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La consommation comme analyseur d’enjeux de pouvoir en milieu urbain africain. L’exemple du téléphone portable au Congo-Brazzaville
Par Jean-Aimé DIBAKANA
En Afrique noire, une partie de plus en plus grande de la population est exclue du « marché de la consommation » ou n’y a qu’un accès limité. Pourtant, paradoxalement (la globalisation aidant ?), les besoins créés dans les « sociétés de consommation » d’Occident deviennent quasi simultanément les mêmes dans ces zones, y compris lorsque les conditions ne s’y prêtent pas totalement. Le téléphone portable est de ce point de vue exemplaire. En effet, à l’inverse de ce qui s’est passé dans les sociétés industrielles, l’installation de ce média en Afrique noire n’a, par exemple, pas été précédée par une généralisation de la distribution d’électricité ni d’un réseau filaire (seule une infime minorité en dispose). Dans un tel contexte (qui, par ailleurs, est un contexte de tradition orale), quelle consommation pour cette nouvelle technologie de la communication ?
A partir d’enquêtes menées au Congo-Brazzaville, nous voulons montrer qu’en Afrique noire, la consommation de téléphone portable (et les usages qui en découlent) met en lumière des enjeux de pouvoir non seulement entre classes sociales, mais aussi entre gouvernants et gouvernés, entre hommes et femmes, entre aînés et cadets sociaux. Les dynamiques sociales suscitées par ces enjeux seraient une des explications du succès inattendu de ce média en Afrique noire.
Comme l’a montré D. Desjeux (2004), le traitement d’un objet en sciences sociales dépend de l’échelle d’observation choisie par le chercheur. Et selon l’échelle choisie, il ne verra pas la même chose car les différentes échelles sont indépendantes. Ici, nous avons choisi de nous situer à l’échelle micro-individuelle (en prenant par exemple en compte les motivations, les arbitrages conscients ou inconscients qui président à l’achat d’un téléphone portable) et à l’échelle micro-sociale (en nous intéressant par exemple aux interactions entre les individus, aux mécanismes d’influence et de marquage d’identité sociale).
Soulignons d’abord la singularité du téléphone portable en Afrique noire avant de voir comment la consommation de cet outil est révélateur de la stratification sociale au Congo-Brazzaville est constitutif d’un langage social. Nous nous intéresserons ensuite à l’impact de la consommation du téléphone portable dans les rapports de genre, dans les pratiques citoyennes et dans l’affaiblissement du contrôle social. Nous terminerons par une réflexion sur la consommation en Afrique noire.
De la singularité du téléphone portable en Afrique noire
L’introduction d’une nouvelle technologie dans une société en modifie le fonctionnement (Marx, Solow, Schumpeter…). Dans l’Occident contemporain par exemple, l’impact du téléphone portable sur la vie sociale ne cesse d’être souligné (P. Flichy, De Gournay, F. Jauréguiberry, A. Gonord, J. Menrath…). Les effets d’une innovation dépendant aussi des valeurs de la société considérée (H. Mendras, ), l’on peut s’interroger sur les modes de consommation de ces nouvelles technologies en Afrique noire. Démarche d’autant plus pertinente que la consommation ne peut se comprendre que si l’on prête attention aux normes des groupes sociaux, aux contraintes de la vie collective, aux effets d’appartenance sociale ou encore à ceux de la mondialisation (D. Desjeux, 2006). Il s'agit donc d'aborder le téléphone portable non pas comme un banal objet de consommation mais comme un outil producteur d'usages, de contenus, de représentations et de comportements sociaux (F. Jaureguiberry, 2003). L'intérêt d'une telle préoccupation serait encore plus net si l'on ne perdait pas de vue que, comme l'a signalé P. Flichy (1998), l'on ne peut pas séparer le téléphone portable des pratiques sociales dans lesquelles il s'insère, son usage ne constitue pas une activité en soi, mais est toujours inséré dans des activités familiales, amicales, amoureuses, commerciales ou professionnels.
Soulignons que le téléphone portable s’est introduit en Afrique subsaharienne dans un contexte social et économique particulier pouvant se résumer à trois aspects. D’abord la paupérisation généralisée, largement induite par des économies fragilisées (accroissement du chômage), aggravée par une détérioration de l’état sanitaire générale (avec l’accroissement du sida) et par les guerres civiles (pour certains pays); donc une situation de « pauvreté » aussi bien pour les pouvoirs publics que pour les populations. Le second aspect concerne l’état des infrastructures. En effet, il est commun de dire que l’Afrique noire est technologiquement sous-équipé, c’en est largement le cas en matière d’installations électriques ou télégraphiques, indispensables au fonctionnement du téléphone portable ; alors qu’en Occident par exemple, cet outil a été introduit de façon progressive, proportionnellement aux avancées technologiques. Aussi est-il courant par exemple de rencontrer des possesseurs de téléphone portable n’ayant pas à leur domicile l’électricité nécessaire à son fonctionnement (la charge de la batterie). Enfin, vient le problème des pratiques. En effet, alors qu’en Occident, le téléphone portable s’est installé de façon progressive dans les pratiques sociales (chez la plupart des utilisateurs, son usage a souvent été précédé par celui du téléphone fixe), sur le continent noir, il est courant de rencontrer des possesseurs de téléphone portable ne s'étant jamais servies d'un téléphone fixe auparavant. Bref le téléphone portable est arrivé en Afrique noire dans une sorte de « milieu non préparé » à l’accueillir, donc un milieu où il n’avait pas de grandes chances à se développer, tout au moins un milieu où son appréhension (par les populations) ne pouvaient être que particulière.
A ce qui précède, il faut ajouter la nature des sociétés africaines, traditionnellement communautaires et hiérarchisées. Or le téléphone portable semble par nature « individualisant » : il nécessite une relation personnelle, individuelle avec l’utilisateur : on est (censé être) seul avec son téléphone portable, on (est censé) entre (é) en contact avec qui on veut quand on le veut (on peut refuser des conversations, filtrer ses interlocuteurs, ...), le numéro de téléphone est personnel, etc. Le téléphone portable nécessite donc une « individualisation de la relation à autrui » et participe à l’individualisation tout simplement, dans un contexte traditionnellement communautaire. Par ailleurs, ce média a la particularité de ne pas être rattaché à un lieu (domicile, bureau) mais plutôt au corps de son détenteur, faisant partie de son intimité comme une « autre » partie de son corps, comme un « prolongement de soi ». Ce qui conduirait à une redéfinition du rapport à soi, du rapport au biologique. Soulignons également l’ubiquité médiatique qu’implique le téléphone portable : l’on peut en même temps être ici physiquement et médiatiquement ailleurs. Désormais affranchit des contraintes spatiales, son utilisateur n'est plus localisable dans un espace particulier, d'où une nécessaire redéfinition (toujours permanente) de l'espace et du temps.
Cette singularité n’est certainement pas étrangère au fait que le téléphone portable au Congo-Brazzaville ait d’abord été un révélateur de la stratification sociale.
La consommation du téléphone portable comme révélatrice de stratification sociale
Rappelons que l’analyse de la société en terme de « stratification sociale » est une réponse à l’approche marxiste de « classes sociales » qui suppose une division de la société en Prolétaires et en Bourgeois / Capitalistes (plus largement en « Classe dominante » et en « Classe dominée »). Inspirée par des auteurs comme M. Weber, la description de la société en « strate » nous paraît plus pertinente pour décrire la hiérarchisation sociale au Congo - Brazzaville. Par exemple, alors que l’approche marxiste considère que l’on ne peut pas passer d’une classe à l’autre, nos observations montrent qu’on peut passer d’une « strate » à l’autre au Congo-Brazzaville (d’une strate inférieure à une strate supérieure, ou inversement)...
Pour décrire la stratification de la société congolaise, l’on peut par exemple s’appuyer sur les inégalités de revenus, d’instruction, de pouvoir d’achat et/ou d’emploi occupé. Aussi, schématiquement, et en reprenant une terminologie locale, l’on y trouve par exemple : « Ceux qui ont un peu », encore appelés « BT » : ‘bien traités’ ou « Gens d’en haut » (il s’agit des « Bourgeois » au sens marxiste - c’est-à-dire les Chefs d’entreprise, mais aussi des Cadres supérieurs et gouvernementaux, bref de l’Elite), les « Kalaka » (les cadres moyens, les professions intermédiaires et intellectuelles,…) et les « Gens d’en bas » (les « prolétaires » au sens marxiste). Evidement à chaque strate, on peut trouver autant de strates possibles. Par exemple pour les « Gens d’en haut », les « BT », on trouvera les « Gens du haut ‘d’en haut’ » ou « TBT » ‘Très bien traités’ (les chefs des grandes entreprises, les principaux acteurs du pouvoir étatique…), pour les « Gens d’en bas », on trouvera les « Gens du bas ‘d’en bas’ » (tous les « Sans » : les sans-emploi, les sans domicile, …), etc.
