
Le préservatif reste approximativement une demi-heure dans la salle de bain, le temps qu’ils prennent leur douche ensemble ou séparément. Il arrive qu’un peu de sperme coule sur le lavabo, celui-ci devenant plus liquide. L’éponge est alors utilisée pour essuyer le résidu qui a pu s’échapper.

2007, photo C. Desjeux
Quand la douche est terminée, c’est Pierre qui prend le préservatif et l’emballage pour aller les jeter. Sa compagne ne veut pas que cela reste dans la poubelle de la salle de bain car elle trouve que le sperme sent mauvais le lendemain. La poubelle à papiers de la chambre n’est pas non plus appropriée car le préservatif est en latex. Il va alors dans la cuisine et le jette dans la poubelle avec les autres déchets alimentaires.
Le préservatif est jeté dans la poubelle sans qu’il soit caché sous les détritus. Cependant, il est naturellement « camouflé » car la poubelle n’est pas visible dans la cuisine puisqu’elle se trouve sous l’évier. Les futurs déchets recouvriront le préservatif. Néanmoins, lorsqu’ils invitent de la famille, ils font attention à ce que la poubelle soit jetée rapidement ou à ce que le préservatif ne soit pas visible dans la poubelle.

2007, photo C. Desjeux
Enlever et jeter le préservatif reste principalement une pratique masculine. En attendant de jeter le préservatif ou après avoir pratiqué un acte sexuel, l’homme et la femme vont aller se doucher. Le rapport au corps concernant l’acte post-coïtal varie d’un homme à l’autre. Cela peut aller de « je ne prends pas de douche » à « j’en prends une à chaque fois ». Dans cet itinéraire, on retrouve une « domestication de ses odeurs à travers l’hygiène » (Pagès-Delon, 1989, 41-62) qui se construit par le biais des représentations du propre et du net. Ce qui renvoie au corps sale et au corps propre est construit et n’est pas forcément objectivable par les acteurs eux‑mêmes. Cette domestication est accompagnée d’un objectif de détente. Pierre précise qu’il prend une douche pour se « nettoyer » et également pour se « délasser ». Une enquête sur les pommeaux de douche révèle d’ailleurs qu’en général, le temps passé sous la douche est axé sur le plaisir et moins sur le nettoyage du corps. Lorsqu’on prend une douche, ces deux fonctions sont associées mais n’ont pas la même place temporelle (Mariampolski, 2006, 201-207). Ainsi, la douche peut participer à une prolongation du plaisir qui peut passer par une réappropriation de son corps (en enlevant les traces d’un corps étranger ou de substances « intimes »).
6. L’intimité : entre secret et authenticité
Ce cas d’itinéraire permet de visualiser un parcours possible. Dans ce cas, le préservatif traverse cinq lieux différents : la parapharmacie, la rue pour le transporter à la maison, la chambre pour être prêt à l’utilisation, la salle de bain en attendant que la douche soit prise et la cuisine pour y être jeté. En fonction des lieux, les pratiques et les représentations associées au préservatif seront différentes. Ainsi, l’intimité masculine sera gérée autrement si le préservatif est ouvert ou non, dans une pièce ou dans une autre, utilisé ou en cours d’utilisation, etc.
Plus on avance dans l’itinéraire du préservatif plus les frontières de l’intimité masculine se renforcent et se solidifient : au début, pour obtenir le préservatif, l’intimité masculine est en lien avec l’espace public ; puis pour ranger le préservatif elle est en lien avec l’espace privée ou avec l’intimité conjugale lorsqu’il s’agit de le mettre ; enfin quand il s’agit de le jeter il ne reste plus que l’homme et cela nous amène plus spécifiquement dans l’intimité masculine. Cependant, intimité et privé sont très souvent assimilés dans les analyses. La frontière entre ces deux espaces est souvent floue et difficile à délimiter, contrairement aux différences public/privé qui ont une frontière historiquement et socialement mobile, mais qui se délimite classiquement par la confrontation collectivité/individu. Le privé renvoie aussi bien à l’intime et au secret, à la propriété et à la possession qu’à la sphère que l’acteur peut s’approprier (Schwartz, 1990, 19-34). L’intimité ne serait qu’une particularité du privé et quelque chose de plus profond. Elle n'existerait pas en soi dans le sens où elle n'a pas de réalité autonome. S’exprimant différemment en fonction de ses « territoires » (Neuburger, 2000) et des « cas » (Simmel, 1908), l'intimité n'est possible que par rapport à autre chose. Cette articulation dégage deux pôles, entre lesquels oscille l’intimité, qui relèvent aussi bien du secret que de l’authenticité (Bawin et Dandurand, 2003). L’intimité s’inscrit dans un jeu social entre protection et dévoilement (Lae et Proth, 2002) des acteurs qui interagissent avec des espaces publics. La frontière entre ces deux espaces devient poreuse (Castelain-Meunier, 2005) voire insignifiante (Tisseron, 2001).
