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Par Laetitia Snaieden A partir d’un travail de terrain qui a consisté notamment en une observation participante du déroulement des enregistrements d’un talk-show télévisé, « C’est mon choix » et du mode de socialisation des membres de son public participant ainsi qu’en la réalisation de douze entretiens avec des membres de ce public participant, nous allons ici tenter de saisir l’importance de certains éléments du dispositif de mise en scène d’une production télévisuelle comme « C’est mon choix » dans le type de discours qui y est émis et dans l’imaginaire associé à cette émission par son public participant. |
Mots clés : Télé-réalité ; Dispositif de mise en scène ; Discours émis par une émission télévisée; Discours et autocensure ; Imaginaire de liberté de parole et de démocratie directe.
La « Néo-télévision », celle qui a commencé à se développer à partir des années 1980 en prenant le contre-pied de la « paléo-télévision » et des trois valeurs pilier des programmes de la télévision à ses débuts - « éduquer, informer, divertir » - a trouvé dans l’exploitation intense du concept de « télé-réalité » un moyen d’expression de ses valeurs, poussées à leur paroxysme. La « néo-télévision » rompt avec le contrat de communication pédagogique et accorde une place centrale au téléspectateur, auquel sont assignés les rôles de mandant, de participant, d’évaluateur, mais aussi et surtout de contenu de la télévision elle-même. La « néo-télévision » se distingue par une argumentation qui s’appuie sur l’émotion comme gage de véridicité indubitable car donnée à voir comme profondément « authentique ». Par conséquent, cette parole « authentique » du « témoin », du profane, se trouve valorisée par rapport à celle de l’expert. De plus, elle permet un processus d’identification des téléspectateurs à ces témoins ordinaires et à cette parole profane qu’elle célèbre : c’est la « télévision compassionnelle » C’est précisément dans ce contexte discursif particulier de la « néo-télévision » que s’inscrit le talk-show animé par Evelyne Thomas et diffusé quotidiennement par France 3 entre 1999 et 2004, de 13h55 à 14h45 : « C’est mon choix » (on notera ici CMC). Nous avons cherché à analyser d’une part le type de discours qui se trouvait émis par CMC et d’autre part les diverses modalités d’adhésion des membres du public participant de CMC au discours de cette émission. Nous avons pour cela réalisé un travail d’observation participante sur le plateau d’enregistrement des émissions de CMC à la Maison de la Radio à Paris lors des longues attentes entre deux enregistrements dans la file du public. Nous avons ainsi d’une part, observé le déroulement des enregistrements de cette émission et porté notamment une attention particulière au dispositif de mise en scène, aux aspects matériels et techniques de réalisation, ou encore au discours émis par le « chauffeur de salle » au public participant avant l’enregistrement. D’autre part, nous avons observé les modes de socialisation qui avaient cours entre les membres du public participant, et réalisé avec douze d’entre eux des entretiens approfondis. Notre groupe d’enquêtés se composait ainsi de cinq hommes et sept femmes : quatre enquêtés avaient entre 19 et 25 ans (dont deux étudiants en alternance et deux employées), cinq enquêtés avaient entre 25 et 35 ans (dont un en recherche d’emploi, trois employés et un étudiant en BTS « climatisation »), et trois avaient entre 58 et 61 ans (retraitées, anciennes employées). Les entretiens ont une durée moyenne d’une heure et se sont déroulés dans des lieux publics (cafés, dans le hall de la Maison de la Radio etc.) ou au domicile des enquêtés. C’est à partir de ces divers éléments recueillis lors de notre travail de terrain que nous allons poser la question de l’influence du dispositif de mise en scène d’une émission télévisée comme « C’est mon choix » sur le type de discours qui y est émis : en quoi des éléments de mise en scène en apparence anodins peuvent-ils renvoyer à une conception bien particulière et prédéfinie du type de débat qui s’y déroulera ? Comment l’instance de réalisation, par l’intermédiaire du chauffeur de salle, invite-t-elle le public participant à respecter une discipline et un rôle spécifiques sur le plateau tout en mobilisant un imaginaire de liberté de parole? Le contenu d’un discours n’est-il pas en partie déterminé par le contexte dans lequel il est énoncé ? En quoi des aspects a priori purement techniques comme l’attribution ou non de micros à chacun des locuteurs peuvent avoir une influence décisive sur le contenu du discours porté et sur le positionnement qu’adopteront ces locuteurs ? Nous nous demanderons dans un premier temps en quoi la mise en scène du plateau de CMC fait appel à un imaginaire de démocratie directe auprès du public de cette émission, puis nous nous intéresserons dans un deuxième temps à la manière dont le chauffeur de salle signifie au public participant le rôle qu’il sera amené à jouer et la discipline à respecter, et dans un troisième temps nous interrogerons la question de la portée des contraintes qui peuvent peser sur le contenu du discours tenu dans, et par l’émission CMC.