Comme cela s’est passé en Occident, en Afrique noire également - et c’est le cas au Congo-Brazzaville -, le téléphone portable a été « d’abord considéré comme un gadget de luxe dont la consommation révélait un niveau de vie confortable et dont la technologie garantissait un temps d’avance à ceux qui voulaient être à la pointe du progrès et de la mode » (A. Gonord, J. Menrath, 2005 : 149 - 150). Et à propos de la mode, le Congo-Brazzaville est un terrain particulièrement fertile aux observations grâce au phénomène de la « Sape » qui consiste à porter des vêtements et des chaussures coûteux et signés par les grands couturiers et chausseurs célébrés sur la place de Paris (Hungaro, Weston, Pierre Cardin, Yves-Saint-Laurent, Doc Martens, Yogi Yamamoto, etc.) et de les exhiber avec ostentation. Il a déjà été souligné que ces attitudes ont également à voir avec les rapports de pouvoir entre classes sociales : « Dans la Sape, le corps, loin de répondre à l’impératif de la production, fonctionnait tout au contraire à en gommer les effets ou les stigmates, pour apparaître sous le signe de l’hédonisme, de la jouissance, de la consommation/consummation. A ce titre, le corps de la Sape renvoie au corps du Commandant, corps du Commandant blanc, corps du non-travail : le Commandant blanc faisait travailler, il exposait par sa mise (casque colonial, saharienne, galons, etc.), le corps de l’excellence sociale, politique, culturelle, corps de la Civilisation » (J. Tonda, 2005 : 198). Le rôle de la Sape dans les rapports de pouvoir à l’intérieur du champ politique du Congo contemporain, entre « gouvernants » et « gouvernés », reste notoire (R. Bazenguisa, 1992), dévoilant qu’ici aussi la consommation pose également la question du rapport au pouvoir politique. Etre à la mode est une préoccupation majeure pour beaucoup de Congolais ; et le téléphone portable qui est justement « portable » comme l’est le vêtement, élément central dans la Sape, est certainement une des explications de son succès au Congo-Brazzaville. Dans tous les cas, ce média est largement rentré dans la liste des objets à détenir (et à exhiber) pour être « à la mode ».
Comme cela s’est passé en Occident, ici aussi, dans les publicités, le consommateur de téléphone portable a d’abord été assimilé au Cadre ou Chef d’entreprise dynamique.
Dans la réalité, les choses ne se présentaient pas si différemment : les premiers consommateurs de téléphones portables ont effectivement d’abord été « Ceux qui ont un peu », les BT, et les TBT, c’est-à-dire les « Gens d’en haut »; tout au moins les personnes jouissant de revenus confortables. Conscients de l’avance que leur donnait cet outil sur les membres des autres strates, ses rares consommateurs d’alors en jouaient, en profitant par ailleurs d’un avantage inédit qu’il leur offrait : ils n’étaient pas seulement vus comme consommateurs de téléphone portable, ils étaient également entendus. Parler, tenir une conversation en pleine rue par exemple avec un interlocuteur invisible grâce à cet outil était si inattendu qu’on attirait forcément l’attention. Comme l’ont souligné A. Gonord et J. Menrath (op. cit. : 150) dans le cas de la France : le téléphone portable donnait la garantie non seulement d’être vu, mais aussi d’être entendu, donc « une double assurance de se faire remarquer ». La qualité de cette technologie étant en évolution continue, il est probable qu’ici aussi « la difficulté à capter le correspondant impliquait de parler haut et fort, mettant tout le monde au courant de sa conversation dans un rayon de 5 m au minimum ! » (ibid.). Tout cela rendait visibles des nouvelles formes de communication à travers une scénographie et une gestuelle qui prenaient place n’importe où devant un public de hasard. Le téléphone portable était alors (il l’est encore) un véritable un outil stratégique de mise en scène de soi, et cette qualité n’échappe pas à ces consommateurs. Comme l’a montré T. Velben (1899), la dépense de luxe (ou considérée comme telle) - c’était alors le cas de l’achat du téléphone portable - n’échappe pas aux regards de l’entourage et des membres issus des autres strates : les riches se donnaient en spectacle.
On peut donc supposer que les usages du téléphone portable par les « Gens d’en haut » - malgré leurs « imperfections » - étaient considérés par les membres des autres strates comme les meilleures, comme celles à adopter. Dans son analyse du processus de civilisation en Occident, N. Elias (1973) a montré comment les pratiques de la noblesse finissaient par s’instituer en « normes » d’abord pour la classe bourgeoise puis pour les classes populaires. Il semble bien que nous soyons proche d’un processus similaire. D’ailleurs certaines « Stars », considérées - pour leur mode de vie - comme des « Gens d’en haut » ou se considérant comme tels eux-mêmes, se sont clairement faits les porte-parole d'une sorte de « civilité téléphonique », de « savoir-téléphoner » ou de « savoir-vivre téléphonique ». C'est le cas de Koffi Olomidé, l'un des musiciens les plus visibles sur les chaînes de télévision, qui y apparaît régulièrement muni d'un téléphone portable, mimant des conversations et chantant des textes comme « moto a lobeli ya allô, zonguisa yé oui » (lorsque ton correspondant dit « allô », tu dois répondre « oui »), « na benga répondeur, na benga répondeur, kasi changé ka numéro ya téléphone » (« lorsque j’appelle, je tombe immanquablement sur ton répondeur. Change donc de numéro de téléphone », la dernière phrase peut aussi se traduire par « informe-moi donc que tu as changé de numéro de téléphone ») ou encore « bayokaka répondeur ya moto té » (« il ne faut pas écouter le répondeur d’un téléphone qui ne t’appartient pas »).
Pour P. Bourdieu (1979), la domination symbolique de la classe bourgeoise (ici nos « Gens d’en haut ») s’explique aussi par la « bonne volonté culturelle » des membres des classes dominées, c’est-à-dire leur « habitus de classe » qui aurait incorporé la supériorité de la classe dominante (il y aurait un aveuglement structurel des membres de la classe dominée par rapport à leur propre situation de dominé).
Dans tous les cas, au début, c’est le statut social du consommateur de téléphone portable qui était en jeu. Au delà de son aspect utilitaire, le téléphone portable remplissait des fonctions de distinction et de reconnaissance sociales. Ces fonctions n’ont pas beaucoup changé : le téléphone portable permet toujours non seulement de situer socialement ses consommateurs, il leur permet également de se situer par rapport aux autres (de monter leur appartenance à telle strate, leur distance par rapport à telle autre, etc.). En effet, chaque individu s’efforce de consommer les biens de son niveau social par peur d’être déclassé de la hiérarchie sociale ; et chaque niveau social (strate) a des biens de consommations emblématiques que les membres se doivent coûte que coûte d’acquérir (L. Warner, 1949). Au Congo-Brazzaville, le téléphone portable fait partie de ces biens emblématiques. Par ailleurs dans une classe (strate) donnée, la tendance des membres c’est de chercher à se ressembler entre eux, à consommer les mêmes biens, aboutissant à un phénomène d’uniformisation : le consommateur renonçant souvent à ses goûts personnels pour suivre les impératifs du mode de vie de la classe dont il est issu - ou auquel il croit ou aspire appartenir (T. Veblen, 1899).
Les choses sont ici encore plus expressives car beaucoup de ces « Gens d’en haut » ont un point commun : ils passent régulièrement dans les médias, notamment sur les chaînes de télévision. Les « Gens d’en haut » sont donc régulièrement « vus» par les « dominés » (et sont conscients d’«être vu par eux ») non seulement dans leur vie réelle mais aussi à la télévision. Dans les rapports « gouvernants / gouvernés » par exemple, les responsables étatiques et gouvernementaux (les députés, les membres du gouvernements, …) ont évidemment bien compris l’avantage que leur offrait cet outil dans leur mise en scène individuelle. Il est rare, aujourd’hui encore, de voir un Chef d’entreprise, un Cadre supérieur ou un Ministre passer à la télévision sans qu’il ne se « débrouille » pour qu’on le filme également en train de téléphoner à partir de son téléphone portable (ou tout au moins pour qu’on voit qu’il est consommateur de ce média).
