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Chroniques anthropologiques

2017 11 09, note de lecture sur le bricolage

portrait de Dominique Desjeux antropologue, professeur à la Sorbonne, Université Paris Descartes, Sorbonne Paris Citée

Le bricolage entre contraintes budgétaires, gestion du lien amoureux, construction identitaire et plaisir ludique

Compte-rendu du livre de Abdu Gnaba, 2016, Bricole-moi un mouton. Le voyage d’un anthropologue au pays des bricoleurs, L’Harmattan

Introduction

Pour rendre compte de la très grande qualité du livre d’Abdu Gnaba sur le bricolage je partirai de trois extraits qui rendent compte de toute la sensibilité et de la profondeur anthropologique de cette quête « au pays des bricoleurs » : « L’anthropologue sait qu’il ne sait rien avant de réaliser une enquête de terrain qui lui permettra de connaître l’autre, pour ainsi dire, de l’intérieur » (p. 15). La méthode anthropologique est inductive. Comme le bricoleur, elle construit son objet en avançant. L’anthropologue est un « chasseur de sens ». La pratique anthropologique est fondée sur le « détour » (pp. 20-21). L’anthropologue voyage à travers le sens que l’autre donne à son action. « Mon père n’était pas un bricoleur. Il était artisan […] mais un jour, son poignet s’est brisé et notre vie a irrémédiablement changé. Ce jour-là, ma mère, ma sœur, mon frère et moi avons compris que les mains de mon père étaient en or » (p. 61). Il mobilise sa sensibilité pour entrer en empathie avec l’autre. L’anthropologue ne sort jamais indemne d’une enquête. Il sort transformer de son voyage à travers les autres.

Le bricolage soulève classiquement trois questions : est-ce que l’on bricole d’abord pour des raisons économiques ou pour des raisons esthétiques ou gratuites ? Est-ce que les femmes bricolent autant que les hommes ? Est-ce que la division des rôles entre les hommes et les femmes a tendance à disparaître avec les nouvelles générations ? Je montrerai en conclusion comment il est possible d’y répondre en partant des résultats extrêmement fouillés proposés dans le livre de Abdu Nnaba, mais aussi en montrant qu’il faut changer d’échelle d’observation et introduire une dimension diachronique pour répondre à ces questions.

Le bricolage est un fait social total qui mobilise les dimensions matérielles, sociales et symboliques

Ce qui déclenche le bricolage : une rupture dans le quotidien, une demande d’aménagement, une quête d’autonomie.

Comme de nombreuses activités du quotidien non routinières, le bricolage est une quête qui conduit à un Grall, celui de la renaissance de l’objet ou de la réparation de la fuite.

L’événement déclencheur de l’itinéraire du bricoleur vient de l’émergence d’un problème à résoudre, il se présente comme une énigme policière dont il faut imaginer la solution. Il faut passer « du dessein au dessin » comme le déclare un bricoleur (p. 48). Le bricoleur ne fait pas de plan « ils s’organisent au fur et à mesure, c’est pour ça qu’il s’adapte à n’importe quelle situation, et qu’il sait trouver les solutions. » (p. 49). Résoudre un problème c’est aussi chercher à le simplifier pour mieux le résoudre.

Face à un problème à résoudre les acteurs domestiques sont faces à un arbitrage, faire soi-même ou faire faire à un artisan pour plagier le titre du livre sur les services dirigé par Jean Claude Kaufman Faire ou faire faire. Faire soi-même relève de plusieurs explications. On peut bricoler pour dépenser moins, ce qui peut vouloir dire « bricoler plus pour travailler moins » puisqu’en faisant soi-même on n’a pas à travailler plus pour augmenter ses revenus pour payer quelqu’un. Bricoler, c’est aussi rechercher son autonomie, produire soi-même pour ne pas dépendre des autres.

Une fois lancé le processus de passage au bricolage, certains feront une liste et d’autres non avant d’aller au magasin pour acheter les pièces ou les outils qui manquent.

