| La
méthode des itinéraires. Une
approche qualitative pour comprendre la dimension
matérielle, sociale et culturelle de la consommation.
Le cas du Danemark. |
Dominique
Desjeux, Professeur d’anthropologie
sociale et culturelle à Paris V-Sorbonne
;
______________________________________________________________________
La
méthode des itinéraires
- en images
Résumé
: la méthode des itinéraires est une
méthode ethnomarketing qualitative de recueil de
l’information. Elle reconstruit les prises de décision
du consommateur, non pas comme un arbitrage individuel
à un moment donné, mais comme un processus
collectif dans le temps. Elle se centre sur les usages
et les pratiques des comportements d’achat en fonction
de 7 étapes principales. Elle est applicable au
comportement de consommation en France et pour comprendre
les différences culturelles de consommation ce
qu’illustre de le cas du Danemark présenté
ici, associé à quelques références
tirées d’une série d’enquêtes comparatives
menées entre les USA, la Chine et la France.
Summary
: The itinerary method is a qualitative field data
gathering anthropological approach applied to marketing.
A consumer decision is analysed as a collective time process
more than an individual trade off. This process is focused
on uses and practices of consumers, depending on 7 stages.
It is applied to understand consumer behaviours
in France and consuming cultural differences what the
Danish example illustrates linked to some other examples
from the US, China and France.
INTRODUCTION
De façon schématique,
la plupart des approches sur les comportements des consommateurs,
dans le champs du marketing qualitatif, depuis les années
cinquante aux USA et soixante en France, sont centrées
sur les comportements d’achat, d’un côté,
et sur les arbitrages individuels de l’autre, que ceux-ci
soient conscients, pour les approches cognitives, ou inconscients,
pour celles sur les motivations. Or, d’un point de vue
anthropologique, la consommation ne se limite ni à
la dimension marchande des échanges, ni à
sa dimension individuelle, ni à sa dimension rationnelle
et cognitive.
Ceci ne veut pas dire
que les approches marketing sont réductrices, car
toute approche est par définition réductrice
à son échelle d’observation et au découpage
de la réalité qu’elle a choisi à
une échelle donnée ; ni non plus qu’elles
ne sont pas pertinentes, car la pertinence, suivant que
l’on se place du point de vue de la production ou de celui
la réception, n’existe pas en soi. La pertinence
dépend de la position qu’occupe un « acteur
récepteur » dans une organisation et du type
d’information dont il a besoin pour prendre des décisions.
Ceci veut dire que l’information produite par l’anthropologie
peut ne pas être pertinente pour un directeur de
marketing, un chef de produit ou un responsable de rayon.
En d’autre terme, une information peut être vraie
et non pertinente, et surtout que les termes « concret
» et « abstrait », opérationnels,
- ou terrain -, et « loin de la réalité
», ont un sens très relatif. Il dépend
de la position des acteurs
Ceci veut dire aussi
que l’anthropologie de la consommation, ou ethnomarketing,
- terme que j’ai proposé en 1990, avec Sophie Taponier
(Dortier, 1990) pour décrire le lien possible entre
une approche anthropologique du quotidien, telle que je
l’avais mise en application pendant 8 ans à Madagascar
et au Congo, et une recherche sur les comportements des
consommateurs en France sur lesquels je travaillais depuis
le début des années 80 – n’est pas moins
réductrice, puisqu’elle ne se centre pas sur l’individu
en tant que tel, mais qu’elle l’aborde d’abord par sa
dimension sociale ; ni plus pertinente, puisqu’elle travaille
peu sur la marque, au contraire de ce qui intéresse
au premier chef un directeur de marketing, puisqu’elle
se centre sur les usages sociaux du produit ou du service,
ce qui intéresse plus les directions générales,
les directions de recherche et développement, et
les direction études et prospectives, là
où la marque ne joue pas encore le rôle principale
dans la réflexion stratégique de réorientation
ou de lancement d’un nouveau produit ou service.