Bien qu’il ne s’agisse pas de « consommation de masse », nous pouvons convoquer les conclusions de l’Ecole de Francfort à propos de l’impact de la « culture de masse » (télévision, radio, publicité, …) sur l’inconscient des consommateurs, notamment ceux des classes populaires. L’attrait exercé par la consommation de masse sur les foyers populaires et la séduction des campagnes publicitaires auraient pour objet de dissimuler aux consommateurs des couches populaires leur condition de classe...
Au Congo - Brazzaville, les « gens d’en haut » ont donc fini par être les principaux « foyers de diffusion » du téléphone portable car aux côtés des aspects déjà évoqués, le fonctionnement des classes est fait de sorte que celle d’en dessous aspire à ressembler à (et à avoir les mêmes modes de consommation que) celle qui vient juste au dessus d’elle et ainsi de suite (P. Bourdieu, 1979). Les « Gens d’en bas » chercheront à avoir les mêmes pratiques de consommation que les « Kalaka » qui, de leur côté, aspirent à avoir les mêmes pratiques que les BT, qui eux cherchent à vivre comme les TBT, etc. Tout ceci au profit de la diffusion du téléphone mobile. Il faut dire qu’à chaque strate, l’imitation se fait par « appropriation » et non par simple « mimétisme », autrement dit les pratiques à chaque niveau sont spécifiques, toujours « re-inventées ».
Analysant la consommation du luxe dans la « classe moyenne » (qui pourrait correspondre aux « Kalakas » du Congo-Brazzaville), P. Bourdieu (1979) affirme que les personnes issues de cette classe sont d’autant plus vouées à leurs fonctions qu’elles ont le sentiment, grâce à leur consommation de luxe, d’appartenir à la classe dominante ou de s’en rapprocher. Alors qu’en réalité cela n’est qu’une illusion occasionnée par l’accès effectif aux mêmes produits que les dominants. Au Congo-Brazzaville, il est certain que si aujourd’hui la consommation de téléphone portable s’est répandue dans toutes les couches sociales, elle reste très inégalitaire. Les « Gens d’en haut » en restent numériquement, et de façon très importante, les plus grands consommateurs. De même, si la consommation de ce média s’est « popularisée », c’est désormais sa qualité, autrement dit sa marque, les moyens d’acquisition ainsi que les modes de consommation qui discriminent : c’est chez les « Gens d’en haut » qu’on rencontre les marques les plus coûteuses, généralement les plus performantes, alors que les « Gens d’en bas » par exemple se contentent de téléphone portable de basse gamme.
A ce sujet, signalons les réseaux de consommation informels qui se sont développés autour de ce média : « avoir un téléphone portable, oui, mais pas à n’importe quel prix, pas n’importe quoi non plus », résumait un Brazzavillois. Dans toutes les strates, les « grandes » marques (Nokia, Erickson…) sont les plus prisées. Les « gens d’en bas » n’achètent généralement pas leur portable de marque dans les mêmes lieux que les « BT », c’est forcément hors de prix pour eux. Ils se tournent généralement vers le marché noir, vers les « combines », vers des téléphones « en occasion » (de deuxième main). Dans ce cadre, la diaspora est largement fournisseur de téléphone portable : « j’ai un frère en France, c’est lui qui m’envoie les portables », ou encore « ma sœur qui est Londres m’envoie les marques de portables que je demande. Je lui envoie de l’argent et elle m’en achète. Même si je n’ai pas assez d’argent, j’envoie ce que je peux et elle complète le reste… ». Aussi, un formidable marché informel de téléphone portable s’est-il développé grâce à la diaspora : les parents présents à l’étranger envoient des portables qui sont revendus au Congo, et ainsi de suite. Tout cela participe à l’acquisition à faible coût du téléphone portable aux « Gens d’en bas » et, par là à sa « popularisation ».
On peut également souligner les stratégies de consommation dont useront les « Gens d’en bas » pour minimiser le coût de leur consommation de téléphone portable comme nous l’avons longuement décrit ailleurs (J. A. Dibakana, 2002) : recharger la batterie dans leur lieu de travail, user du « bipage », fréquenter les « télécentres » lorsqu’on a plus d’unités, partager un téléphone à plusieurs, rester au téléphone le moins longtemps possible, « louer » son téléphone contre de l’argent, se contenter de l’envoi des textos tel ce Burkinabé rencontré par P. Bernard (2005) : « Comme il doit aussi aller en ville pour recharger son téléphone et que les communications vocales sont dévoreuses d’unités et d’électricité, il n’allume son téléphone que pendant le temps strictement nécessaire à la lecture ou l’envoi des SMS ». De telles préoccupations seront loin de la consommation des « Gens d’en haut ». La consommation du téléphone portable au Congo-Brazzaville est véritablement un analyseur de la stratifications sociale.
Les situations évoquées plus haut sont certainement liées à l’instrumentalisation qui est faite du téléphone portable comme nouveau langage social.
Solola bien ! Le téléphone portable comme nouveau langage social
Le langage est la faculté de mettre en œuvre un système de signes linguistiques permettant la communication et l’expression de la pensée. Tout pousse à croire que le téléphone portable au Congo-Brazzaville joue ce rôle : s’il permet effectivement la communication, il est lui-même déjà un message, un signe, un langage.
Lors de la première phase de son expansion dans ce pays, le nom attribué à ce média par les populations était particulièrement évocateur, cette appellation est encore d’actualité. Le téléphone portable au Congo c’est le « Solola bien », terme lingala-français pouvant se traduire par « exprime-toi bien », « parle correctement », « sers-toi d’un langage accessible à tous » ! - comme on l’exigerait d’une personne dont on ne saisit pas les propos (remarquons que « solola bien !» n’est pas un « gentil » conseil mais un impératif, un ordre). Autrement dit pour être compris, pour participer à une relation sociale, pour exister, il faut « solola bien ! », c’est-à-dire avoir un téléphone portable. Le « téléphone portable - solola bien » devient ainsi une sorte de décodeur incontournable sans lequel on ne peut communiquer avec autrui dans l’espace social, autrement dit c’est un langage social. Il viendrait donc remplir un besoin biologique : l’aptitude au langage, et un besoin social : l’aptitude à communiquer. Dès lors, seuls les consommateurs de téléphone portable deviennent les « véritables » acteurs de la vie sociale.
Il a déjà été montré que la consommation pouvait être un facteur d’inclusion et d’exclusion sociale. Etre exclu de la consommation c’est se vivre comme exclu de la société (M. Halbwachs, 1912). La consommation du téléphone portable devient donc nécessaire pour prouver son intégration sociale. Dans l’Occident contemporaine, des aspects de ce type ont également été notés : « Quand un rendez-vous trop court avec quelqu’un doit se prolonger par une conversation téléphonique, la discrimination entre celui qui en a un et celui qui n’en a pas sera criante. ‘Ah, t’as pas de portable…’, dira d’un air vaguement consterné celui qui s’apprêtait à rentrer dans le répertoire de son mobile le numéro de son nouveau contact (…) Comme dans tout phénomène de mode, il s’agit de ressembler aux autres pour se rendre conforme à une norme » (A. Gonord, J. Menrath, op. cit. : 11).
Il ne s'agit donc plus simplement d'être consommateur de téléphone portable, il faut faire savoir qu'on en est consommateur, comme on montre qu’on sait user correctement d’un langage sans commettre de fautes. Le simple fait d’en être consommateur paraît comme un message : « j’existe ». Aussi reste-t-il très commun dans ce pays de porter son téléphone portable bien en vue sur soi. En 2002, la grande majorité des personnes rencontrées préféraient le porter à la main, au lieu de le mettre dans une poche ou dans un sac. Aujourd’hui encore, on voit toujours des automobilistes qui, dédaignant tous les endroits disponibles à l'intérieur de leur voiture, l'accrochent carrément à la vitre d'une des portières avant. D’autres personnes le portent autour du cou comme on porterait une médaille ou l'accrochent à leur chapeau comme le mineur accroche sa lampe à son casque... Et que dire de cette pratique courante consistant à faire sonner son téléphone portable par un complice à un moment précis, où l’on se trouvera dans une situation volontairement recherchée (à une fête, au milieu de personnes connues, lors d’un rendez-vous galant, etc.), et où l'on ferait semblant de parler à son correspondant alors que personne ne serait plus à l'autre bout du fil : le principal but recherché étant simplement de faire savoir à « son public » qu'on est possesseur d'un téléphone portable ! Ou encore de celle consistant à utiliser un téléphone portable factice et de mimer des conversations avec des interlocuteurs imaginaires devant un « public ».
