| Les
échelles d'observation de la consommation |
par
Dominique Desjeux
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-voir le schéma
L'analyse
de la consommation fait l'objet de multiples débats.
Pour la plupart d'entre elles, ces controverses n'ont
pas pour origine des hypothèses et des conceptions
radicalement contradictoires. Elles proviennent le plus
souvent du fait que les observateurs n'étudient
pas, en réalité, les mêmes choses
: ils analysent le phénomène consommation
à des niveaux différents. La question des
échelles d'observation apparaît dès
lors comme un élément-clé de l'approche
de la consommation en particulier, des phénomènes
sociaux en général. Ayant la double fonction
de chercheur et de consultant, j'ai pu prendre la mesure
de ce décalage et essayer d'en tirer les conséquences
conceptuelles et pratiques.
En tant que chercheur
en sciences humaines (anthropologie, micro-sociologie,
voire macro-sociologie), je suis amené à
me poser la question du statut de la consommation dans
la compréhension de notre société.
Dans cette perspective la consommation ne se réduit
pas aux comportements d'achat et aux rapports marchands.
Elle ne se réduit pas non plus aux «styles
de vie» (ou «sociostyles») décrits
par Bernard Cathelat dés la fin des années
soixante dix, ni à l'éphémère
et au vide de Gilles Lipovetsky. Les consommateurs ne
sont pas considérés ici comme étant
dans un vide social. Ils ont un ancrage dans la société
au-delà de leurs émotions et de leurs sentiments
esthétiques. De plus la consommation s'inscrit
dans le processus de production économique . Les
consommateurs participent aussi de ce système d'action,
production, échange et consommation que ce soit
comme inclus ou comme exclus. Enfin la consommation représente
un enjeu dans le jeu plus large de la compétition
sociale, de la distinction statutaire entre groupes, de
la construction des liens sociaux et des processus d'exclusion
.
En tant que professionnel
de l'enquête de terrain sur les processus de décision
en général, j'aborde la question de façon
un peu différente. Avec l'équipe d'Argonautes
, nous avons travaillé pour le compte de nombreuses
organisations. Les principales demandes sont venues de
sociétés ou ministères comme EDF,
Nestlé, France Télécom, La Poste,
Leclerc, Motorola, le ministère de l'Équipement,
le ministère de l'Agriculture, Pernod-Ricard, Promodes,
Total, etc.. Les questions portent sur l'élucidation
des conditions sociales d'acquisition d'un bien ou d'un
service. Elles sont surtout stratégiques : comment
positionner un produit, bien ou service, au sein de la
concurrence nationale ou internationale ; comment aborder
le choc de la dérégulation ; comment mieux
évaluer l'impact des changements dans la vie quotidienne
sur le comportement des usagers ou des consommateurs.
Avec les entreprises,
nous n'abordons pas la consommation uniquement pour elle-même
(comme le font les professionnels du marketing, dont c'est
le travail). Une partie des analyses cherche à
montrer, quand cela est possible, que le comportement
du consommateur ou de l'usager fait partie d'un système
d'action concret plus large, qui entre en interaction
avec le jeu des acteurs de l'entreprise, voire avec celui
de la filière professionnelle. La décision
d'achat est vue comme un des moments possibles de l'itinéraire
qui conduit le consommateur à acquérir un
objet ou un service. Nous abordons donc d'abord la consommation
sous l'angle de son usage social, pratique et symbolique
dans l'univers domestique avant de l'analyser comme un
choix individuel d'achat. L’enquête que nous avons
menée sur comment les enfants « manipulent
» leur parents est un bon exemple pour montrer que
l’achat des produits pour enfants est une construction
sociale faites d’une série d’interactions depuis
la cour de récréation où se construit
une part de la demande, la maison et les pressions des
enfants sur les parents pour obtenir que l’objet désiré
soit mis sur la liste des courses, puis pour accompagner
l’adulte à la grande surface afin de le «
marquer » comme au foot et enfin les stratégies
de négociation, de séduction, de chantage
ou d’arnaque pour obtenir le coca ou éviter le
camembert .
Cette confrontation
entre recherches universitaires et études applicables
m'a amené à un certain nombre de réflexions
sur l'importance des échelles d'observation dans
la compréhension du comportement des consommateurs
et sur celle de la dynamique sociale des décisions
des consommateurs. Nous retiendrons trois façons
d'aborder la consommation, à travers différentes
disciplines des sciences humaines et sociales :
- la consommation comme
achat individuel ;
- l'analyse de la société
de consommation et du jeu social de la compétition
et de la distinction statutaire qu'elle instaure ;
- la consommation comme
mécanisme d'échange et comme élément
constitutif du lien social.