Je ne postule donc
pas ici que l’anthropologie est plus pertinente et moins
réductrice, mais qu’elle permet depuis 10 ans,
voir depuis 20 ans, de regarder autrement les comportements
de consommation, et donc de peut-être innover dans
ce domaine de recherche, comme le montre Frank Cochoy
pour les USA (1999). Surtout je pense que le succès,
relatif, actuel, de l’anthropologie n’est pas du à
ses seules qualités, mais au fait que la consommation
de masse telle qu’on l’a connue entre 1960 et 1990, soit
sur une génération, celle des baby boomers,
est en train de changer et que les méthodes qui
étaient pertinentes pendant ces trente ans ne le
sont peut-être plus aujourd’hui.
Notamment il devient
de plus en plus évident qu’il existe un écart
entre ce que les personnes interviewées disent,
pensent implicitement et font en réalité,
que cet écart a toujours existé, et qu’il
est tout à fait normal, mais qu’il faut en tenir
compte aujourd’hui en se centrant plus sur les pratiques
et les situations que sur les motivations.
Or l’anthropologie
de la consommation (ou ethnologie du quotidien, ou ethnomarketing
ou micro-sociologie de la vie quotidienne) possède
des techniques de recueil de l’information particulièrement
adaptées à l’observation des pratiques in
situ, ce que nous avons appelé à Argonautes
« l’observation participante aménagée
(OPA) » et « l’histoire de vie centrée
(HVC) » , notamment, qui viennent tout droit des
pratiques d’enquête villageoise que j’ai eu à
mener sur le foncier, pour la dimension matérielle,
la parenté, pour la dimension sociale, et la sorcellerie,
pour la dimension symbolique, en Afrique (Desjeux, 1987).
Elles permettent associées aux techniques plus
classiques d’interviews sur les lieux des pratiques et
d’animation de groupe en dehors de ces lieux, - les tables
rondes de consommateurs -, ou moins habituelles dans le
marketing, comme la « photo stimulus » (photo
elicitation) ou les photos d’itinéraires, de reconstituer
les pratiques, puis les contraintes sociales et matérielles
dans lesquelles elles sont encastrées, et enfin
les structures qui les organisent « indépendamment
» des intentions, des calculs ou du sentiment de
liberté des acteurs.
En effet, la plupart
des pratiques domestiques de consommation sont encastrées
dans des codes implicites qui organisent les comportements
des consommateurs en fonction de pratiques prescrites,
permises ou interdites que ce soit par rapport à
leurs usages en société ou par rapport à
leur de rangement dans l’univers domestique. Une
partie de ces codes préexistent aux intentions
des acteurs, une autre résulte des processus de
constructions sociales qui dépendent des acteurs.
Les structures du quotidien sont successivement des conditions
de la production des décisions, et produites par
ces décisions.
Ainsi, comme le montre
une série d’enquêtes que j’ai réalisées
entre la Chine, le Danemark, la France et les USA, le
rangement du papier toilette est prescrit ou permis dans
la salle de bain, les toilettes ou la cuisine en France
et aux USA, et interdit dans le salon, alors qu’il n’existe
pas forcément d’interdit sur ce point en Chine,
le papier toilette pouvant être exposé dans
le salon, comme je l’ai observé à Guangzhou.
Ceci peut s’expliquer par le fait que les français
ont trois sortes de papier, correspondants à trois
usages différents, le papier toilette, les mouchoirs
en papier et le « sopalin ». En Chine le papier
toilette peut être utilisé pour ces trois
usages. Il n’est donc pas connoté comme papier
pour les cabinets, ces trois usages du papier étant
nouveau en Chine depuis 10 à 20 ans. Ils connotent
plutôt la modernité (Zheng, Desjeux (éds)
2000). Il se trouve d’ailleurs que ces trois usages peuvent
se retrouver en France chez des jeunes entre 15 et 30
ans , ce qui relativise les explications par la culture,
sans l’éliminer, au profit d’explications par la
position occupée par les acteurs tout au long du
cycle de vie, ou par rapport aux grandes appartenances
sociales que sont les classes, les sexes et les générations
sociales.
Cette approche est
donc aux « antipodes » des approches post
modernes académiques qui sont peu empiristes en
général. Surtout elles postulent un acteur
instable, sans histoire et uniquement dans le présent
et qui ne serait qu’émotion esthétique (Maffesoli,
2000). Elles postulent aussi un acteur à la recherche
de son identité sans plus aucune référence
aux rapports de pouvoir qui organisent toute vie sociale,
et qui ne vivrait que par rapport aux signes et à
la virtualité, sans plus aucune contrainte matérielle,
ce qui serait assez l’approche de Baudrillard. Enfin,
elles présentent comme une nouveauté l’appartenance
multiple des acteurs, ce que la psychosociologie française
a déjà montré il y a 40 ans avec
Stoetzel (1963) notamment.