Ces faits ne sont pas propres à l’Afrique : F. Jauréguiberry (2003 : 15) signale qu’en 1996, en Italie, environ 10 % de téléphones portables étaient factices : « il s’agissait de parfaites copies de vrais téléphones portables mais… ils ne fonctionnaient pas. Seule l’apparence importait donc : il fallait être vu avec ! ». En France, le même auteur relate une scène rapportée par la presse : un homme qui n’arrêtait pas d’importuner ses voisins de compartiment de train en téléphonant dût, devant le malaise de l’un d’entre eux, être obligé d’avouer qu’il ne pouvait avertir les secours car son portable était factice (ibid).
Ces situations sont, à notre avis, exacerbées dans les sociétés très inégalitaires, celles dans lesquelles les écarts sociaux sont les plus importants (et c’est le cas au Congo-Brazzaville). Pour montrer leur inclusion sociale (c’est-à-dire pour exprimer leur refus d’être des exclus, ou d’être considérés comme tels par les « inclus »), les individus usent de ce type de stratagèmes, surtout lorsque c’est, comme nous l’avons noté, pour tenter d’avoir les mêmes modes de vie que celles des individus situés dans la strate au dessus de la leur et à laquelle ils aspirent appartenir, si ce n’est déjà pour avoir les mêmes modes de vie que les personnes de la strate à laquelle on appartient (ou à laquelle on croit appartenir). Dans ce sens, on voit que la consommation de téléphone portable permet de comprendre comment les individus se construisent en sujet.
Ces données poussent à penser que, comme cela s’est passé dans les sociétés de consommation, dans la société congolaise le « droit à la consommation » est en train de se transformer en un « devoir de consommer » (Heilbrunn, 2005), on est en train de rentrer « dans un ordre de la consommation, c’est-à-dire un ordre de manipulation de signes » (J. Baudrillard, 1970). Consommer le téléphone portable devient comme un devoir pour acquérir le statut de personne, d’acteur social, de sujet.
Voyons maintenant, en partant d’une approche compréhensive, les raisons qui conduisent les gens à acquérir un téléphone portable, autrement dit les raisons de la consommation de téléphone portable du point de vue des acteurs eux-mêmes.
Les motifs de la consommation du téléphone portable au Congo-Brazzaville
Dans ce pays, le téléphone portable est encore très peu développé. Lorsqu'on interroge les personnes sur la raison principale qui les a conduite à acquérir un téléphone portable, il apparaît nettement que les raisons familiales sont les moins évoquées. Cela paraît surprenant lorsque l'on considère la place combien importante qu'y occupe la famille dans l'organisation sociale. Tout s'éclaire pourtant lorsqu'on considère le très faible développement du réseau téléphonique : selon l'UIT cité par Chéneau-Loquay (2000), on y compte seulement 5 à 9 lignes pour 1000 habitants. L'écrasante majorité des ménages ne dispose pas de téléphone (fixe ou mobile), y compris à Brazzaville, la capitale, où ce réseau est le plus développé. Même dans les ménages où l'on trouve un téléphone portable, souvent un seul membre en est détenteur. C'est le cas de K., pharmacien : « je suis le seul à avoir un téléphone portable dans ma famille et nous n'avons pas de téléphone fixe. Je ne peux appeler ni mes enfants, ni mon épouse. J'habite un quartier que l'ONPT n'a pas encore desservi. Cela fait des années qu'il me demande d'attendre... » Cette raison est également évoquée à propos de la famille étendue comme en témoigne ce chef d'entreprise : « j'ai un portable mais je suis dans l'impossibilité de téléphoner à mon père et à ma mère qui habitent dans un village où il n'y a même pas un seul téléphone fixe... »
Ainsi parfois le problème du choix entre téléphone mobile et téléphone fixe ne se pose même pas, l'un étant simplement inaccessible. Le succès du téléphone peut donc aussi se comprendre par l’absence d’un réseau filaire. Correspondre au téléphone signifiant être relié d'un bout à l'autre par cet outil, le détenteur du téléphone portable se trouve souvent dans l'impossibilité, même s'il le désire, de joindre des membres de sa famille. La faible évocation des « raisons familiales » ne doit donc pas faire penser à un délitement des rapports familiaux, il révèle beaucoup plus de la trop faible télédensité.
Les raisons professionnelles sont également peu évoquées pour justifier l'acquisition du téléphone mobile. Ce n'est donc pas pour des besoins liés à leur profession que la plupart des Congolais acquièrent ce média. D'ailleurs, beaucoup reconnaissent que leur employeur ignore qu'ils en disposent, pour ne pas être inopinément « dérangé ». On veut préserver sa vie privée, éviter un emboîtement de la sphère privée et de la sphère professionnelle, comme le résumait cet employé d'une société d'assurance « lorsque je quitte mon lieu de travail, mon contrat avec mon employeur est terminé pour la journée, je ne veux plus qu'on me parle boulot jusqu'à demain lorsque je reprendrais mon poste. Si mon chef sait que j'ai un téléphone portable, il voudra avoir mon numéro et être tenté de m'appeler s'il y a un problème... Je préfère qu'il ne sache même pas que j'ai un téléphone portable ». C'est bien là l'expression du refus de cette « extension de l'urgence (professionnelle) » signalée par F. Jaureguiberry (1998)... Cette démarche démontre une fois de plus qu'une grande partie de possesseurs de téléphone portable n’ont pas de téléphone fixe dans leur foyer, car dans ce cas, le cacher à son employeur (pour ne pas être « inopinément déranger ») deviendrait inefficace puisque des annuaires existent pour les détenteurs d'un téléphone fixe. Il n'est donc pas étonnant que « les raisons professionnelles » soient beaucoup plus avancées par les personnes ayant des activités libérales ou par les cadres qui, eux, sont liés à leur employeur par des temps de travail beaucoup plus extensibles (d'ailleurs, de plus en plus, les cadres sont équipés en téléphone portable par leur employeur pour accroître leur « joignabilité » en cas de nécessité).
En revanche, pour justifier l’acquisition d’un téléphone portable, les raisons extra-professionnelles et extra-familiales sont les plus évoquées : l'idée est de pouvoir « joindre les amis et être joignable par eux ». Généralement cette justification couvre d'un voile pudique les relations amoureuses : les « petits(es)-amis(es) », les maîtresses et autres amants. Voyons de plus près ce qu’il en est.