1.
La consommation comme achat individuel, entre l'arbitrage
conscient et les motivations inconscientes (économie
et psychologie).
L'analyse
de l'offre et de la demande est un des domaines traditionnels
de la théorie économique néoclassique
et de la psychologie des motivations, ainsi que de leur
application à l'analyse des décisions d'achat
des consommateurs, à travers le marketing. Le modèle
explicatif dominant est celui de la rationalité
individuelle du consommateur. Cette rationalité
est limitée, et ce pour plusieurs raisons possibles
: un accès inégal à l'information,
les motivations inconscientes de l'acheteur, ou même
son appartenance de groupe. Dans tous les cas, l'appartenance
sociale et les valeurs ne sont que des variables dépendantes
de l'individu, c'est-à-dire la «personne»
du psychologue, le «consommateur» du marketing,
le «sujet» du philosophe ou «l'agent»
de l'économiste.
Dans ce contexte, la
diffusion d'une innovation ramenée à son
processus d'achat s'explique le plus souvent à
partir d'un modèle psychosociologique appelé
«paradigme épidémiologique»
(H. Mendras, M. Forsé, 1983) et décrivant
la diffusion du produit suivant la même courbe que
celle du développement d'une maladie contagieuse.
L'adoption d'un bien ou d'un service est décrite
comme un processus psychologique, en terme d'attitudes,
de la plus favorable à la plus défavorable
au changement. Les individus sont classés en «pionniers»
(les premiers à adopter), «innovateurs»,
«majorité précoce» et «retardataires»
(les derniers à adopter), ou «réfractaires».
Les «innovateurs» et les «pionniers»
peuvent être caractérisés suivant
des variables socio-démographiques classiques en
terme de niveau scolaire ou de niveau social, mais toujours
dépendantes du comportement individuel et
des motivations des acteurs .
Toutes ces explications
fonctionnent et sont légitimes, si on considère
qu'elles sont un découpage parmi d'autres de la
réalité, celui de l'individu et de ses calculs.
Elles postulent que la société est d'abord
une «collection» d'individus, supposés
libres et rationnels, dont le comportement agrégé
explique le tout de la société. A l'inverse,
toute approche qui postule un conditionnement social sera
classée comme «déterministe»,
«relativiste» ou «holiste» .
Le point important
ici est que les deux échelles d'observation choisies,
micro-individuelle ou macro-sociale, sont confrontées
à un angle mort : celui de l'observation des interactions
sociales entre acteurs. En effet, étant pour une
part fondées sur des approches cognitives et quantitatives,
et les statistiques fonctionnant sur le principe des corrélations,
elles sont dans l'impossibilité d'observer
des interactions sociales concrètes, en face à
face notamment, ainsi que les mécanismes sociaux
qui leur sont liés, rapports de pouvoir, constructions
sociales du sens, au contraire de l’exemple donné
pour montrer l’influence des enfants sur les comportements
d’achat. L’approche micro-individuelle montrent donc des
arbitrages cognitifs de décision d’achat qui ne
demandent pas de faire appel à l’observation des
interactions avec d’autres acteurs. Une consommatrice,
pour choisir entre une salade prête à l’emploi
et une salade toute prête, va « arbitrer »
entre le prix, la fraîcheur perçue, la facilité
d’achat et l’acceptation sociale de la salade «
industrielle » par sa famille ou son mari . L’approche
macro-sociale de type Bourdieu, par exemple, montre la
corrélation entre l’appartenance aux classes populaires
et la préférence pour Le beau Danube bleu
corrélée à un rejet de L’art de la
fugue, là aussi sans avoir à observer les
interactions entre acteurs concrets.
Les sciences humaines
comme l'anthropologie, la micro-sociologie ou la macro-sociologie,
qui sont moins familières, pour les décideurs
des grandes organisations, que l'économie et la
psychologie, proposent d'autres approches, soit à
une autre échelle d'observation, soit suivant un
autre découpage de la réalité. La
décision d'adopter ou d'acheter un bien ou un service
peut donc s'analyser soit à l'échelle microsociale
(suivant deux découpages principaux : celui des
interactions sociales ou celui des jeux institutionnels),
soit à l'échelle macro-sociale (celle des
appartenances sociales, dont les classes sociales sont
une des modalités).
2.
La société de consommation, de la valeur
d'usage à la valeur d'échange dans le jeu
de la compétition sociale (approche historique).