Malgré tout,
l’intérêt des approches post modernes en
marketing a été de participer au mouvement
de remise en cause du postulat rationaliste du comportement
des consommateurs et d’introduire la place des émotions
et du lien dans les comportements d’achat (Cova 1995)
. Par rapport aux approches anthropologiques plus structurales,
elles réintroduisent du mouvement et l’idée
de « marketing accéléré »
(Badot et Cova 1992), Elles semblent cependant plus pertinentes
pour son application à la publicité et à
la communication que comme système explicatif des
comportements et de la société. En communication,
par contre, la connaissance des ressorts de la séduction
et de l’enchantement symbolique sont plus importants que
les mécanismes concrets des pratiques de la vie
quotidienne.
Or l’objectif de l’anthropologie
de la consommation est surtout de saisir ces pratiques
notamment à travers la méthode des itinéraires
qui fonctionne comme un système de scannage systématiques
des étapes qui structurent le processus de décision
de la consommation marchande ou non marchande. Ici nous
nous limiterons à la consommation marchande, plutôt
centrée sur les comportements alimentaires, en
partant du cas du Danemark, tout en faisant référence
à d’autres pays.
1.
QUELQUES ELEMENTS SUR LA METHODE DES ITINERAIRES : LES
ETAPES DES PRATIQUES LIEES A L’USAGE DU PRODUIT
Sur le plan théorique
la méthode des itinéraires, telle que nous
l’appliquons avec Sophie Taponier, Isabelle Garabuau-Moussaoui
et l’équipe des chercheurs d’Argonautes, est une
transposition des modèles de la sociologie des
organisations de Michel Crozier (1963) en terme d’approche
stratégique, de système d’action et de processus
de décision.
Les décisions
d’acquisition marchande ou non marchande des consommateurs
ne sont pas considérées comme des arbitrages
à un moment donné, mais plutôt comme
des processus dans le temps. Une décision d’achat
n’est considérée ni comme un moment, ni
comme une action individuelle. Elle se construit tout
au long d’un itinéraire temporel et spatial, fait
d’interactions sociales (coopération, négociation,
relations de pouvoir), soumis à une série
de contraintes matérielles (logistique, surface
disponible et coûts) et sociales (normes) et en
fonction d’un ou plusieurs univers symboliques (Desjeux,
Monjaret, Taponier 1998 ; Cabin, Desjeux, Nourisson ,
Rochefort 1998). L’itinéraire est donc le moyen
méthodologique de reconstruire cette dynamique
de la décision.
Sur le plan méthodologique,
la méthode des itinéraires s’inspire à
l’origine des itinéraires techniques telles qu’ils
sont utilisés en agronomie et qui découpent
les tâches à accomplir tout au long de l’année,
par étapes successives (Desjeux, Taponier 2000).
Le principe de base est l’accumulation des observations
qualitatives, sur une base comparative en partie stable,
les étapes de l’itinéraires. L’objectif
est plus de rechercher les diversités du possible,
voire les occurrences uniques, que les régularités.
Bien souvent nous ne savons pas ce que nous cherchons
en débutant une enquête. En ceci les approches
qualitatives sont très différentes des méthodes
expérimentales et des méthodes quantitatives
qui elles demandent de faire des hypothèses et
d’avoir des outils d’analyse stables. Le questionnaire
fermé ne peut pas changer en cours d’enquête,
sous peine de perdre toute validité au contraire
du guide d’entretien semi-directif dont la validité
tient à sa souplesse d’adaptation aux réalités
du quotidien qui sont pas nature imprévisibles.
En dix ans de recherche,
après essai et erreurs, en se confrontant à
de nombreux itinéraires en France et à l’étranger,
dans plusieurs milieux, plusieurs générations
et plusieurs cultures, nous avons stabilisé, pour
le moment, l’itinéraire autour de 7 principales
étapes :
1ére étape,
le logement : les interactions entre les membres de la
famille, dans le logement, comme processus dynamique et
routinier de la construction de la décision d’achat
(élaboration de la liste, chantage, pression, routine)
(Desjeux,1991).