Consommation du téléphone portable, intimité et vie privée
Beaucoup d’usagers de téléphone portable (notamment les femmes) reconnaissent que l'idée première de son acquisition c'est d'avoir la possibilité d'entrer en contact avec leur amoureux (se). Si les hommes sont peu bavards sur la question, de nombreuses femmes admettent que leur téléphone portable leur a été offert par leur amoureux, qu'il s'agisse d'hommes déjà mariés ou non (bien que la polygamie soit légale, le phénomène de « deuxième ou troisième bureau» est très répandu). A ce sujet, des rumeurs insistants circulent sur les « kamoukés », « seizièmes », « fioti-fioti » et autres « gnon-gnon », ces jeunes filles à peine sorties de l'adolescence qui, dit-on, ne reculent devant rien pour séduire (ou se laisser séduire par) les hommes d'âge mûr, notamment ceux jouissant de revenus confortables. Le besoin d'être « à la page » (à la mode) occupant une place importante chez ces jeunes filles, l'acquisition d'un téléphone portable devient une nécessité - on entend même dire que leur offrir ce média ou une carte de recharge suffit pour avoir d'elles ce que l'on désire : « le baratin n'existe plus avec ces filles, il suffit de leur parler téléphone portable ou unités. Les hommes, même s'ils ont l'âge de leur grand-père, en profitent bien... » s'indignait une femme. En effet, plusieurs de ces jeunes filles, d'origine et de situation sociales souvent modeste (mais pas toujours), reconnaissent que leur téléphone portable leur a été offert par leur « copain » (des hommes généralement mariés et ayant effectivement souvent plus du double de leur âge). Les hommes y trouvent un double intérêt : si l'offre du téléphone portable à ces demoiselles entre effectivement dans leur « stratégie de séduction », elle leur permet aussi de mieux « gérer » leurs relations avec ces filles aux réactions parfois imprévisibles. G., 48 ans l'explique bien : « si ma copine (maîtresse) a besoin de quelque chose, elle ne débarquera pas chez moi à l'improviste, elle m'appellera ou m'enverra un message écrit (texto) sur mon portable et nous prendrons rendez-vous quelque part... pour moi, c'est une nécessité qu'elle ait un téléphone portable... »
A cela, ajoutons le fait que cet outil permet d'être informé de l'identité du correspondant (s'il fait partie du cercle intime), facilitant ainsi le filtrage : on peut refuser de répondre lorsqu'on ne le souhaite pas. Ce serait, entend-on dire au Congo, une aubaine pour les personnes ayant des relations intimes extraconjugales : « lorsque mon téléphone sonne, si je ne suis pas seul, je regarde d'abord qui m'appelle avant de répondre. Si c'est une copine qui appelle alors que je suis avec ma femme, je ne répondrais pas ou ferai semblant de parler à une personne que ma femme connaît alors qu’en réalité, j’aurais déjà coupé la communication... ». Ces situations ne sont pas propres au Congo-Brazzaville, en France par exemple, F. Jauréguiberry (op. cit. : 30) rapporte comment un Allemand qui allait à Strasbourg rencontrer sa maîtresse, faisait croire à son épouse qui l’appelait sur son téléphone portable durant le trajet qu’il était à Paris dans un taxi qui le conduisait à l’hôtel pour des raisons professionnelles : « oui ma cherie… je suis un peu pressé, le taxi me conduit à l’hôtel Méridien… », et le taximan, témoin de cette scène, de préciser : « S’il n’avait pas eu le portable, il aurait dû donner à sa femme le numéro de téléphone de l’hôtel à Paris… un numéro c’est simple, elle tombe toujours sur lui. Et qu’il soit à Paris ou à Strasbourg… »
Au Congo, les jeunes évoquées ici ne sont évidemment pas les seules concernées, leur exemple permet simplement de mieux révéler l'attrait que suscite le téléphone portable et le type de relations qu'elle peut faciliter. Dans toutes les couches sociales, il apparaît nettement que cet outil a donné à ce type de rapport un regain de discrétion et de force.
J'ai moi-même par hasard assisté à une scène fort édifiante. J'étais dans un « nganda » (restaurant-bar) lorsqu'un monsieur, la cinquantaine, vint s'asseoir à une table à côté de la mienne. Il commanda un verre. Une quinzaine de minutes s'était écoulée lorsqu'il se saisit du téléphone portable qu'il avait posé bien en vue sur la table. Il composa un numéro et entra dans une conversation dont les tenants auraient nécessité une surdité totale pour ne pas être entendus : « Allô G.... Oui c'est moi... Où es-tu ?.. mais que fais-tu encore ?... Mais cela fait près de deux heures que je t'attends... Quoi ton père ne veut pas que tu sortes ? ... Mais il fallait me prévenir, c'est pour ça que je t'ai offert ce portable... Tu n'as plus d'unités ? mais fallait me le dire... J'ai déjà fait les commandes, je n'attends que toi... Si tu ne viens pas, comment je vais faire... Débrouille-toi pour venir, je t'attends... Prend un taxi, je payerai ici... Oui débrouille-toi... Fais vite... » Une dizaine de minutes plus tard, une jeune fille d'une vingtaine d'année descendit d'un taxi, l'homme alla l'accueillir et régla le taxi (...) Ces relations (avec des personnes plus âgées) ayant souvent une justification économique, tous les moyens sont bons pour se faire de l'argent. Dans ce cas, visiblement la jeune fille tenait simplement, entre autres, à se faire payer son déplacement pour venir au rendez-vous. On peut imaginer la suite de ses « revendications » : « si je ne t'ai pas prévenu de mon retard, c'est parce que je n'avais plus d'unités sur mon portable (donnes moi de l'argent pour que je puisse acheter une carte de recharge), etc. » De son côté, le téléphone portable a permis à son copain (probablement marié) de « piloter » leur rencontre. Chacun y trouve son compte. Ces situations font certainement partie de celles mises en avant par certains usagers africains pour soutenir que le téléphone portable a « encouragé la prostitution » (P. Bernard, op. cit.).
A propos des rapports de genre justement, leur étude a souvent souligné la « domination masculine ». Cela serait encore plus vrai dans le cas de l’Afrique. La consommation et les usages liés au téléphone portable permettent-elles d’éclairer cette question ?
Et la domination masculine ?
Lors de notre première enquête de terrain, les hommes étaient largement les consommateurs de téléphone portable les plus nombreux. Aujourd’hui les choses ont changé : le nombre des femmes consommatrices de téléphone portable ne cesse d’augmenter, et a l’air de se rapprocher de celui des hommes. Cette situation peut paraître étonnant lorsqu'on considère le statut social « traditionnel » des femmes dans la société globale ainsi que leur réticence habituelle à se lancer dans les mêmes « aventures » que les hommes. En comparaison du fonctionnement social habituel, il ne serait pas exagéré de penser qu'il s'agit d'une première : généralement les Congolaises sont peu enclines (ni traditionnellement éduquées) à « faire comme les hommes ». Avec le téléphone portable, la donne est différente : comme eux, elles en sont détentrices. Ce changement est encore plus notable lorsqu'on souligne la nature même du téléphone portable : utilisable n'importe quand, n'importe où et dans n'importe quelle circonstance. Lorsqu'il sonne (ou vibre) par exemple, il s'agit de réagir rapidement où qu'on se trouve (décider de répondre à son correspondant ou non); et quoi qu'on fasse, on informe également les tiers (s'ils existent) de la décision prise, et même plus si on décide de répondre : on est écouté et on a conscience de l'être... Comme partout, le téléphone mobile met réellement son utilisateur, lorsqu'il se trouve dans l'espace public (rue, marché, gare, etc.) ou même privé (lieu de travail, famille) dans une véritable situation d'acteur, il est sommé de jouer un rôle devant des « spectateurs » qu'il ne connaît pas forcement - il baisse la voix, l'élève, tend à montrer qu'il traite d'un sujet grave alors qu'il n'en est rien ou l'inverse, improvise des réponses en situation, etc. E. Goffman ( ) a montré comment la vie sociale pouvait être considérée comme une scène (région où se déroule la représentation) avec ses acteurs, son public et ses coulisses (l'espace où les acteurs peuvent contredire l'impression donnée dans la représentation).
On pouvait penser que cette mise en scène de la vie privée serait difficile (voir impossible) pour les femmes qui, au regard de nombreuses coutumes congolaises, sont tenues à une grande réserve, notamment en matière de prise de parole en public, surtout lorsqu'il est question de parler de leur vie privée ! Déjà sur ce point, le téléphone portable bouscule à en point douter les règles sociales, crée des situations anomiques qui modifient les comportements, car il reste certain que lorsqu'on parle au téléphone dans l'espace publique, on transforme cet espace, ne fusse que momentanément, en espace privé... Que les femmes soient presque autant que les hommes consommatrices de téléphone portable peut aussi signifier que leurs préoccupations et leurs activités se rapprochent de plus en plus des leurs. Serait-ce le signe d’une remise en question de ce quasi-cloisonnement du fonctionnement social habituel où l'on voyait d'un côté les hommes avec leurs activités et préoccupations, notamment celles consistant à « ramener l'argent dans le foyer pour nourrir la famille » et de l'autre les femmes avec les leurs, notamment celles liées à l'entretien de la cellule domestique (ménage, cuisine, soins aux enfants...) ?