1 – L’organisation du plateau de CMC et l’imaginaire de démocratie directe
La disposition du plateau de CMC.
La conception de l’espace du plateau de CMC obéit au principe de la diamétralité concentrique. Dans le cadre d’un espace oval, les invités sont installés sur une estrade en demi-cercle, tandis que leur font face les gradins dans lesquels sont assis les membres du public participant. Ces deux espaces sont dissociés par deux ouvertures latérales discrètes dans lesquelles prennent place les techniciens, assistants et le chauffeur de salle, reliés par casque au réalisateur. L’estrade des témoins et les gradins du public constituent un espace concentrique qui ceint et englobe la zone circulaire centrale, dans laquelle évolue l’animatrice, Evelyne Thomas. Les trois modes de traitement de la parole que l’émission CMC mobilise (l’échange polémique, le témoignage de soi et le « débat de société ») trouvent dans cette disposition du plateau un moyen de se déployer : Le traitement polémique de l’échange est signifié par la diamétralité du plateau, opposant les scènes testimoniales et spectatorielles sur le mode de la « discussion frontale » et du face-à-face . Mais paradoxalement, la diamétralité du plateau se prête également, par la concentricité des scènes des témoins et du public participant, à l’exercice de la parole testimoniale et au partage de l’émotion des témoins par le public. Enfin, dans le cadre du traitement de la parole sous forme de « débat de société », la zone centrale dans laquelle évolue l’animatrice sera mise en valeur, soulignant et signifiant ainsi la neutralité qu’est censée incarner cette dernière. Mais surtout, si cette disposition du plateau permet l’exercice des trois modes de parole que l’émission met en œuvre, elle a d’abord pour fonction de signifier la « liberté de parole » et de faire appel à l’imaginaire de démocratie directe . En effet, d’une part, CMC propose à son public participant d’intervenir dans le débat à certains moments bien précis (au signal du chauffeur de salle, lorsque l’émission perd de son rythme) en posant une question aux invités. D’autre part, l’organisation du plateau rappelle celle des lieux d’exercice de la démocratie directe que constituaient le forum romain ou l’agora grecque. Mais cet imaginaire de démocratie directe et de liberté de parole que mobilise la mise en scène de CMC se retrouve-t-il dans les représentations qui émergent du discours des membres du public participant ? On constate que pour la plupart des enquêtés, leur participation à cette émission les amenait à se considérer comme « citoyens » actifs, exerçant « leur droit de parole » à CMC : Ludo : « CMC, c’est une émission citoyenne, une émission de citoyenneté. Parce que le public peut vraiment participer au débat.(…)». Séverine : « Le droit de parole, c’est pour tout le monde ! » Daniel :« C’est vrai que les gens qui veulent s’exprimer ou réagir, c’est vrai qu’il y a une totale liberté ». Vanessa : « ça concerne tout le monde, et c’est bien pour ça que le public doit participer, il est là, il est investi ».
Plus encore, pour certains enquêtés, l’animatrice et tout le dispositif de réalisation de l’émission auraient presque un rôle secondaire par rapport à cette « investiture » du public dans CMC : Arsène : « Faudrait montrer dans cette émission qu’il n’y a pas d’animateur, et que ce qui fonde l’émission, c’est le public ». « Dire, maintenant, est-ce qu’il y a un animateur, oui, quand même, parce qu’il en faut un de toute façon. Mais à la base, je crois que l’émission, c’est nous qui la faisons ».
Ainsi suggéré par l’organisation du plateau et le principe original de proposer la parole au public, l’imaginaire de démocratie directe et de liberté de parole fonctionne parfaitement bien. Il constitue même une des principales modalités d’adhésion de ce public participant à l’émission CMC et au discours qu’elle émet : Daniel :« L’émission donne la parole à des gens qui n’ont pas la parole ». Simone. : « C’est la seule qui est bien pour ça : on s’exprime. Et ça, je trouve ça vraiment génial (…).».