Les
historiens étudient l'apparition de la société
de consommation, quand l'achat de biens de consommation
sort de son univers d'usage pour rentrer dans un univers
marchand d'abord lié à la compétition
sociale, puis à la mode, comme moteur de l'économie
de marché. La «marchandisation» des
biens et des services, comme l'eau au 19ème siècle,
qui de bien gratuit devient un bien marchand , est le
signe des débuts de la société de
consommation. C'est aussi le début de l'organisation
bureaucratique de la société en Europe décrit
par Max Weber.
•
Curialisation, mode et compétition sociale
Les
historiens, depuis les travaux de Norbert Elias , semblent
d'accord pour noter l'importance d'un phénomène
de «curialisation» de l'aristocratie à
la sortie du Moyen-âge, en France et en Angleterre.
Avec la concentration du pouvoir politique, l'aristocratie
se trouve contrainte de vivre à la cour, d'Elizabeth
I pour l'Angleterre, de Louis XIV pour la France. Le débat
porte sur l'importance de la curialisation dans le développement
de la société de consommation et sur la
place de la consommation dans la compétition sociale,
celle de la distinction entre statuts.
Les historiens vont
montrer qu'une forte compétition sociale va se
développer, soit autour de l'achat de vêtements
et de meubles pour l'Angleterre tudorienne de la fin du
16ème siècle , soit autour de la cuisine
et des repas pour la cour du roi soleil au 17ème
. La consommation marchande «compétitive»
est certes encore réservée à un petit
nombre, celui de l'aristocratie, mais la bourgeoisie s'est
déjà placée dans la compétition
comme le montre Le bourgeois gentilhomme de Molière.
Grant McCracken montre même que cette concurrence
pour le statut va se traduire par une transformation dans
les valeurs culturelles : la «patine» des
objets (ce dépôt qui recouvre avec le temps
les meubles, les tableaux ou la vaisselle), qui représentait
la valeur de base du statut social et de l'identité,
va se trouver renversée par une nouvelle valeur,
la nouveauté. C'est le début de la mode,
un des grands moteurs de l'économie de marché
et des processus de hiérarchisation sociale qui
vont se diffuser à travers toute l'Europe à
partir de la Renaissance .
Le 18ème siècle
en Angleterre voit le début de la différenciation
des styles (On parlera alors de «style George I»,
puis «George II», etc.) . Ce sont aussi les
premières campagnes publicitaires, avec le lancement
de magazines de modes pour les vêtements, les poupées
ou la vaisselle, les premières publicités
dans la presse et le développement du métier
de colporteur. Le nombre de consommateurs devient très
important. Pour Colin Campbell le deuxième
changement est culturel. Le 18ème siècle
se caractérise par la montée d'une nouvelle
conception du moi et du plaisir, lié à une
nouvelle éthique protestante piétiste, au
mouvement romantique anglais et à la révolution
française, fondée sur l'importance de l'émotion
et de l'esthétique, évolution qui va favoriser
la montée du consumérisme, comme le protestantisme
puritain avait, selon Max Weber, favorisé le développement
du capitalisme.
Mais le 19ème
est surtout le siècle d'une innovation clé
: les grands magasins. Ils révolutionnent les pratiques
d'achat et permettent le développement concomitant
de la société industrielle. Au 20ème
siècle l’électricité fournira un
des grands moteurs matériels de l’expansion de
la société de consommation marchande.
Un historien comme
Grant McCracken va donc distinguer deux périodes
: celle qui précède le 16ème siècle,
où domine une consommation non marchande, et celle
qui va se développer à partir de la Renaissance
sur la base d'une consommation marchande, qui deviendra
de plus en plus de «masse».
•
Accélération de la consommation et violence
symbolique
Les
années de l'immédiat après guerre
sont marquées par un nouveau changement brutal
de la consommation comme le montre pour la France Kristin
Ross . Elle montre que comme l'univers de la production
à l'usine, l'univers de la production domestique
va être rationalisé entre 1945 et 1970 suivant
des principes d'hygiène, d'efficacité et
de propreté (notamment la salle de bain et la cuisine
grâce au développement de l'électricité
). C'est la grande époque du salon des arts ménagers.
L'accélération
de la consommation introduit des changements dans les
habitudes quotidiennes, les rapports familiaux, les relations
sociales. Ces changements sont porteurs de violences latentes,
c'est-à-dire de tensions invisibles et intériorisées
par les acteurs sans que l'on sache à l'avance
l'expression sociale qu'elles prendront. C'est en partie
ce phénomène que nous observons actuellement
à Canton en Chine, avec mon collègue Zheng
Lihua, en travaillant sur les espaces du logement, sur
la place des objets suivant les pièces et sur leurs
usages entre les membres de la famille et le réseau
amical. L'arrivée en masse des objets électriques
(réfrigérateurs, micro-ondes, stérilisateurs),
de l'eau courante, de l'électricité et des
objets techniques de la communication (télévision,
téléphone, ordinateur, courrier électronique,
agenda électronique, téléphones mobiles
et pagers), associée à la mise en place
d'un phénomène de mode, est porteur de forts
changement dans les rapports entre générations
et sexes. Ceci se traduit notamment par un mouvement de
décohabitation entre générations.