Il est difficile, à l’étape actuelle de nos recherches, de répondre à cette question. En revanche, il est nécessaire de noter qu’en réalité ce processus reste généralement sous le contrôle des hommes, tout au moins ceux-ci aspirent-ils (ou pensent-ils) en avoir le contrôle. En effet, au Congo-Brazzaville aussi, comme cela a été noté ailleurs (R. F. Rakow et V. Navarro, 1993), la consommation de ce média par les femmes est souvent le fait des hommes comme nous l’avons déjà indiqué. Si leur offre de ces téléphones aux femmes remplit les fonctions déjà signalées (distinction, frime, séduction, contrôle…), elle remplit également une fonction importante : elle les valorise : « un homme qui se respecte doit munir son épouse, maîtresse, copine, d’un téléphone portable », assurait un Brazzavillois. Les femmes ne semblent pas dupes de cette situation ainsi que le chante Mbilia Bel citée par J. Tonda (2005 : 200) : « Tu m’as habillée, tu m’as soignée, tu m’as amenée partout, tout ceci, pour exhiber ton prestige, ton honneur ». On est en quelque sorte dans cette « consommation déléguée » analysée par T Velben dans l’Occident du XIXe siècle. Surtout si l’on souligne que, comme dans les sociétés analysées par cet auteur, dans les sociétés congolaises, plusieurs « tabous » liés à la consommation (notamment alimentaires) frappent les femmes : ici aussi la distinction sociale entre les hommes et les femmes est fondée sur une sorte de « continence consommatoire » des femmes ; consommer est ici aussi le signe du statut supérieur des hommes (D. Desjeux, 2006).
Dans tous les cas, tout ceci n'annule pas un fait déterminant : ce sont les femmes (elles-mêmes) qui décident de son usage, par exemple son utilisation ou non dans l'espace public; elles peuvent choisir de ne pas le faire pour répondre aux orientations des coutumes locales (tout au moins des normes sociales jusque-là largement admises). Or la majorité des femmes interrogées affirment répondre systématiquement lorsque leur portable sonne dans un espace où elles ne sont pas seules; l'idée ne leur vient même pas d'éviter de répondre, sauf (évidemment) en cas de force majeure.
Les femmes réussissent donc à s’affranchir des contraintes dans lesquelles souhaitent les maintenir les hommes. Toutes les femmes qui reconnaissent que leur téléphone portable leur a été offert par leur « homme » (et c’est la grande majorité) affirment en user à leur guise, parfois même au détriment de celui-ci (pour entretenir des rapports extra-conjugaux pour les femmes mariées ou vivant maritalement, tout au moins des rapports avec d’autres hommes à l’insu du premier). On peut considérer que pour ces femmes, le téléphone portable devient véritablement « une arme pour trouver sa place, pour réinventer son territoire » (De Gournay, 1994 : 19). Le téléphone portable participe bien à la modification des rapports de pouvoir entre hommes et femmes, au profit des femmes.
Ces données peuvent être rapprochées à celles relatives aux mutations que la consommation de téléphone portable a apporté dans les relations "aînés - cadets sociaux".
Nouvelles tribus et affaiblissement du contrôle social
Soulignons d’abord qu’au regard de l’âge, on constate que les moins de 30 ans sont les moins nombreux à être propriétaire d'un téléphone portable. L'explication est certainement économique, comme en témoigne les propos de S., 27 ans, sans-emploi : « ça coûte cher ce truc (le téléphone portable). Je veux bien l'avoir mais j'ai pas la tune. Déjà il faut pouvoir l'acheter, ensuite il faut pouvoir payer régulièrement l'abonnement ou la carte de recharge... Où trouver cet argent ?... ». Le coût régulier que nécessite l'utilisation du téléphone portable constitue donc un frein de son acquisition pour ces jeunes dont l'entrée de plus en plus tardive sur le marché du travail et le chômage conditionnent à un certain réalisme. D'ailleurs, ceux d'entre ces jeunes qui en sont équipés reconnaissent volontiers qu'il s'agit d'un cadeau de leur parent ou de leur petit (e) ami(e)... A partir de 30 ans, la consommation de téléphone portable semble s'accroître pour redescendre vers 55 ans. C'est donc, vraisemblablement, pendant la période active que cet outil a le plus de succès.
Aussi l'un des éléments induit par la consommation du téléphone portable est-il la constitution de « nouveaux » réseaux sinon la réactivation ou l'extension de ceux déjà existant. Nous l'avons vu, ce média n'est que très peu utilisé pour entretenir les réseaux familiaux (déjà existant et encore peu « technicisés »). En revanche de nouveaux types de réseaux se sont constitués, de sorte de « nouvelles tribus » : celles des consommateurs de téléphone portable. Nous l'avons dit, très peu d'entre eux disposent en plus d'un téléphone fixe. Il apparaît que lorsqu'on possède un téléphone portable, les premiers correspondants seront souvent d'autres détenteurs du même outil de communication. Comme c’est encore le cas en Occident, il reste certainement dissuasif pour les « téléphonants » congolais d'appeler le correspondant qui possède un téléphone portable à partir d'un téléphone fixe (opération plus coûteuse). De leur côté, les possesseurs d'un téléphone portable semblent plus enclins d'appeler leur correspondant, même si ceux-ci disposent également d'un téléphone filaire, en priorité sur leur portable comme en témoigne L. « je préfère d'abord l'appeler sur le portable, je suis plus sûr de l'avoir. Sur son fixe, ma démarche peut être inutile s'il n'est pas chez lui... » Cette opération parait donc plus efficace : la plus grande probabilité d'avoir le correspondant. L., employé dans le privé le confirme : « les gens que j'appelle ont tous des portables. Ce sont les mêmes qui me contactent à mon tour, généralement à partir de leur téléphone portable aussi... » Ainsi, on s'appelle d'abord entre consommateurs de téléphone portable. Tout ceci favorise la création de ces nouvelles tribus ayant pour base le téléphone portable, le langage, les pratiques et les codes qui s'y rattachent : la frime, le texto, le bipage, le vocabulaire… Comme l'a signalé M. Maffesoli (2000 : 245), la constitution des tribus « se fait à partir du sentiment d'appartenance, en fonction d'une éthique spécifique et dans le cadre d'un réseau de communication ».
On peut, par ailleurs, aisément convenir que comme toute tribu, celle constituée autour du téléphone portable crée des exclus : lorsqu'on n'en est pas consommateur, on ne peut être membre. Au regard de l'organisation sociale, il apparaît que les premiers à en être exclus sont les « aînés sociaux », notamment les « chefs de famille ». Au Congo, chaque famille étendue a un chef de famille, généralement l'oncle. Véritable régulateur social de cette institution, il veille à sa cohésion. Ce rôle, qui est permanent, devient encore plus perceptible lors de certaines occasions tels que le décès, le mariage ou la naissance d'un membre. Agissant souvent au sein d'un « collège des sages » (composés généralement de personnes les plus âgées de la parentèle), il est en quelque sorte le «décideur » principal de la famille. Or, nous l'avons dit, la possession du téléphone portable semble inversement proportionnelle à l’âge vers 55 ans. Le chef de famille et les membres de son « collège » ne sont presque jamais équipés de ce média : ils auront souvent plus de 55 ans. Cet aspect pose également le problème des compétences nécessaires à l’usage d’un téléphone portable : une utilisation efficace de cet outil nécessite de savoir lire, or c’est chez les « plus de 55 ans » qu’on rencontre justement le plus d’analphabètes et d’illettrés au Congo-Brazzaville. La conséquence principale de cette non-possession du téléphone portable par les aînés sera l'affaiblissement de leur contrôle social habituel sur les plus jeunes.
En effet, constamment en liaison entre eux grâce à leur téléphone portable, ces jeunes se permettent de plus en plus de prendre des initiatives qu'ils n'auraient pas eues « le droit » de prendre (au regard des coutumes). T., 32 ans, explique : « lorsque ma sœur est morte, je me suis beaucoup concerté avec les autres jeunes de la famille, mes cousins, mes frères. Nous avons des téléphones portables, cela facilite les choses. Nous avons décidé de l'organisation des funérailles, des taux de cotisations, etc. »
Avant, de telles initiatives ne pouvaient être imaginables; seuls les « anciens » avaient ces pouvoirs de décision. Il faut préciser que le point de vue des anciens restera néanmoins toujours indispensable (sauf en situations de conflits) pour l’application des décisions prises par les jeunes. Ces aînés peuvent être pris en minorité ou être « court-circuités » ; les cadets peuvent élaborer des stratégies pour basculer dans leur « camps » certains aînés influents. In fine, c’est des cadets qu’émergera l’idée retenue et appliquée.