2ème étape,
le déplacement du logement au lieu d’approvisionnement
: le moyen de transport des personnes (voiture,
vélo, bus ou marche à pieds), et des biens
achetés (sac, coffre), utilisé détermine
la quantité et la fréquence des courses
en fonction des cultures, des générations
ou des appartenances sociales. Cette étape est
discriminante entre l’Europe scandinave et la Chine, fortement
centrées sur le vélo, et la France et les
USA, beaucoup plus centrées sur la voiture, par
exemple.
3ème étape,
les courses elles-mêmes. C’est l’étape qui
est la mieux connue du milieu des études marketing
quand elles portent sur le comportement des acheteurs
face au linéaire.
4ème étape,
le stockage : du grenier à mil au « frigidaire
» en passant par le congélateur, les placards
et le garde manger. Tous ces moyens symbolisent et matérialisent
à la fois la sécurité et l’ordre
alimentaire dans l’univers domestique. C’est en travaillant
sur les moyens de stockage que l’on comprend le mieux
comment les consommations alimentaires sont fondées
sur des systèmes d’objets matériels, dont
l’agencement conditionne les comportements d’achat. Ils
forment une chaîne dont la plus connue est la chaîne
du froid, mais ce n’est pas la seule. Le « frigidaire
» est un bon analyseur des cultures et des habitudes
alimentaires. Tine Vinje François a même
montré dans une enquête en France, (1997,
université d’Odense et Paris V-Sorbonne, inédite),
qu’il était possible de lire le « frigidaire
» des adultes en fonction de trois niveaux de rangement
: le bas pour les produits bruts non transformés,
le milieu pour les produits préparés et
les restes, et le haut du frigidaire pour les produits
laitiers. Ce rangement peut bien sûr varier avec
des jeunes seuls ou en collocation. Certains divisent
le réfrigérateur entre eux horizontalement,
comme l’a montré Nina Testut (1998, Paris V-Sorbonne,
inédit), ce qui monte que l’ordre du réfrigérateur
n’est ni technique, lié aux différences
de degré de froid entre le haut et le bas, ni «
naturel », mais qu’il est social ou culturel, au
moins pour une part.
5ème étape,
la préparation culinaire qui a été
longtemps la moins étudiée en anthropologie,
sociologie et marketing dans les sociétés
occidentales au contraire de sociétés dites
« exotiques » (Garabuau-Moussaoui et alii
1996).
6ème étape,
la consommation et les manières de table, qui est,
elle la plus étudiée en anthropologie et
histoire aujourd’hui, et qui est la plus sensible aux
différences culturelles.
7ème étape,
les restes et les déchets, dont l’étude
est en pleine expansion autour de l’intérêt
porté aux déchets humide et à l’environnement.
En réalité
chaque étape demande des études de terrain
ad hoc dont l’accumulation permet petit à petit
de comprendre la consommation comme un « système
d’approvisionnement » (Fine, Leopold 1993), comme
une chaîne matériel d’objets, comme une série
d’étapes dont certaines sont routinières
d’autres conflictuelles, et d’autres source de convivialité,
et donc comme un processus social.
Pour terminer je voudrais
présenter un exemple d’itinéraire au Danemark
qui pour le moment a plus force d’illustration que de
démonstration.
2.
ETHNOGRAPHIE D’UN ITINERAIRE DANOIS, A ODENSE
L’itinéraire
débute dans lotissement de classe moyenne, fait
de maisons individuelles et dans lequel il y a une école
maternelle. La maison est modeste avec une voiture au
large coffre, adaptée à une famille de deux
enfants. La cuisine est construite à « l’américaine
», sans séparation entre le lieu de cuisson
et le lieu de consommation contrairement aux cuisines
françaises. Pour les français la cuisine
est encore aujourd’hui associée à secret
de fabrication, au moins pour les moments de réception
plus formels. Le réfrigérateur, la machine
à laver la vaisselle, la hotte, la cuisinière
électrique, la cafetière électrique
et le robot mixeur sont présent, c’est-à-dire
semble-t-il aujourd’hui l’équipement électroménager
de base d’une famille au Danemark. C’est à peu
près le même que j’ai trouvé en Chine
dans les clases moyennes supérieures, la place
de la cuisine étant plus à la française.