Les couples «aisés» cherchent à
vivre entre eux, sans la belle mère ou la famille
élargie, ce qui correspond à une remise
en cause du fonctionnement familial et du système
de «sécurité sociale» qu'il
pouvait représenter .
•
Consommation de masse et fin des classes sociales ?
La
perspective marketing constate aujourd'hui une infidélité
à la marque ou l'inexistence de lien entre l'achat
d'un produit et l'appartenance de classe sociale. En effet,
la plupart des produits, à part les produits de
luxe, peuvent être achetés par plusieurs
classes sociales. Le marketing en conclut que les classes
sociales ont disparu, que le consommateur est inconstant
et volatile, ce qui n'est rien moins qu'évident,
ni comme constat, ni surtout comme explication.
Il y a là confusion
entre une question légitime (comment vendre un
produit au segment le plus large possible, et donc à
plusieurs classes sociales?) et une question sociologique
(comment analyser les différenciations sociales?).
Cette confusion porte sur l'assimilation de trois problèmes
différents :
- l'instabilité
dans le choix d'une marque par rapport à une autre,
pour le même produit (par exemple «le manège
à bijoux» Leclerc par rapport à d'autres
marques) ;
- la variabilité
des achats d'un produit, par rapport à d'autres
produits (l'achat du produit bijoux paraît plutôt
constant, mais avec une menace qui pèse sur les
points de vente traditionnels, ceux des bijoutiers) ;
- une inconstance des
comportements de consommation qui serait associée
à la disparition éventuelle des classes
sociales.
La dernière
publicité de Leclerc en 1997 joue à la fois
sur la dimension «sacrée» du produit
(emploi du ton noir et de la dorure), et sur la «démocratisation»
de l'achat de bijoux en or qu'il permet, avec l'image
de l'enseigne Leclerc. C'est bien un produit multi-classes,
mais son acquisition n'a pas le même sens selon
l'appartenance sociale : accéder au sacré
pour les classes populaires, profiter de la diminution
du prix de l'or pour les classes plus favorisées.
•
Du postmodernisme au marketing des tribus
On
ne peut donc se contenter de constater la variabilité
des comportements de choix entre des marques pour conclure
à la fin des classes sociales et préconiser
le marketing des tribus comme méthode générale
d'analyse du comportement des consommateurs. Cette remarque
méthodologique n'est pas en soi une critique du
marketing quand il se limite à comprendre les arbitrages
des consommateurs sans interpréter pour autant
l'évolution de la société. Elle est
davantage une critique du postmodernisme, comme approche
globale de la société.
Les « post modernistes
» considèrent en effet que la consommation,
l’émotion, l’esthétique ou l’illusion de
la communication virtuelle sont les grands facteurs explicatifs
des sociétés contemporaines. La production
économique, les classes sociales, la matérialité
des objets, les calculs ordinaires ou les routines de
la vie quotidienne, c’est à dire tout ce qui fait
le font de la vie quotidienne réelle de la plupart
des consommateurs sont rangés aux rayons des vielles
lunes.
Pourquoi pas si c’est
démontré empiriquement. Or la première
faiblesse des auteurs postmodernes est que la plupart
ne réalisent pas d'études empiriques . Ils
s'appuient le plus souvent soit sur leur «feeling»,
soit sur la publicité, voire sur les résultats
des études marketing publiées dans les magazines.
Ceci les conduit à développer, sur un mode
esthétisant souvent stimulant, des conclusions
sur Le temps des tribus, pour reprendre un des livres
les plus significatifs de Michel Maffesoli, ou sur l'esthétisation
de la société et les styles de vie volatils
.
La deuxième
faiblesse du postmodernisme est d'avoir généralisé
un moment «romantique», celui de la jeunesse,
pour en faire une caractéristique générale
de la société. La société
ne serait ni individualiste, ni structurée en classe,
mais organisée en petits groupes émotionnels
et provisoires. Or cette approche n'est pertinente que
pour deux catégories spécifiques : d'un
côté, les adolescents et une partie des jeunes,
et de l'autre une fraction limitée des adultes
qui s'occupent la nuit dans les bars ou les «rallyes»
à la recherche d'une forme de transgression sociale
éphémère et émotionnelle,
parce qu'ils sont seuls ou en période d'instabilité.