Le contrôle social exercé par les aînés sur les jeunes en est incontestablement modifié. D’ailleurs, parfois, ces jeunes sont ramenés à l'ordre, notamment lorsque qu'ils tentent de contourner l'autorité des anciens devant une autre famille. C'est ce qui s'est passé pour Y., 35 ans : « la copine de mon cousin est tombée enceinte [alors qu’elle habitait encore] chez ses parents, c'était très grave. Il m'a appelé parce qu'il voulait que je l'accompagne chez les parents de la fille qui voulait le rencontrer. Il fallait absolument qu'il s'y rende avec ses ‘oncles’. C'était plus facile de me contacter que de contacter les oncles car le temps pressait... Nous avons pris quelques copains que nous avons rapidement rassemblés grâce à nos portables et nous nous sommes présentés. L'oncle de la fille (le chef de sa famille) a tout de suite dit : mais vous n'avez pas d'adultes dans votre famille, je veux traiter avec le chef de votre famille, pas avec vous autres. Vous n'êtes que des enfants... »
On s’aperçoit bien que les « personnes âgées », parce qu’elles ne sont généralement pas consommatrices de téléphone portable, sont exclues des « tribus » qui se sont constituées autour de ce média, tribus qui inventent et fonctionnent selon des nouvelles logiques sociales dans lesquelles la volonté des membres prend le dessus sur les coutumes ou obligations familiales. Situation qui a pour effet d'affaiblir le contrôle que les aînés sont censés exercés sur les plus jeunes. Cela participe plus largement à un effondrement des valeurs ancestrales et au processus d’individuation. Le téléphone portable participe à la modification des rapports de pouvoir entre aînés et cadets sociaux (à la faveur des cadets).
Evoquons maintenant un autre aspect né de la consommation du téléphone portable : les pratiques citoyennes et les préoccupations sécuritaires.
Téléphone portable, pratiques citoyennes et préoccupations sécuritaires
La particularité du contexte socio-politique congolais permet de mettre en lumière un aspect inattendu engendré par le téléphone portable.
En effet, le Congo a connu ces dix dernières années des multiples guerres civiles, toujours suivies de pillages, viols et autres exactions à l'encontre des populations civiles, du fait d'une distribution massive d'armes de guerre et de la constitution de milices par certains leaders politiques. Après les guerres, ces miliciens ont souvent continué à sévir (cette fois à leur « propre compte »); leur « employeur » étant désormais soit évincé du pouvoir, soit au pouvoir (et les traitant désormais de « hors la loi »). Détenir un téléphone portable dans cet espace urbain insécurisé devient dès lors un atout considérable. Lors d'un braquage ou d'une agression quelconque, l'on (soi-même, un voisin ou un témoin) peut avoir le temps de composer le numéro du service de police spécialisé dans la répression du banditisme, service réputée réagir très vite et aux méthodes plutôt dissuasives et expéditives. C'est ce qui s'est passé dans la famille H. dont voici le témoignage du chef de ménage : « nous dormions lorsque vers 2h du matin des individus masqués et armés ont fait irruption chez nous, ils avaient cassé une porte pour rentrer... Ils nous violentaient déjà en nous exigeant de montrer là où nous cachions l'argent. Or mon fils, en entendant la porte qu'on forçait avait compris ce qui se passait, s'était enfermé dans sa chambre et avait immédiatement composé, avec son téléphone portable, le numéro de la police... La police est arrivée très vite. Il y a eu des coups de feu, deux d'entre les voleurs ont été tués, les autres ont réussi à s'enfuir... ». L. a également vécu une expérience patente : « j'ai eu la vie sauve grâce à mon voisin qui a appelé de son téléphone portable la police dès qu'il a vu des hommes armés et masqués débarquer chez moi en plein après midi ».
Les bandits sont conscients des risques qu'ils courent avec la présence de ce média. Dans des quartiers réputés peu sûrs, on entend même dire qu' « il suffit d'avoir un (possesseur de) téléphone portable dans son quartier pour avoir la paix »... Le directeur du séminaire catholique de Brazzaville a reconnu au cours d'une interview sur les antennes de RFI que dans le quartier, auparavant hautement insécurisé, où est implanté le séminaire, le grand banditisme avait fortement baissé avec l'apparition et l'expansion du téléphone portable... Le téléphone fixe, lui, n'est pas aussi dissuasif, il est vite anéanti : les bandits prennent d'abord le soin de couper les fils (bien repérables à l'extérieur ou à l'intérieur de la maison) avant de commettre leur forfait. Le téléphone mobile offre l'avantage de ne pas se faire localiser par l'agresseur, ce qui donne une avance incontestable à « l'agressé ». A cela, il faut ajouter la peur de la délation pour le bandit. Généralement, lorsqu'on identifie le coupable d'un forfait, l'on peut craindre d'aller physiquement porter plainte au commissariat, on serait vu et cela peut être dangereux. En revanche, on peut se sentir sécuriser en passant un coup de fil anonyme à la police à partir de son téléphone portable, et ça le bandit ne peut le contrôler. Un policier reconnaissait que « les témoignages anonymes et délations ont nettement progressé avec le portable. Ce qui facilite nos enquêtes et sécurise plus les gens... ».
L'évocation de « l'insécurité » est bien notable dans certaines catégories socioprofessionnelles, notamment chez les policiers, les gendarmes et les militaires. Lors des guerres civiles ou de mouvements sociaux violents, ces personnes ont souvent été les premières cibles (surtout lorsqu'ils habitaient les quartiers populaires), car considérées par les uns ou par les autres comme les bras armés du pouvoir, comme les détenteurs légitimes d'armes de guerre (« il faut les désarmer ») ou comme les suppôts de tel ou tel leader politique considéré comme adversaire... Aujourd'hui ces personnes se sont organisées, des réseaux ont été constitués pour être informé du moindre incident, de son ampleur, des dispositions à prendre. Et le téléphone portable reste le principal outil de liaison. Ainsi, presque tous les officiers de l’armée en sont détenteurs : « nous vivons dans une situation particulière. Le téléphone portable nous aide beaucoup dans le recoupement des informations. Personne d'entre nous ne veut plus se laisser surprendre comme par le passé. Beaucoup de nos collègues sont morts simplement par manque d’informations. Maintenant grâce au portable, on est informé dès qu'un mouvement se passe dans la ville. Nous avons des relais dans tous les points importants de la ville, relais constitués non seulement de militaires mais aussi des civils; il peut s'agir de parents, d'amis, etc. », assurait un officier de l'armée. Aux militaires, il faut ajouter les hommes politiques qui, comme les militaires, sont souvent les premières victimes (et instigateurs) des mouvements sociaux et des guerres civiles. Tous les hommes politiques (les plus en vue notamment) que nous avons rencontré possèdent des téléphones portables. Les journalistes, notamment ceux des médias d'Etat, sont également souvent comptés parmi les premières cibles de ces guerres, car accusés d'être les « propagandistes » de telle ou telle autre bord politique, accordent la même importance au téléphone portable. Pour toutes ces personnes, l'intérêt de cet outil concerne moins les raisons professionnelles que des raisons personnelles, notamment sécuritaires : il s'agit d'être le plus facilement joignables au cas où leur sécurité serait menacée. A en croire les divers témoignages, le téléphone portable a déjà permis de sauver plusieurs vies au Congo, c'est le cas de celui-ci : « lors des événements de 1998, c'est un ami qui m'a appelé sur mon portable pour me prévenir de ne pas rentrer chez moi alors que j'étais déjà en route... J'ai rebroussé chemin et cela m'a sauvé la vie : des personnes en arme étaient à ma recherche et avaient déjà assassiné l'un de mes enfants qui avait eu le malheur de se trouver là à ce moment. Mes autres enfants et ma femme étaient également absents par hasard... »
Ces raisons sécuritaires ne concernent pas seulement les catégories socio-professionnelles « sensibles » que nous venons d'évoquer (militaires, politiques, journalistes), tous les consommateurs de téléphone portable rencontrés se servent beaucoup de ce média pour se tenir au courant des éventuelles tensions socio-politiques pouvant dégénérées et mettre leur vie en danger. Chacun s'efforce de se tenir (ou de tenir ses proches) informé des divers risques pouvant les guetter à tel moment ou dans telle zone. En fait, ce média a permis la constitution de véritables « services informels de renseignement » et a induit des nouvelles pratiques citoyennes
Chacun au Congo sait également le rôle majeur que ce média a joué lors des dernières guerres civiles. Discret, non localisable dans l'espace, c'était un outil de liaison efficace, une arme redoutable et incontournable. Tous les « chefs de guerre » en étaient munis. Il a également été, durant la même période, un objet dangereux pour les civils. Plusieurs témoignages correspondent à celui-ci : « j'ai vu des personnes être abattues parce que lors d'un contrôle à un bouchon (barrage), on avait trouvé sur eux un téléphone portable. On les accusait d'être des’ infiltrés’ qui communiquaient les positions à l'ennemi... »
Les autorités gouvernementales, qui ont pris le pouvoir à l'issue de la guerre civile, ont d'ailleurs continué à exploiter les atouts de cet outil dans leurs rapports avec les populations. Ils en auraient muni tous les chefs de quartier et autres informateurs dans les villes. On voit même ces anciens rebelles qui entre-temps tenaient le maquis dans les forêts (et qui ont accepté la paix et sont revenus dans les villes), en porter régulièrement sur eux. On entend dire que ce sont les autorités gouvernementales qui en ont munis quelques-uns d'entre eux et que ceux-ci auraient pour mission de « contrôler » leurs camarades, toujours considérés comme une menace pour le pouvoir et pour la quiétude des citoyens. Ces personnes sont chargées de communiquer toutes informations utiles aux autorités, le téléphone portable leur apporte la rapidité d'action et la discrétion nécessaire pour ce faire. Le téléphone portable est dans ce cas instrumentalisé comme une arme pour asseoir et/ou pour conserver le pouvoir politique.