Cette description nous rappelle l’importance de l’électricité
en particulier et de l’énergie en général
dans le fonctionnement de la vie quotidienne et les pratiques
culinaires.
Au sommet d’un placard
se trouve un petit drapeau danois, souvent interprété
par les français, de façon projective, compte
tenu de la valeur et de la place importante historiquement
du drapeau dans notre culture, comme un signe nationaliste.
Or ce drapeau semble plus à lire, au dire des danois
interviewés, comme un signe de fête et de
convivialité, plutôt privé, que comme
un signe public . Le drapeau danois va du reste ponctuer
une partie de l’itinéraire d’achat.
La liste des courses
est faite dans la cuisine, seule, sans discussion, ce
jour là, avec les enfants ou le mari. En Chine,
à Guangzhou, la liste des courses est une pratique
peu fréquente, du fait à la fois d’une plus
forte valorisation sociale de la mémoire, et donc
d’une bonne mémoire pour les choses du quotidien,
de la fréquence quotidienne des courses, et donc
du faible nombre d’objet à acheter (Desjeux, 2000).
Dans le coffre de la
voiture un panier en plastique pliant signifie que la
personne accorde de l’importance à « l’écologie
», qu’elle cherche à limiter l’usage des
sacs plastiques qui termine comme déchet. Il s’adapte
au caddy. Il rentre dans la chaîne des objets matériels,
ici celle du portage des produits. Le drapeau danois est
présent dans le parking du mall et à l’intérieur.
Ils sont plusieurs dizaines.
C’est le plus grand
centre commercial du Danemark. Il possède un cinéma,
un McDonald, des grands abris pour les vélos. Il
est en partie un « lieu de vie » comme cela
a tendance à se développer dans la plupart
des pays occidentaux, en Europe et aux USA, même
si les USA en sont les champions pour la taille et pour
la sophistication (cf. les travaux de recherche en cours
d’Oliver Badot). Nous pénétrons dans un
des deux grands hypermarché du « mall ».
Sans entrer dans le
détail l’hyper marché est organisé
en quatre grand secteurs, le non alimentaire ; les produits
alimentaires « humide », frais, surgelé
et semi-frais. Les légumes sont sous un humidificateur
qui s’allume toutes les 5 à 10 minutes pour maintenir
la fraîcheur ; les produits alimentaires secs ;
et entre les deux les produits liquides avec une trouvaille,
un vin français d’exportation, au nom évocateur
de « piquette » (sic) !
Ce qui peut varier
entre les cultures ou les enseignes, c’est d’une part
les frontières entre les zones de rayons, comme
à « Magasin », les sous-vêtements
sont à côté du pain, (comme nous avions
observé, en 1990, que certains « manèges
à bijoux » de Leclerc étaient placés
à côté des poissons), et d’autre part
la sensibilité à certains produits, écologique
(en 1998, la grande surface introduisait les œufs séparés
en deux, avec les blancs d’un côté et les
jaunes de l’autre pour limiter les risques de listériose),
ou culturellement plus important dans l’histoire alimentaire
du pays.
Comme dans chaque pays
il est en effet possible de repérer par l’importance
de la longueur des linéaires les produits qui font
la base de la culture alimentaire : la bière au
Danemark, les pâtes en Italie, le vin en France,
l’huile d’Olive en Espagne, la morue au Portugal, le riz
en Chine.
Ce qui varie aussi
ce sont les conceptions de la « fraîcheur
», du sain et du malsain, entre les cultures. Au
Danemark une partie des produits frais sont sous cellophane,
comme aux USA. En Chine le signe du frais, pour les poissons,
par exemple, est qu’ils soient vivants et surtout pas
sous cellophane. Par contre, à « Magasin
», un magasin plus luxueux du centre ville , tout
à côté des légumes sous cellophanes,
les pomme de terre sont présentées en vrac.
Cette mise en scène symbolise l’authentique, les
racines culturelles alimentaires des danois.
Les courses sont mises
dans le coffre dans les casiers en plastique, puis déposées
dans la cuisine. Le plat préparé est une
sorte de plat chinois fait de légumes et de viande.
C’est un peu un plat de fête, peu fréquent.