Les consommateurs représentés dans les publicités
du whisky Clan Campbell (pour les adultes) et celle des
Tam-tams (pour les adolescents) renvoient très
clairement à ce type de population. La vision postmoderne
de l'individu a donc fortement imprégné
l'imaginaire des publicitaires.
Le postmodernisme a
compris l'importance de la consommation comme une des
formes de «l'expressionnisme» contemporain,
mais sans voir que la consommation continuait à
jouer un rôle important dans le jeu social (celui
de la hiérarchie et de la compétition),
et dans celui de la production économique, sans
voir qu'elle ne se limitait pas à l'expression
du «self». La consommation s'inscrit aussi
dans des usages et des structures, dans une logique sociale,
qui dépassent les acteurs et leurs intentions,
comme le montrent l'anthropologie et la macro-sociologie.
3.
Consommation, lien social et hiérarchies sociales
(anthropologie et macro-sociologie).
L'économie,
la psychologie et le marketing traitent de la consommation
comme un comportement d'achat. L'histoire cherche à
repérer les débuts de la société
de consommation comme compétition et comme mode.
Pour l'anthropologie, la consommation est a-historique.
L'homme a, de tous temps, été un consommateur.
A l'échelle
d'observation micro-sociale, consommer c'est d'abord créer
du lien social, c'est construire une trame sociale. Comme
l'évoque le titre du livre de Jean-Claude Kaufmann
La trame conjugale, les objets (ici la machine à
laver) sont constitutifs de la construction du couple
en particulier, et de la famille en général
. L'anthropologue Mary Douglas et l'économiste
Baron Isherwood écrivaient dès 1979, dans
The World of Goods : «Les économistes présupposent
que nous désirons les objets d'abord pour des raisons
individuelles et psychologiques. Les anthropologues présupposent
que nous cherchons à obtenir des objets pour donner,
pour partager, pour remplir des obligations sociales.
Dire que consommer c'est d'abord par rapport aux autres
remet sur ses pieds l'ensemble de la question de la consommation».
Pour ces deux auteurs la consommation n'est pas en premier
lieu une aliénation, comme pour Jean Baudrillard,
ni seulement un moyen de distinction sociale, comme pour
Pierre Bourdieu. Elle est un mécanisme d'échange
inhérent au fonctionnement de toute société.
Consommer c'est d'abord échanger .
Mais pour Mary Douglas
l'accès aux objets n'est pas égal entre
les groupes sociaux. Ce qui varie entre les riches et
les pauvres, à la fin des années soixante
dix en Grande Bretagne, c'est le degré d'accumulation
suivant trois niveaux de possession : une «petite
échelle» (small scale) définie par
une proportion importante du revenu consacrée aux
dépenses alimentaires ; une «échelle
moyenne» caractérisée par une forte
consommation de technologies domestiques avancées
; et une «grande échelle» marquée
par d'importantes dépenses consacrées à
l'acquisition d'informations venant du secteur tertiaire,
y compris la formation scolaire, et par une faible proportion
de revenu consacrée aux dépenses alimentaires.
C'est à ce niveau de consommation que l'on utilise
le plus de services tertiaires dont la fonction est d'être
des marqueurs sociaux.
Nous retrouvons en
partie ces distinctions aujourd'hui en France, à
partir du croisement de résultats qualitatifs et
de données quantitatives : plus on est pauvre,
plus les dépenses d'énergie sont importantes
dans le budget du ménage, soit autour de 15 % pour
un budget de dépense tournant autour de 2 000 F
par mois, contre 4% pour des dépenses situées
entre 8 000 et 20 000 F par mois (grande échelle
de consommation). Il apparaît également que
les plus pauvres sont surtout intéressés
par les services en face à face, à l'inverse
des populations aisées qui recherchent plutôt
des services automatisés. Pour les groupes favorisés
c’est le temps qui est une ressource rare, d’où
l’intérêt pour l’automatisation qui limite
le temps des contacts sociaux et des pertes de temps liés
aux rituels d’interaction qui leur sont associés.
Au contraire les plus pauvres ont besoin de retarder une
coupure de courant ou d’échelonner un paiement
et sont donc plus prêts à discuter leur problèmes
en face à face pour tenter d’améliorer leur
capacité de négociation et donc de résolution
de leur problème. D'autres de nos enquêtes
montrent que les groupes plus favorisés sont aussi
plus demandeurs de «services électroniques»
ou de formations personnelles en dehors du marché
de la formation permanente.