Ce que consommer veut dire au Congo-Brazzaville (et plus largement en Afrique noire)
Tout comme la sociologie est née pour décrypter les mutations engendrées par la société industrielle, la sociologie de la consommation est née pour expliquer celle provoquée par la consommation de masses dans les sociétés occidentales. Dans un cas comme dans l’autre, les sociétés autres qu’occidentales n’ont pas fait partie des projets fondateurs. Pourtant, comme cela a été montré dans d’autres disciplines, notamment en Anthropologie, ces sociétés ont beaucoup à nous apprendre sur le fonctionnement social. Encore faut-il façonner les outils de recueil des données.
Les informations que livre la consommation du téléphone portable au Congo-Brazzaville renseignent sur plusieurs aspects.
D’abord l’importance du contexte dans lequel se déroule la consommation. Il apparaît que c’est le contexte qui détermine les usages de consommation d’un bien ou d’un service donné. Et comme le souligne J. Do-Nacsimento (2004 : 240), « les logiques d’appropriation des NTIC en Afrique sont largement conditionnées par le contexte politique et économique ». Nous avons vu comment le contexte du Congo-Brazzaville pouvait susciter des modes de consommation particuliers qui n’auraient certainement pas eu lieu ailleurs. C’est par exemple le contexte d’insécurité dans lequel se trouvait le Congo-Brazzaville lors de « l’apparition » du téléphone portable qui a conduit les populations à lui donner des fonctions sécuritaires et de développer autour de lui un réseau informel de renseignement, ou encore c’est le contexte de la « Sape » qui renforce dans l’imaginaire collective la fonction du téléphone portable comme artifice incontournable de la mode, etc.
De plus, comme ailleurs, la consommation (ici celle du téléphone portable) nous apprend beaucoup sur l’organisation et sur le fonctionnement d’une société. Ainsi au Congo-Brazzaville, elle permet de mettre en lumière la stratification sociale, les rapports de pouvoirs entre strate/classe, entre aînés et cadets sociaux, entre hommes et femmes, entre gouvernants et gouvernés.
La consommation est bien un mode actif de relation (non seulement aux objets, mais à la collectivité et au monde), un mode actif systématique et de réponse global sur lequel se fonde tout le système culturel (J. Baudrillard, 1973).
On retiendra également que chaque société a une signification particulière de la consommation et que celle-ci est évolutive.
Selon J. Tonda (2005 : 202), dans les sociétés africaines précapitalistes, la consommation se déroulait dans les limites du clan, du village, de la tribu. Dans ces sociétés, on n’avait pas besoin de « gagner sa vie », parce qu’il n’y avait pas de travail salarié. Prenant l’exemple de la consommation alimentaire, J. Tonda affirme que manger avait pour objectif le maintien ou la reproduction du capital humain : « Manger, dans ces sociétés, c’était paradoxalement conserver, capitaliser, pour rendre, dans tous les sens de ce mot, le cas échéant ». Il n’y avait donc pas de consumation de l’objet consommé. Or aujourd’hui, suite aux mutations de la société et du contexte national, manger signifie détruire, consumer. De plus, dans ce contexte, consommer a pris un tout autre sens puisque consommer c’est avant tout discriminer ceux qui ne consomment pas, ceux qui n’ont pas la possibilité de consommer.
Retenons également que l’on peut consommer le même bien, mais les modes de consommation peuvent être différenciés selon la classe/strate d’origine du consommateur. A ce point de vue, c’est certainement dans les sociétés les plus inégalitaires que les modes de consommation sont les plus discriminants. C’est également dans ce type de société où la consommation trouve ses modes les plus inattendus car elle permet une liberté d’expression, une expression d’identité dans un espace de liberté d’expression difficile (les cadets, les femmes, les « sans »...). Ces situations expliquent certainement pourquoi l’Afrique, continent de tous les déficits est pourtant celui où la progression du téléphone portable est le plus élevée du monde : « de 1999 à 2003, le nombre d’abonnés au téléphone portable est passé de 6,6 millions à plus de 46 millions » (J. Do-Nascimento, op. cit. : 241).
On constate également qu’une bonne partie des grandes conclusions de la sociologie de la consommation en Occident semblent se vérifier en Afrique : la consommation serait-elle le secteur de la vie sociale dans lequel le fonctionnement sociale présente le plus de similitudes quelques soient les sociétés considérées ? Des futures études d’autres biens de consommation en Afrique nous en diraient certainement plus.
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Autres publications de la sous-rubrique : |
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2006, KESSOUS Emmanuel : La traçabilité généralisée |
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2006, HOSSARD Nicolas, JARVIN Magdalean, Compléments photos au livre |
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2006, SNAIDEN Laetitia : l'émission c'est mon choix |
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2006, THOMAS Hervé (Paris), Le Forum des Halles : gestion et usages |
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2006, DESSAJEAN Séverine (93, Seine Saint Denis), L'espace public du collège : réceptacle des relations sociales |
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2006, LANGLAIS Chloé (Paris), Du square Willette au square Louise Michel : quand le changement de nom d'un espace public révèle des enjeux de l'inscription urbaine |
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2006, POIRSON Juliette, Le rapport à un quartier de logements sociaux par ses résidants âgés : appropriation quotidienne et sentiment de dépossession de l'espace public |
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2006, MILON Alain, La ville et son lieu à travers la vision des surligneurs de la ville : l'Atlas, Faucheur, Mazout, Tomtom |
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2006, GAGLIO Gérald, L'évolution de l'usage du téléphone mobile en public |
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2006, Irina Moglan (Roumanie, Bucarest), La maison qui fait signe |
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2006, Edouard Gardella & Erwan Le Méner (Paris), Les SDF victimes du « nettoyage » des espaces publics |
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2006, Ruth Perez Lopez (Mexique), S'approprier la ville : pratiques spatiales des jeunes de la rue à Mexico |
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2006, Claude Boli (Grande Bretagne), Jour de match à Manchester : supporters de football et appropriation urbaine |
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2006, Anne-Christine Bronner & Catherine Gier (Strasbourg), Actions contemplatives. S'arrêter dans la ville |
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2006, Ch. Détrez, P. Mercklé, M. Veyret & D. Vuattoux, (Lyon) « C’est votre défilé… » Le défilé de la danse de la biennale de Lyon, entre discours et réalités |
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2006, Benjamin Pradel, Entre institutionnalisation et clandestinité : le graffiti ou l'hydre à deux têtes |
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2006, Salomé Berthon (Nice), Les marches de la gare comme salle à manger. Inscrire son « repas de rue » dans l’espace public |
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2006, Pierre Auboiron (La nuit) Les lumières de la ville : vers une (ré)appropriation nocturne de l'espace urbain |
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2006, BARTHEL Pierre Arnaud (Tunisie), A Tunis, l'espace public ferait-il peur aux dirigeants? |
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2006, Pierre Mbouombouo (Cameroun), Usages et détournements des trottoirs de Yaoundé : entre logiques économico-sociales et marginalité urbaine |
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2006, GLOOR Audrey, (Los Angeles), De la difficulté à s'approprier l'espace public à Los Angeles |
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2006, Ch. Arpaillange, C. Darlon & M-A Montané, La difficile institutionnalisation de la pratique sportive juvénile dans les quartiers urbains. Usages de l'espace public et concurrence administrative |
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