Les différents « temps » du préservatif qui peut être emballé, ouvert, mis sur le sexe et maculé de sperme, marquent les différents passages dans l’intimité. Dès lors, celle-ci peut se décliner de cinq manières possibles impliquant des zones d’incertitudes distinctes. L’axe majeur de l’intimité est le contrôle de l’information. En effet « celui qui exprime son moi profond offre à son interlocuteur une source d’information et de pouvoir sur lui » (Dulac, 2003). Par exemple, en achetant des préservatifs extra larges (Durex Confort XL), Pierre indique qu’il perçoit son sexe plus gros que la moyenne. Les informations qu’il donne peuvent changer la perception de l’autre et jouer positivement ou négativement sur la face qu’il donne à voir. La face est à comprendre comme « la valeur sociale positive qu’une personne revendique effectivement à travers une ligne d’action que les autres supposent qu’elle a adoptée au cours d’un contact particulier » (Goffman, 1974, 9-42). Cependant, ce contrôle de l’information est évalué différemment en fonction des situations. Par exemple, Pierre explique que le vendeur de la parapharmacie n’est pas un frein à l’achat car il est un inconnu, il permet à Pierre de rester anonyme. Pour Pierre, cet anonymat lui permet de ne pas perdre la face. On comprend que l’intimité se délimite différemment en fonction de plusieurs critères.
a. L’intimité : une délimitation physique
A travers cet itinéraire, on voit apparaître une première délimitation de l’intimité : une délimitation physique. L’intimité doit pouvoir cacher physiquement une région, un lieu, une pièce par un mur, un rideau, une fenêtre teintée, etc. Dans l’exemple de cet itinéraire, cela revient à ranger le préservatif dans une boîte dans la chambre. L’intimité est composée de coulisses (Goffman, 1973) qui peuvent prendre des formes différentes en fonction des moments de la journée. La chambre peut être accessible à des personnes proches, mais extérieur au couple (ami(e)s, famille) pendant la journée. La nuit, seul le couple est dans la chambre qui devient alors plus intime. En outre, l’obscurité (la lumière n’est pas allumée) contribue à dissimuler des pratiques intimes. Etre seul dans un endroit contribue à le rendre intime. De cette manière « la vision, l’odeur et la chaleur du corps de l’autre, le rythme de sa respiration, l’odeur et le souffle de son haleine, constituent ensemble les signes » (Hall, 1966, 147-150) d’un partage de l’intimité avec un autre corps.
L’utilisation du préservatif dépend de ces contextes. En fonction de l’intimité qu’on lui prête, il pourra être caché dans un tiroir ou mis en évidence sur une table. Il pourra aussi être utilisé dans une pièce fermée (la chambre) ou dans un lieu collectif (le salon). De même, en fonction des différents moments de la journée le préservatif pourra être visible ou non.
Cependant, l’obscurité, son utilisation dans différents endroits, devoir le ranger et le mettre, peuvent contribuer à rendre son utilisation contraignante (augmentation du temps pour aller le chercher, complication d’utilisation due à l’obscurité, difficulté pour le mettre à l’endroit par exemple, etc.).