L'approche macro-sociologique
est à la base des travaux pionniers de Pierre Bourdieu
sur le lien entre école, consommation et différenciation
sociale. Dans La distinction il montre, à la suite
des travaux de Maurice Halbwachs (La classe ouvrière
et les niveaux de vie, en 1913) ou de Thorstein Veblen
sur la consommation ostentatoire aux USA (1899), comment
les goûts personnels sont aussi des produits sociaux
: la consommation représente un analyseur du jeu
social de la distinction.
Ces approches, qui
rejoignent en partie aujourd'hui celle plus descriptive
des «mode de vie» proposée par Yannick
Lemel et Alain Degenne, indiquent que partir d'un seul
objet acheté n'a pas de sens social. C'est la «somme»
des objets, des techniques et des services possédés
par un ménage qui permet de comprendre le lien
entre consommation, appartenance sociale et différenciation
sociale.
4.
Une lecture anthropologique de la consommation
L'analyse
des différentes approches de la consommation m'a
amené à une lecture anthropologique de la
différence et de l'identité des sciences
de l'homme, de la vie et de la société en
terme d'échelles d'observation . Comme j'ai travaillé
pour comprendre les différences ou les points communs
culturels entre le Corps des mines en France et le système
ethnique au Congo, ou la façon d'habiter en Chine
par rapport à la France ou aux USA, de même
j'aborde avec un point de vue interculturel les différences
entre disciplines.
•
L'observation discontinue d'une réalité
continue
Le
point de vue défendu est celui d'un «relativisme
méthodologique». Il s'agit ici d'un relativisme
«bien tempéré». La plus forte
protection contre un relativisme absolu, où tout
se vaudrait, est d'accepter que la réalité
existe en dehors de la conscience du chercheur, qu'il
est possible de l'objectiver par une enquête empirique,
mais toujours à partir d'un point de vue d'observation
relatif. C'est ce point de vue d'observation qui définit
les échelles macro-scopiques, micro-sociales, micro-individuelles
et biologiques que nous retrouverons ci-dessous.
En postulant l'existence
d'échelles d'observation, je choisis donc un point
de vue descriptif, qui part d'un moment particulier dans
le processus de production des connaissances et des formes
de recueil de l'information (statistiques, archives, interviews,
observations de pratiques). Si la réalité
est globale ou complexe, l'observation ne peut pas être
globale, ni sa présentation trop complexe. Ceci
explique ma division en quatre échelles, alors
que la réalité est un continuum. L'observation
des comportements humains ne peut être que discontinue
même si chacun se crée sa propre unité
personnelle.
Mais si je postule
que toute observation empirique globale est impossible,
je n'affirme pas que les rapprochements entre échelles
sont impossibles, bien au contraire. Le rapprochement
est le propre de la recherche. Mais ce ne sont que des
rapprochements. Chaque échelle a son autonomie
d'analyse et donc d'interprétation. Je ne suppose
pas non plus résolue la question des schémas
cognitifs qui structurent notre regard au moment de l'observation
: j'en fait une variable dépendante de l'échelle
d'observation. Je ne suppose donc pas que je suis hors
échelle. Je propose une approche micro-sociale
de la connaissance, dans laquelle cette dernière
est considérée comme un itinéraire,
comme un processus interactionniste.
•
Quatre échelles d'observation (schéma 1)
En
étudiant la consommation, et tout particulièrement
pour la consommation alimentaire, j'ai distingué
quatre échelles :
- L'échelle
macro-sociale est celle où les acteurs comme sujets
et comme «calculateurs» intentionnels disparaissent
du champ de l'observation au profit des grandes régularités
de classes, de sexes, de générations ou
de cultures. C'est celle de Pierre Bourdieu ou de Mary
Douglas pour les classes sociales, celle des styles de
vie et des modes de vie. C'est une des échelles
les plus utilisées pour comprendre les comportements
d'achat des consommateurs par le marketing, par la psychologie
et l'économie, ou plus généralement
par la macro-sociologie. C’est à cette échelle
que sont agrégés les comportements des consommateurs.
On sait par exemple que « 56% des français
changent de slip tous les jours alors que 94% des françaises
déclarent mettre une petite culotte propre tous
les jours » ; ou encore les taux d’équipement
par ménage, soit entre 99% et 91%, pour le réfrigérateur,
qui a le taux le plus élevé, puis le fer
à repasser, l’aspirateur, le lave linge et la télévision,
contre 52% pour le four à micro-onde, 25% pour
le four et 20% pour le sèche linge (Le Points du
26 9 1997)
- L'échelle
micro-sociale est celle des interactions entre acteurs,
l'angle mort des approches statistiques : depuis l'interaction
en face à face, jusqu'aux relations au sein d'une
organisation en passant par les jeux institutionnels.