Les membres du public-cible de CMC, d’origine populaire ou se rattachant aux classes moyennes inférieures, se voient ainsi tenir un discours qui peut favoriser une redéfinition identitaire valorisante d’eux-mêmes: ces derniers sont invités à se considérer comme des « citoyens » actifs et non plus tant comme des individus relativement déshérités socialement et culturellement. De plus, cet imaginaire de démocratie directe fonctionne d’autant mieux qu’il est signifié à ce public populaire à partir des codes culturels qui sont les siens , qu’il est en mesure de décoder et de comprendre (ce qui n’est pas le cas pour d’autres émissions à contenu plus ouvertement politique) : Arsène : « La politique, on s’en lasse très vite, surtout quand on n’y connaît rien ». Daniel : « Si c’est quelque chose de trop compliqué, les gens vont se sentir frustrés, ils vont pas comprendre, ils vont dire, cette émission n’est pas pour eux. Et en plus, là , ils ont le pouvoir de zapper ». « On veut pas quelqu’un, comment dire…en tailleur ». Arsène : « CMC, on se sent bien quand on regarde, on n’a pas à réfléchir tellement, à se prendre la tête, ça vient tout seul ». Marie-Josée : « Disons, CMC, c’est comme si j’avais mangé un gâteau, voilà, je suis contente ».
Cet imaginaire de liberté de parole, de démocratie directe et d’ investiture du public repose pourtant sur un dispositif de réalisation solidement structuré, et sur le respect d’une discipline stricte.
2 – La règle du jeu : dispositif et discipline
Avant le début de l’enregistrement, le chauffeur de salle dirige un véritable entraînement du public, lui fait faire des essais d’applaudissements, de huées, de rires, etc., jusqu’à obtenir le nombre de décibels et le ton juste qu’il attend de lui. Le rôle de cet animateur est également d’expliquer aux membres du public les modalités de leur intervention dans l’émission : ils devront le regarder régulièrement et discrètement, et suivre ses instructions quant au déclenchement de leurs réactions et quant à leur intensité et leur durée, comme le soulignent les enquêtés : Isabelle : « Les applaudissements, après, tu sais comment ça se passe, finalement, tu sais que c’est Bruno (chauffeur de salle) qui…bon, « faut rire, faut sourire, faut machin » ». Simone : « Bon, on vous guide pour applaudir, à quel moment on doit applaudir, hein, bon, faut expliquer aussi aux gens comment ça se passe, il est évident, devant les caméras, on peut pas faire n’importe quoi ». Marie-Josée : « Le chauffeur de salle, il met les gens en condition, ceux qui viennent pour la première fois sont sensibilisés, pour applaudir, pour dire « ho », pour dire « ha », enfin, il les prépare, hein ».
Le chauffeur de salle tient donc auprès des membres du public un rôle de chef d’orchestre, commandant et entretenant leurs réactions selon la partition et le scénario retenus par le réalisateur. Le chauffeur de salle précise également au public que c’est à son signal que ce dernier pourra intervenir par des remarques ou des questions, en levant la main et en parlant dans le micro qui leur sera tendu par l’animatrice, qui se sera déplacée jusqu’à eux. Le public est fortement invité à ne pas tenir, ni même toucher le micro de l’animatrice, tendu par cette dernière. Cette série de règles et d’entraînements auquel est soumis le public de CMC s’inscrit dans le cadre de la discipline telle que l’entend Michel Foucault, dans Surveiller et punir (1975). Il s’agit pour la production de l’émission de s’assurer l’obéissance et la docilité des membres du public par les consignes et le contrôle constant du chauffeur de salle sur ces derniers : le public doit s’inscrire dans le rôle que lui a attribué le réalisateur, qui consiste à guider la lecture du débat que fera le téléspectateur par la mise en évidence de ses réactions approbatrices ou désapprobatrices : « Ces méthodes qui permettent le contrôle minutieux des opérations du corps, qui assurent l’assujettissement constant des forces et leur imposent un rapport de docilité-utilité, c’est cela qu’on peut appeler les « disciplines » .(…) C’est l’élégance de la discipline de se dispenser de ce rapport coûteux et violent en obtenant des effets d’utilité au moins aussi grands .(…)[Il s’agit de] petites ruses dotées de grands pouvoirs de diffusion, d’aménagements subtils, d’apparence innocente, mais profondément soupçonneux, de dispositifs qui poursuivent des coercitions sans grandeur(…) » .