Le magasin du bricoleur est comme un « magasins de jouets » (p. 151). Qu’il soit une petite boutique ou un centre commercial, il représente une caverne d’Ali Baba (p. 149). Dans de nombreuses grandes villes on voit apparaître « des Fab labs (contraction de l’anglais fabrication Laboratory, laboratoire de fabrication). Ouvert au public, ces lieux mettent à la disposition de chacun toutes sortes d’outils pour la conception et la réalisation de l’objet. Aujourd’hui encore réservé à une élite d’initiés, ils ont vocation à se démocratiser dans les années à venir. […] Les imprimantes 3D qui s’améliorent et ne cessent de conquérir le marché, à des prix toujours plus abordables donneront bientôt naissance à de nouvelles alternatives. »

D’après un vendeur les bricoleurs « ne viendront plus acheter un objet mais s’inspirer pour un projet. L’enjeu de la grande distribution et de s’adapter en devenant un acteur du partage. Si on ne vend plus de perceuses, il faut réussir à les louer ou à mettre en relation les gens. Sinon on disparaîtra. »

Avec Internet et la multiplication des écrans dans le logement le sens de la distribution est en train de s’inverser. La maison devient le nouveau hub de la consommation. On commande de la maison. On se fait livrer à la maison. On se forme à la maison. On agit dans la maison. On jette on recycle dans la maison. (cf. D. Desjeux, https://theconversation.com/les-metamorphoses-du-consommateur-producteur-distributeur-72162). Le bricolage est un des analyseurs de la transformation en cours du système de distribution et de l’inversion du sens de la mobilité non plus du logement vers le magasin mais du magasin vers le logement.

Le bricolage, un analyseur de la division sexuelle du temps, de l’espace et des genres

Comme le montre Abdu Gnaba, le temps du bricolage n’est pas laissé au hasard. Paradoxalement le temps du bricolage est tout à la fois celui du temps libre, et donc sans contrainte, celui de l’urgence en cas de fuite, et donc sous contrainte nous, et celui de la procrastination, comme moyen de gérer le jeu entre contraintes et libertés. Beaucoup remettent au surlendemain ce qu’il pourrait faire demain.

Son analyse confirme de façon étonnante et précise les conclusions de Steven Gelber faites il y a 30 ans pour les États-Unis, sur le bricolage comme passe-temps paradoxal, dans un article de 1997, “Do-It-Yourself : Constructing, Repairing Domestic Masculinity”. Pour les hommes de la classe moyenne et les ouvriers, le bricolage est à la fois un loisir qui ressemble à un travail, mais aussi une corvée qui ressemble un loisir. Ce résultat confirme une observation socio-anthropologiques plus générale qui est la part de convergence des pratiques de la classe moyenne mondiale.

Le lieu de bricolage n’est pas laissé au hasard. Le bricolage se pratique dans un lieu qui lui est dédié, comme un garage, une buanderie, un bureau ou nous un grenier. C’est un véritable lieu de vie, plutôt pour l’homme d’après les statistiques, comme la cuisine est celui de la femme, toujours d’après les statistiques.

C’est bien souvent un jardin secret qui lui permet de reconstituer son identité masculine comme Steven Gelber l’avait remarqué, la pratique du bricolage dans la classe moyenne américaine avait été un moyen pour l’homme de reconquérir une partie de l’espace domestique à partir de 1945. En France aussi, la pièce du bricolage est un refuge pour l’homme, comme la salle de bain est un refuge pour la femme. Même si la pratique du bricolage est plutôt individuelle, l’atelier peut aussi être associé à une action collective au moment de la transmission entre père et fils notamment. Le bricolage est aussi l’occasion de discussions, de partage de tours de main entre bricoleurs.

En pratique le bricolage renvoie autant à une division sexuelle des tâches, les hommes pouvant être plus compétent en plomberie, les femmes en tapisserie ou en peinture, qu’à une division des tâches entre générations, entre le père et le fils.

La relation entre le bricoleur et sa femme n’est pas simple. Elle peut relever de la souffrance au travail à travers la liste de tout ce qu’il reste à réparer dans le logement présenté par la femme. Le bricolage est donc une pratique stratégique dans la gestion incertaine de la relation amoureuse. Bricoler pour l’homme c’est montrer qu’il aime sa femme. Ne plus bricoler peut être pris comme un signe de désamour. « Le couple se matérialise dans sa nouvelle cuisine, sa nouvelle salle de bain, ou sa nouvelle maison » (p. 87). Le bricolage fait partie de La trame conjugale, pour reprendre le beau titre du livre de Jean-Claude Kaufmann de 1992. Une femme dit même que son mari ne sert plus à rien puisqu’il ne peut même plus bricoler.

Le bricolage entre fusion des genres et des générations et division sexuelle des tâches.