Ce qui frappe si, je compare avec d’autres observations
en France, c’est la précision des gestes et la
procédure très organisée de la préparation
culinaire, comme je l’ai déjà observé
avec Isabelle Garabuau-Mousaoui pour une mère de
famille française. Les objets de base de la préparation
sont la cuillère en bois, les couteaux de cuisine,
la casserole, la poêle, et le robot électroménager.
Souvent au Danemark il y a dans les cuisines la cuillère
italienne à spaghetti et que l’on trouve dans de
nombreux magasins.
Dans la plupart des
cultures il est possible de ramener à quelques
objets de base, les ustensiles nécessaires à
la cuisine. En Chine c’est la planche en bois, le grand
couteau, le wok et la spatule. Aux USA les couteaux de
cuisine sont très importants, plus souvent que
les couteaux sur la table. Il y a des culture où
on coupe beaucoup pendant la cuisine, en Chine, c’est
le cas, et d’autres où on coupe sur la table, comme
la culture française. Chez un jeune français
les trois instruments de base sont la cuillère
en bois, la casserole et la poêle. De même
ce qui varie c’est l’importance accordée aux épices
qui est importante chez les jeunes en France et dans la
cuisine américaine : les portes des réfrigérateurs
américains se caractérisent par une quantité
importante de sauces en bouteilles. Ce qui varie aussi
c’est le nombre et la spécialisation de couverts
à l’intérieur du logement. En France, une
spécialisation des couverts et des services de
table et signe de statut plus adulte, plus aisé,
tout au long du parcours du cycle de vie. A l’inverse
quand on est jeune, ce sont souvent les mêmes couverts
qui sont utilisés pour la cuisine et les repas.
Les objets de la cuisine et du repas sont bien souvent
des marqueurs des passages tout au long des cycles de
vie.
A la fin de la cuisson
rien ne traîne sur l’espace de travail. Une de ses
filles est venue voir. Ensuite il faut préparer
la table qui est dans la cuisine. Trois objets plus «
typiquement » danois sont mobilisés : le
lait qui est une pratique fréquente au Danemark,
le porte « sopalin » et les bougies. Le porte
« sopalin » peut être en bois. Il est
sur la table. Il ressemble pour un français à
un « porte papier toilette » qu’il n’oserait
pas mettre sur la table. Ici il est en métal. On
retrouve l’importance des codes de ce qui est permis,
prescrits et interdits entre les cultures. Les bougies
font partie de la « culture danoise ». Le
nombre de point lumineux est plus important qu’en France.
Il peut dépasser 20 par pièce. La bougie
participe de ce que les danois appellent le « hygge
», qui est traduit pas ambiance ou convivialité,
mais qui signifie plus pour un danois. Les baguettes signifie
l’exotisme. La nappe symbolise aussi que l’événement
est un peu exceptionnel. En Chine il n’y a pas de nappe.
Dans les observations que j’ai faites à Guangzhou,
les déchets sont déposés à
même la table. A la fin du repas une partie de la
vaisselle est faite à la main. La cuisine sera
laissée dans un ordre impeccable.
Conclusion
Cette ethnographie
d’une famille franco-danoise, en partie universitaire,
ne permet pas de tirer des conclusion générales
sur les « trends » ou les traits culturelles
danois. Elle a plus une fonction d’illustration de la
méthode des itinéraires. La méthode
permet de pousser encore plus loin la description. Elle
permet de découvrir des pratiques encastrées
dans le quotidien et auxquelles on n’aurait pas pensées
pour expliquer le processus de décision d’achat
de tel ou tel bien ou service : le moyen de transport,
le lieu de stockage, les objets mobilisés, les
manières de table, la place de l’énergie,
la division sexuelle et générationnelle
des tâches, les mises en scène de la vie
quotidienne, tous éléments qui concourent
à former système et à donner sens
au système d’approvisionnement. Elle montre qu’il
est souvent important, en marketing, de ne pas se focaliser
sur le bien ou le service que l’on cherche à vendre,
mais à regarder autour pour comprendre dans quel
système matériel, social et symbolique il
s’insère. Elle permet de ne pas surinterpréter
les chances de développement d’un produit en se
focalisant trop sur ses qualités intrinsèques.
Un produit se diffuse non pas parce qu’il est le meilleure
mais parce qu’il s’insère mieux que les autres
dans le système que forme l’univers domestique
familial.
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e-mail: d.desjeux@argonautes.fr
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