Le préservatif, considéré comme un objet intime, est pris dans une dynamique matérielle entre le corps spatial (lieu, pièce, région…), le corps temporel (jour, nuit) et le corps vivant (être seul, en couple ou à plusieurs).
b. L’intimité : une délimitation humaine
Dans cet itinéraire on retrouve également une délimitation humaine. L’intimité s’opère en partie par la « relation pure » et par un pacte (Giddens, 2004, 76). C'est-à-dire une forme de contrat symbolique dans lequel les individus peuvent se développer de manière libre et autonome. Ici, cette relation est permise par le préservatif masculin qui est utilisé comme une contraception qui permet la dissociation entre procréation et sexualité (Giddens, 2004, 10). Cependant, cette sexualité « flexible » s’accompagne de contraintes liées à la reconnaissance de chacun des deux partenaires (Singly, 2003). En ce sens, on ne peut parler pleinement de relation pure si l’on intègre l’interaction entre l’intimité personnelle et l’intimité conjugale. Cela est plus particulièrement visible au moment de mettre le préservatif où il n’est pas toujours évident de demander à l’autre de mettre un préservatif, ou de le mettre avec la bouche par exemple. La manière de gérer l’intimité dépend de l’homme et / ou de la femme. A un moment donné, un comportement pourra être considéré comme intime en fonction de la manière dont il est perçu et dont l’autre le perçoit. L’intimité est à la fois personnelle, mais également construite dans l’interaction qui permet de voir ce qui est permis, prescrit ou interdit par l’acteur. Par exemple, mettre le préservatif avec la bouche aura pu être perçu, au début, comme excitant pour Pierre, mais comme trop intime pour sa compagne. Par la suite, ce geste peut devenir un jeu érotique pour le couple, une forme de rituel pour le mettre réunissant « un ensemble de conduites individuelles ou collectives relativement codifiées, ayant un support corporel, à caractère répétitif, à forte charge symbolique pour les acteurs et les témoins » (Segalen, 2005, 20-21).
Ainsi, on comprend bien que l’intimité du préservatif est en interrelation avec l’autonomie (personnelle), la symbolique (le sens) et la stratégie (l’intérêt), se construisant dans une certaine interaction.
c. L’intimité : une délimitation organisationnelle
A cette délimitation humaine, on peut ajouter une dimension organisationnelle de la société qui cadre l’usage de certaines pratiques. On peut décider de mettre le préservatif soi-même ou de laisser l’autre le mettre. Néanmoins on ne l’utilisera pas avec n’importe qui et à n’importe quel moment. Par exemple, on ne va pas mettre un préservatif devant ses parents, ni l’essayer dans un supermarché pour voir s’il est à la bonne taille.
Tout en permettant une certaine souplesse de l’intimité il y a aussi un contrôle social. L’intimité s’inscrit dans une organisation culturelle et historique. Par exemple, avant la Révolution française, la sexualité était davantage publique et traversait aussi bien la famille, le village que l’état (Hekma, 1997). Cette porosité des frontières ne permettait pas non plus de faire véritablement ce couplage masculin/public et féminin/privé (Hull, 1996, 1-10). Ce n'est qu'a la fin du 17ème siècle que la sphère privée commence à se refermer sur la famille (Ariès, 1960). Plus spécifiquement, à la fin du 19ème siècle, une nouvelle séparation s’opère entre le groupe des parents et le groupe des enfants avec des « zones de plus en plus réservées à l’intimité de chacun » (Clair, 2004). Ce processus de normalisation participe à réduire les lieux appropriés à l’expression de l’intimité masculine (Dulac, 2003).
Dès lors, l’intimité est historiquement construite et sa délimitation n’est pas fixe. De même, culturellement, ce qui peut apparaître intime pour une société ne l’est pas forcément pour une autre. Par exemple « l’usage des toilettes est aujourd’hui intime et individuel en France. Il peut être plus collectif et public en Chine » (Desjeux, 2004). A Pékin, les portes des toilettes pour les femmes sont basses. Dans quelques régions de Chine, on trouve encore des sortes de longues canalisations qui servent de toilettes. D’ailleurs, en Chine, contrairement à la France, le papier toilette peut être trouvé dans le salon et est donc d’une nature moins intime. De même, on retrouve des différences allemandes, américaines et françaises quant à la manière d’évaluer l’intimité spatiale ou le rapport à la foule qui n’apparaît pas forcément comme oppressant au Japon (Hall, 1966, 161-201).
En fonction de la manière dont une société évalue ce qui est de l’ordre de l’intime ou non, le préservatif peu être utilisé plus ou moins facilement. Par exemple, son usage n’est pas toujours culturellement aisé dans les pays d’Afrique. De même en France, l’utilisation du préservatif ne s’est généralisée que depuis peu de temps. En ce sens, le préservatif peut marquer un déplacement du contrôle extérieur des individus vers un autocontrôle des mouvements intimes et des comportements publics (Elias, 1973).