Les membres du public s’inscrivent d’autant plus dans ce « rapport de docilité-utilité » dont parle M. Foucault qu’un plateau de télévision est l’endroit par excellence dans lequel s’exerce la « surveillance hiérarchique » : un espace clos truffé de caméras et de micros dans lequel les individus ne savent pas à partir de quelle caméra ils sont filmés, mais savent qu’ils le sont. Le respect de la discipline est à ce point essentiel dans le fonctionnement de CMC qu’il est intériorisé par les membres du public, qui participent de sa mise en œuvre et constituent ainsi un relais au cœur même du dispositif. Tiffanie : « J’ai toujours peur quand je viens ici qu’il y ait des bandes de jeunes qui viennent juste pour casser l’émission.(…)Une fois, toute une bande qui n’arrêtait pas de faire des réflexions, les caméramen disaient shut, ça j’apprécie pas, parce qu’il faut quand même un minimum de respect pour Evelyne Thomas ».
Ainsi, sur le plateau de CMC, la discipline garantit le bon fonctionnement du déroulement de l’émission en s’exerçant de manière insidieuse et automatique sur tous les acteurs de la scène discursive, et en étant relayée par ceux-là mêmes sur qui elle s’exerce, notamment par certain membres du public sur d’autres membres de ce public : « Le pouvoir disciplinaire s’organise comme un pouvoir multiple, automatique et anonyme ; car s’il est vrai que la surveillance repose sur des individus, son fonctionnement est celui d’un réseau de relations de haut en bas, mais aussi jusqu’à un certain point de bas en haut, et latéralement, ce réseau fait « tenir » l’ensemble(…) »
Ainsi, ce qui structure le déroulement d’une émission comme CMC c’est : « la discipline, (qui) fait « marcher » un pouvoir relationnel qui se soutient lui-même par ses propres mécanismes » .
Mais qu’en est-il du type de discours qui se trouve ainsi mis en scène dans CMC et en quoi est-il préalablement contraint, tant dans sa forme que dans son contenu ?
3 – De la portée des contraintes qui pèsent sur le discours tenu par, et dans CMC.
Nous avons pu établir, par une analyse sémantique des intitulés des émissions de l’année 2004, que CMC traite majoritairement du thème de l’affirmation de la personnalité singulière des individus : on vient y revendiquer sa forte personnalité, son choix d’un style vestimentaire particulier etc. La figure de l’individu libre et autonome, affranchi de toute détermination sociale, se distinguant uniquement par son style et sa personnalité singulière, que CMC met en scène dans son discours, constitue une valeur et une croyance à laquelle le public participant adhère fortement. Les déterminations sociales sont parfaitement éludées dans le discours que tiennent les membres du public participant sur ce qui leur est présenté comme étant un choix de vie particulier, relevant de l’affirmation d’une personnalité singulière : Simone : « Les invités, ce sont leurs idées, donc leurs choix, leur façon de vivre, c’est un choix également, une façon de s’habiller, tout ça, ce sont leur personnalité, ce sont eux qui ont fait le choix ». Jackie : « les gens ont le choix de leurs actes, de leur façon de voir les choses ».
Ce discours fait systématiquement appel au procédé argumentatif qui consiste à naturaliser ce qui relève du social : Ludovic : « Par exemple, pour la Jet Set, il y a eu des pour et des contre. Il y a eu plus de pour. Après, c’est une question de goût ».
C’est en ce sens que l’on peut dire que le discours de CMC participe de la reproduction de l’idéologie, qu’on peut définir comme une construction collective de l’esprit dont la fonction est de masquer les inégalités et de faire apparaître comme normales et naturelles les contradictions de la société, la domination et le rapport de force symbolique entre les différentes catégories sociales . Le discours de cette émission, caractérisé par l’occultation des déterminations sociales et l’affirmation de la liberté et de la responsabilité de l’individu dans la conduite de son destin, est largement revendiqué comme sien par le public participant de CMC, d’origine sociale populaire ou appartenant à la frange inférieure de la classe moyenne : Ludovic : « Si la personne s’en est bien sortie, on va se dire, pourquoi elle a réussi, alors moi aussi je peux réussir. Donc on peut très bien réussir à s’en sortir quoi ». Tiffanie : « On n’a qu’une vie, on fait ce qu’on veut, chacun a sa vie, on la vit comme on veut !».