Les femmes ont toujours bricolé notamment à travers le raccommodage comme nous l’avons aussi constaté en Chine dans les années 2000 avec Anne-Sophie Boisard, Yang Xiaomin, Zheng lihua, en 2002, dans « Anthropologie du bricolage en Chine à Guangzhou », in Entreprises et vie quotidienne en Chine. Cependant si on se fixe sur le bricolage qui répare, on constate en 2005, que 9 % des femmes bricolaient contre 34 % des hommes, d’après FrancePubConsommateurs. La question de savoir si les femmes bricolent autant que les hommes est donc difficile à trancher pour le moment. Il faudrait en tout cas réinterroger le sens de bricolage et peut être l’élargir au jardinage, au strapping ou à la broderie ?

L’autre question posée par le livre et celle du lien entre effet de génération et pratique fusionnelle ou séparée du bricolage. Abdu Nnaba constate que « tendanciellement dans les couples âgés de plus de 50 ans, la répartition traditionnelle des tâches est toujours en vigueur : maman cuisine et papa bricole [… ] la jeune génération abandonne majoritairement ce mode de fonctionnement. À tour de rôle ou ensemble, hommes et femmes cuisinent et bricole. » p. 162.

Il est possible que cela soit vrai mais il est difficile d’en être sûr aujourd’hui si je me réfère à une étude de 1967, réalisée par Hubert Touzard un psychosociologue sur Les rôles conjugaux et la structure familiale. Il affirme, il y a 50 ans déjà que « La famille française urbaine se caractérise d’une manière globale par une diminution de la dichotomie des rôles et par la mise en place d’un nouveau modèle de relation égalitaire entre conjoints. » p. 23. Il est donc possible de faire une autre hypothèse qui est qu’au moment de la construction du couple, une étape fusionnelle, la division sexuelle des tâches tend à décroître, mais qu’au fur et à mesure de l’évolution des cycles de vie et de la trajectoire du couple la division sexuelle des tâches, des lieux et des temporalités se mettent en place.

Il est probable que la femme bricole moins que l’homme, parce que le bricolage est le territoire identitaire de l’homme, comme la cuisine est d’abord le territoire de la femme, au moins statistiquement, chacun ayant besoin d’un territoire pour affirmer son identité et coopérer avec l’autre. L’espace d’un logement est organisé comme une respiration avec des moments individuels et des moments collectifs, avec des lieux assignés à un genre ou à une génération et des lieux mixtes comme le living, l’entrée ou le couloir. Nous

En soi la division sexuelle des tâches n’est ni bien ni mal. Comme le faisait remarquer une féministe américaine dans les années 1990, le problème n’est pas que la femme fasse la cuisine mais que cette tâche soit considérée comme moins noble et moins valorisée. De plus il n’est pas écrit dans le programme biologique que les femmes doivent faire la vaisselle et que les hommes doivent faire bricolage.

Les objets, la matière et l’énergie ou la culture matérielle du bricolage.

Les objets du bricolage participent aussi de cette division sexuelle des tâches et de la construction identitaire tout au long des étapes du cycle de vie. Steven Gelber a montré pour l’Amérique l’importance de la perceuse black et Decker dont l’importance en France paraît aussi forte. La scie électrique, qu’elle soit circulaire ou sauteuse, peut être rapprochée du four dans la cuisine. Pour des raisons de sécurité leur accès reste longtemps un interdit. Le moment où une fille ou un garçon peut utiliser la scie ou le four est un marqueur de passage dans le cycle de vie de la construction identitaire masculine ou féminine. C’est le signe de la maturité. Certains objets comme les clous sont méprisés ou interdits. La vis est plus noble. Travailler le bois en réalisant des mortaises encore plus.

Le bricolage est sensible aux effets de cycle de vie. « Le DIY de la génération Y, c’est d’abord l’ameublement, la décoration et les loisirs créatifs », laissant entendre que les jeunes et le DIY ne se croiserait que dans la lettre Y » (p. 168). C’est pourquoi la peinture est probablement la pratique la plus importante, comme pour les femmes semble-t-il aussi. La technique vient avec l’âge.