C'est l'échelle de l'ethnologie en général
et de la sociologie des organisations. Elle est en train
de se développer aux USA et en Grande Bretagne
depuis le milieu des années quatre vingt comme
«anthropologie appliquée à la consommation»
, et en France comme «ethno-marketing» ou
anthropologie de la consommation. C'est une approche encore
peu mobilisée pour comprendre le comportement des
consommateurs, en comparaison de la montée relative
de la sémiologie . Elle est plus centrée
sur les pratiques et les usages que sur les motivations.
Elle représente
moins de 5% du budget total des études marketing
en France contre 80% pour les études quantitatives,
le reste étant alloué aux diverses études
de tests de produits ou de campagnes publicitaires, sur
un total de 4 Milliards de francs. Ce constat limite la
portée de l'affirmation selon laquelle le débat
entre approches qualitative et quantitative est un faux
débat : c'est en tout cas un vrai débat...
budgétaire.
- La troisième
échelle est micro-individuelle. C'est la plus utilisée
pour comprendre le comportement des consommateurs en micro-économie
et en psychologie. Cette dernière se divise en
approches cognitive (celle de l'arbitrage des consommateurs),
biologique (celle des besoins), ou psychanalytique (celle
des choix inconscients ou de la dimension symbolique des
produits). C'est aussi celle du goût comme le rappelle
Matty Chiva . Cette échelle est centrée
sur l'individu. Les approches peuvent être qualitatives
ou quantitatives.
- Dans certains domaines,
comme celui de l'alimentation ou de l'ergonomie, il est
indispensable d'ajouter une quatrième échelle,
qui correspond au niveau biologique : dans le cas des
comportements alimentaires, elle renvoie aux processus
de nutrition (données bio-chimiques, physiologiques
et les métabolismes alimentaires ).
Pour reprendre l’exemple
des recherches en nutrition et santé ( J.F. Desjeux,
S. Hercberg (éds.), 1996) celles-ci, à une
échelle très micro, vont montrer l’importance,
de la répartition entre calories, protéines
et lipides dans l’équilibre alimentaire ou encore
celle des facteurs héréditaires dans le
déclenchement de certaines maladies. A une échelle
plus macro ces recherches feront ressortir la relativité
culturelle de cet équilibre en fonction des époques
et des sociétés. A une échelle très
macro, celle des grandes enquêtes épidémiologiques,
elles vont faire apparaître le lien entre alimentation
et santé comme la célèbre «
exception française » qui montre que grâce
au vin le taux de maladie cardiovasculaire est plus faible
en France qu’aux USA. Mais l’échelle micro-sociale
va faire ressortir de tout autres données sur les
processus de décision et le choix des itinéraires
thérapeuthiques par les familles, choix qui ne
relèvent ni de la biologie, ni de l’hérédité
mais des interaction entre les membres de la famille tout
au long d’un itinéraire qui pourra conduire la
famille à choisir l’automédication, à
aller à l’hopital ou plutôt au dispensaire,
à voire un « rebouteux » ou décider
de prendre rendez-vous avec un médecin en libéral
. Chaque échelle possède sa pertinence en
fonction du problème que chaque acteur a résoudre
et du type d’information dont il a besoin. La biologie
n’est ni moins vraie ni plus vraie que l’approche micro-sociale.
L’itinéraire donne une information pertinente sur
ce qui influence les choix au-delà de la biologie,
des motivations ou des effets de structures sociales observés
en épidémilogie.
•
La méthode des «itinéraires»
(schéma 2)
La
méthode des itinéraires, que nous avons
mis au point à Argonautes, permet d'aborder la
décision d'acheter un produit ou un service comme
un processus dans le temps, comme la cristallisation d'une
série d'interactions sociales au sein de la famille,
avec les amis ou avec les relations professionnelles,
et non pas comme un processus d'arbitrage entre des préférences
utilitaires ou symboliques.
Elle se situe à
l'échelle micro-sociale des interactions. En partant
plus des pratiques des acteurs, que de leurs motivations
ou de leurs intentions, elle permet de reconstruire ce
qui «conditionne» les choix des acteurs, c'est-à-dire
les structures du quotidien. Elle recherche au sein de
ces structures, les marges de manœuvre des acteurs, la
part de routine et de changement qui organise les usages
domestiques.