L’intimité est en interaction avec différentes organisations historiques et culturelles. L’usage du préservatif peut donc varier d’un milieu à l’autre en fonction de la manière dont l’usagé dépend de cette organisation.
Conclusion
A partir de cette délimitation triangulaire de l’intimité, on peut penser que l’intimité sexuelle avec préservatif s’inscrit dans un script mettant en relation « ce que les gens pensent, la manière dont ils agissent et la façon dont ils sont imprégnés par le contexte socioculturel où ils vivent » (Gagnon, 1990). Cela revient à considérer l’intimité sexuelle selon trois niveaux. Les scénarios culturels comprennent un certain nombre de « règles », les scripts interpersonnels intègrent la dimension interactive et dynamique, et les scripts intrapsychiques renvoient à la vie mentale et à l’arbitrage. Ces trois niveaux en interrelation participent à la compréhension de la construction de l’intimité.
Dans cette perspective, le préservatif n’a pas toujours la même place en fonction de la manière de l’obtenir, de le ranger, de le mettre, de l’utiliser, de l’enlever et de le jeter : enlever ou utiliser le préservatif apparaîtra socialement comme une étape plus intime que son achat ou son rangement. Le nombre d’acteurs et le type d’acteur varie en fonction des différentes étapes : au moment de l’obtention il peut y avoir un vendeur et des clients, au moment de le mettre il y aura seulement la partenaire et pour le jeter l’homme sera seul. Enfin le préservatif est évalué de plusieurs manières : il peut paraître contraignant de le mettre, mais participer à un jeu érotique s’il est mis avec la bouche, sa dimension intime peut ne pas être gênante au moment de l’obtention, ou il peut paraître utile comme contraception bien que transformant les sensations de l’acte sexuel.
Cet exemple d’itinéraire n’est donc qu’un parmi tant d’autres, mais il permet de présenter les différentes dimensions de l’intimité que l’homme doit gérer pour obtenir, ranger, mettre, utiliser et jeter un préservatif. Ainsi, l’intimité masculine pourrait se construire et se décliner sous au moins cinq formes : une intimité « partagée » en lien avec l’espace public, une intimité « préservée » en lien avec l’espace privé, et une intimité « conjugale », une « personnelle » et une « masculine » en lien avec l’espace intime.
Bibliographie
Ariès P., 1960, L’enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime. Paris, Plon
Conord S., 1999, La photographie comme méthodologie appliquée à l’étude des bars. In Regards anthropologiques sur les bars de nuit, Desjeux D., Taponier S., Jarvin M., Paris, l’harmattan
Elias N., 1973, La civilisation des mœurs, Paris, Calmann-Lévy, Paris
Goffman E., 1973, La mise en scène de la vie quotidienne. La présentation de soi. Paris, Minuit
Hall E-T., 1971 (1966) La dimension cachée, Paris, Seuil
Hekma G., 1997, Les limites de la révolution sexuelle. Grammaire de la culture sexuelle occidentale contemporaine. In Sociologie sociétés. VOL XXIX N°1, 1997. p. 145-156
Mariampolski H., 2006, Ethnography for marketers. A guide to consumer immersion. London, Sage Publications
Schwartz O., 1990, Le monde privé des ouvriers, hommes et femmes du Nord. Paris, PUF
Segalen M., 2005, Rites et rituels contemporains. Paris, Nathan
Tisseron S., 2001, L’intimité surexposée. Paris, Ramsay
 |
Retour à la sous-rubrique : |
 |
Autres publications de la sous-rubrique : |
 |
 |
2007 10, Domenico Secondulfo, FAMILY VALUES AND DOMESTIC INTERIORS, |
 |
2007 10, Sophie Nemoz, L’étudiant et la personne âgée sous un même toit |
 |
2007, Eric Rémy, Les tribulations d'un petit bourgeois chez Babou |
 |
2007, Edwin Zaccaï, Voir les objets |
 |
2007, Ali ERGUR, Aslı GÜLENER, La consommation en Turquie |
 |
2007, Renaud Garcia-Bardidia, Eric Rémy, Le téléchargement de produits culturels |
|
 |
 |
|