Ainsi, on ne parle pas de n’importe de quel sujet, ni sous n’importe quel angle, à CMC. En outre, nous avons déjà évoqué le fait que le chauffeur de salle invite le public à ne pas tenir ni toucher le micro de l’animatrice, que cette dernière lui tendra lorsqu’il souhaitera intervenir. Ainsi, la parole du public, qui s’énonce souvent sous forme de remarques ou de questions, chemine dès lors par le corps de l’animatrice, qui leur tend un micro bien spécifique, le sien, le public n’ayant pas de micro-main qui lui soit réservé. Celui-ci s’exprime donc dans un cadre discursif bien particulier : en parlant dans le micro de l’animatrice, il ne parlerait plus tant en son nom (un membre du public), qu’en celui de l’animatrice. Dès lors, une autocensure, fortement contraignante, mais dont les locuteurs ne sont pas forcément conscients, se met en place de manière très insidieuse et efficace : Marie-Josée :«Vous êtes devant les caméras, faut savoir s’exprimer vous êtes à côté d’Evelyne Thomas, qu’il ne faut pas décevoir, elle a confiance en son public, d’ailleurs, elle le dit tout le temps, « sans le public, je ne peux pas faire l’émission », elle est honnête. Donc, faut pas la décevoir, faut poser une bonne question ».« On a le trac, c’est difficile, alors des fois, elle vous aide, elle vient au-devant des paroles, pour mettre à l’aise les gens, pour pas dire de bêtises, en leur disant un peu les mots qu’il faut dire ». Simone :« Evelyne, elle a vraiment l’art d’amener aussi, si on est un peu embarrassés, d’amener de manière à bien disposer les choses ».
Le contexte discursif (qui parle ? à quel moment ? avec ou sans micro ? de quoi ? pour en dire quoi ?), fortement contraint, détermine donc largement le contenu du discours tenu dans et par CMC.
Conclusion :
Ainsi, les invités et les membres du public participant de CMC sont-ils « parlés » par le dispositif discursif de cette émission bien plus qu’ils ne s’expriment en citoyens, et la parole leur est confisquée bien plutôt qu’elle ne leur est offerte. Mais le fait de réussir à faire croire au public populaire de CMC que cette émission constitue une tribune médiatique qui lui est réservée afin qu’il y exerce librement son droit de parole permet aux producteurs de cette émission, détenteurs de moyens de production de l’industrie télévisuelle et donc du discours qu’elle tient, de pouvoir fixer eux-mêmes le cadre de parole dans lequel ce public n’aura d’autre choix que de s’inscrire : s’exprimer dans le cadre de l’émission CMC revient en effet pour les témoins comme pour le public participant à calquer et à inscrire leur discours dans le cadre pré-établi soit de la revendication de l’idéologie dominante sur un ton proche de celui du militantisme, soit de la compassion émotionnelle non-contestataire. Le fait d’« offrir » la parole à ce public populaire dans un cadre de parole préalablement déterminé permet donc que, par là même, tout germe de contestation sociale de la part de ce public populaire s’en trouve anticipé et annihilé, ces derniers croyant s’exprimer librement en « citoyens » et être entendus en tant que tels.
Bibliographie :
CHARAUDEAU, P., GHIGLIONE, R., 1994, La parole confisquée, un genre télévisuel: le talk-show, Paris, Dunod,167 p. FOUCAULT, M., 1975, Surveiller et punir, naissance de la prison, Gallimard, 315p. MELH, D., 1996, La télévision de l’intimité, Paris, Le Seuil, 253 p. MORLEY, D., 1992, « La réception des travaux sur la réception. Retour sur « le public de Nationwide » », Hermès, n° 11-12, p. 38. Voir aussi notamment : DESGOUTTE, J.-P., 2003, Le verbe et l’image, essais de sémiotique audiovisuelle, L’Harmattan, 112 p. ESQUENAZI, J.-P., 1996, Le pouvoir d’un média, TF1 et son discours, L’Harmattan. NEL, N., 1998, 25 ans de débats télévisés, La Documentation Française. Revue Esprit, n°118, janvier 1993 (CHAMBAT, P. et EHRENBERG, A.)
Note biographique de l’auteur : M2 Professionnel « Sémiologie et communication », Sorbonne; M1 de sociologie, mémoire sous la direction d’O. Schwartz et de D. Desjeux, sur le discours de « C’est mon choix ». DEUG d’histoire, Sorbonne; Hypokhâgne, Lycée Descartes (Antony, 92); Je m’intéresse à l’analyse du discours, notamment télévisuel : d’une part, aux valeurs dont ce discours est porteur, aux différents dispositifs (scénographique, discursif, de réalisation) qui structurent la réalisation de ces émissions, et d’autre part aux modalités d’adhésion du public. J’envisage de travailler dans le domaine des études de marché qualitatives.
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