Nous recherchons les
usages prescrits, permis ou interdits selon les objets
ou les pièces de la maison, selon que ces différents
espaces sont classés en intime, privé ou
public. Par exemple il est «prescrit» en France
de ranger le papier-toilette dans les cabinets ou la salle
de bain. Il est «permis» de le ranger dans
la cuisine. Il est «interdit» de le ranger
ou de l'utiliser dans le salon, sauf forte contrainte
d'espace. En Chine ou au Danemark il est «permis»
de l'utiliser et de le ranger dans le salon pour des usages
variés. Aux USA, la cuisine ou la chambre à
coucher ne sont pas classées dans les espaces intimes
comme elles le sont en France ou en Chine. De même
le réfrigérateur est en libre accès
pour la famille, certains amis ou des voisins proches.
En France, son accès est «interdit»
à toute personne non intime.
La technique de recueil
de l'information consiste à choisir un objet ou
un service, et à le suivre tout au long d'un itinéraire
dont les contours sont reconstitués a posteriori.
L'itinéraire compte 6 à 7 étapes,
comprenant (pour une enquête sur l'achat de produits
alimentaires) : le processus de décision à
la maison, lié le plus souvent à une occasion
d'usage du produit ; le moyen de déplacement (bus,
à pieds, voiture, vélo, métro, moto)
; le lieu de l'achat (grande surface, commerce de proximité)
; le stockage à la maison (placard, garde manger,
«frigidaire») ; la préparation culinaire,
le repas, puis les déchets ou les restes. Toutes
ces pratiques varient en fonction des cycles de vie, et
des grands clivages sociaux déjà évoqués.
Ainsi nous avons pu
observer comment les enfants font pression sur les parents
en essayant de faire inscrire ce qu'ils souhaitent sur
la liste des courses, ou combien la routine jouait un
rôle important au moment de la constitution de la
liste dans la cuisine. Le moyen de transport, comme le
vélo aux Pays Bas et en Chine ou la voiture aux
USA, indique la fréquence des courses et influe
sur la nature des achats. Le lieu de stockage permet de
comprendre la place du «packaging» : par exemple
si la bouteille qui contient la sauce, qui est en général
rangée en France et aux USA dans la porte du frigidaire,
est trop grosse, ceci peut bloquer son achat. La cuisine
est le lieu stratégique de l'apprentissage des
secrets culinaires entre génération et entre
sexes. Le moment du repas, la pièce utilisée
et les manières de table varient en fonction des
jours de la semaine : les repas plus formels sont plutôt
le soir ou le samedi en France, au contraire des repas
informels avec un seul plat, parfois assis sur la moquette
ou avec un plateau face à la télévision
le dimanche soir.
A cette échelle
d'observation il est difficile de mettre au jour les effets
de classes sociales, sinon sous forme d'indices. En revanche,
il est possible de repérer des stratégies
pour l'établissement ou la remise en cause des
frontières entre sexes et âges sur la répartition
des activités domestiques comme la cuisine, le
ménage, le bricolage ou le jardinage. Il est aussi
possible de repérer des évolutions des formes
de la communication familiale, avec par exemple la mise
en place de plusieurs lignes téléphoniques
et l'apparition des «Tam-tams» ; ou d'observer
la gestion de la distance amicale ou sociale que chacun
veut établir, en fonction du choix des objets de
la communication : il est plus «agressif»
d'envoyer un recommandé à un ami qu'à
son percepteur ; écrire une lettre d'amour sur
ordinateur peut être considéré comme
un jeu par des jeunes et comme blessant par des adultes.
Il est aussi possible de montrer la «vie sociale
des objets» , notamment au moment des déménagements
ou de l'installation des jeunes : par exemple comment
un réfrigérateur va circuler des parents
aux enfants pour transiter par Emmaüs ou terminer
sur une décharge. C'est un exemple de consommation
non marchande d'objets matériels .
L'intérêt
de l'approche par itinéraires est donc de rappeler,
sans en éliminer l'existence, que les choix des
consommateurs ne se limitent pas à des arbitrages,
mais qu'ils s'inscrivent dans des jeux sociaux stratégiques,
émotionnels et symboliques.
Conclusion
Pour
comprendre le développement des biens et services,
il faut les considérer non pas de façon
isolée, mais comme un ensemble, comme un système
d'approvisionnement de chaque famille, organisé
par l'appartenance sociale. En d'autres termes, les choix
de consommation dépendent du capital réseau
des acteurs sociaux, de sa nature et de son fonctionnement,
des normes du groupe d'appartenance, des occasions d'échanger
socialement, et du territoire social et matériel
dans lesquels ils s'insèrent. Les objets s'intègrent
dans une structure sociale qui leur préexiste,
et c'est cette structure qu'il faut reconstruire.
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article paru dans le supplement de la revue Sciences
Humaines: Comprendre le consommateur en septembre
1998, avec Philippe Cabin, Dominique Desjeux, Didier
Nourrisson, Robert Rochefort |
e-mail: d.desjeux@argonautes.fr
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