Le bricolage est une lutte pour conserver la matière, pour lutter contre l’obsolescence programmée qui est « l’ennemi absolu ». [p. 42). C’est une sorte de lutte contre le temps. La récupération des objets est un moyen de lutter contre cette vision du temps. Le bricolage c’est aussi de l’énergie physique. Elle permet de lutter contre la destruction et la disparition de la matière. Cette énergie s’exprime par la main. Le bricoleur pense avec ses mains comme l’écrit Abdu Ngaba, à la suite de Jean-Pierre Warnier dans son livre Construire la culture matérielle. L’homme qui pensait avec ses doigts, publié en 1999. Il cite Aristote pour qui la main et « principalement un outil d’appréhension de la pensée » (p. 66). Cette dépense d’énergie a justifié pendant longtemps la division sexuelle des tâches, le bricolage revenant aux hommes. L’électricité a remis en cause les frontières énergétiques entre les hommes et les femmes.

Bricolage, apprentissage et lien social

l’apprentissage du bricolage ne passe pas par l’institution scolaire. Il peut se faire soit par imitation du père, soit de façon autodidacte. Aujourd’hui YouTube est devenu un acteur clé de cet apprentissage. L’apprentissage participe de la construction identitaire masculine. « C’est ‘un moment entre hommes’, loin de maman » (p. 102)

l’activité de bricolage est plutôt solitaire même si parfois il peut exister une forme de collaboration entre le mari et la femme, le père et le fils ou la fille. Cependant le bricolage relève d’une forte appartenance communautaire qui se construit à travers les échanges à propos des tours de main. C’est la communauté des « Makers » (p.120). Cela peut-être aussi une communauté écologique

Bricolage et expertise : les sens du bricolage

Comme dans de nombreuses activités quotidiennes, et je pense aussi bien à la cuisine, au maquillage ou au jardinage, la frontière entre experts et amateurs sépare en deux le monde du bricolage.

Abdu Gnaba fait aussi ressortir une autre dimension du bricolage, la dimension ludique. Le bricolage permet d’échapper à l’ennui. « Ce qui vaut pour l’enfant vaut pour le bricoleur. Le jeu offre à l’un comme à l’autre le pouvoir de transformer son angoisse en plaisir ». (p. 195). « Le bricolage est à la fois un jeu et un récit » (p. 196). C’est pourquoi la créativité constitue une des dimensions fondamentales du bricolage. « Le bricolage entretient avec la création une relation à trois niveaux. C’est à la fois une action qui donne ou redonne vie à des objets, un geste qui change la nature même d’un meuble ou d’une pièce, une activité artistique pour ceux qui ne conçoivent pas de modifier leur environnement autrement que pour l’embellir. » (p. 200).

On rejoint ici la dimension sacrée du bricolage, une dimension magicoreligieuse, celle de redonner la vie. Bricoler « c’est donner la vie à des objets » (p. 201). C’est un sacré entouré de rituels, comme le moment où l’on enfile son costume de bricolage, et d’objets comme l’établi qui peut symboliser la filiation et la succession avec les générations antérieures quand il a été transmis par le grand-père ou par le père. L’atelier de bricolage est aussi le lieu de la transmission des secrets et des tours de main de génération en génération.

Conclusion, le bricolage entre sens et pouvoir d’achat

Abdu Gnaba comme Steven Gelber parte d’un même point de départ qui est de contester la réduction de bricolage à sa seule dimension économique et ceci dans le but de montrer toute la charge de sens et de symbolique qui est contenue dans cette pratique. Mais tous les deux montres à travers leur enquête combien le poids de l’économique est important dans la pratique du bricolage. Page 38, Abdu Gnaba écrit avec juste raison vu sa description, que le temps est « une ressource permettant de pallier l’insuffisance de moyens financiers ».

Les deux enquêtes montrent bien que le bricolage est une pratique populaire, une pratique de la classe moyenne, la différence entre les deux étant souvent difficile à faire aujourd’hui, et donc une pratique sous contrainte de pouvoir d’achat mais dont la charge émotionnelle est forte puisqu’elle est un analyseur des tensions et des clivages, mais aussi des modes de coopération, entre les genres et les générations, et surtout qu’elle est un des supports de la construction identitaire liée à la virilité.

Pour résoudre cette tension entre sens et économique qui traverse les relations entre l’anthropologie et l’économie, il suffit de rappeler l’ambivalence des phénomènes sociaux et donc qu’il n’existe pas d’économie sans imaginaire ni d’imaginaire sans économie. Cela paraît un peu évident, mais en réalité les conflits autour de cette frontière restent vifs entre disciplines. Comme le montre Abdou Ngaba avec sensibilité et intelligence, le bricolage est bien une pratique qui relève tout en même temps de l’économie d’argent, du plaisir ludique et de plaisir esthétique.