| COMPRENDRE
LE COMPORTEMENTS DES CONSOMMATEURS |
par
Dominique Desjeux
Professeur
d’anthropologie sociale et culturelle à la Sorbonne,(Université
René Descartes, Paris 5)
QUESTIONS
ANTHROPOLOGIQUES SUR L’ESPACE DOMESTIQUE COMMENT SE DIFFUSENT
OU ECHOUENT LES INNOVATIONS DANS LE LOGEMENT
RAPPELS
DE QUELQUES POSTULATS METHODOLOGIQUES
1.
PARTIR DU SYSTEME D’OBJETS MATERIELS
Pour comprendre la
diffusion d’un objet technique
Il
est peut pertinent de partir des seules potentialités
techniques de l’objet pour prévoir ses usages probables
Il
ne faut pas se fixer sur l’observation d’UN objet technique
mais élargir sa vision au système matériel
d’objets dans lequel il s’insert et qui forme une chaîne
logistique qui conditionne son acquisition et son usage
:
v
ex : le téléphone mobile, le meuble où
le poser, la prise de courant pour le recharger sans l’oublier,
les post it, le stylo, le compte en banque, les tiroirs
pour ranger les factures, les vêtements ou accessoires
pour permettre sa mobilité, la place dans la voiture,
etc.
Cette
chaîne produit elle-même une dynamique d’usages
dont la combinatoire va petit à petit produire
un nouvel usage de fait imprévisible à l’avance
:
v
cf. l’exemple donné par Peter Drucker dans Atlantic
Monthly d’octobre 1999, sur le lien imprévisible
entre invention de l’imprimerie, multiplication des livres,
baisse du prix d’achat, accessibilité à
un plus grand nombre de la bible, développement
du protestantisme et les débuts du capitalisme
2.
REINTERPRETATION CULTURELLE OU SOCIALE DES USAGES
Ces
potentialités ne seront utilisées que partiellement,
soit par sélection, soit par ré interprétation
des usages en fonction des coûts en temps ou financiers
v
Ex : ré interprétation de l’usage du Minitel
en faveur des messageries roses ou du téléphone
mobile pour se donner des informations de proximité
qui ont surtout une valeur d’entretiens du lien social
entre jeunes
v
Ex : introduction des ânes à Mutampa au Congo,
dans les années soixante dix, pour libérer
les femmes du portage et qui ont été ré
interprétés comme objet pour faire peur
aux enfants (ou qui ont été mangés).
3.
LES FRONTIERES DU PUBLIC, DU PRIVEE ET DE L’INTIME
Les objets techniques
vont s’intégrer dans un espace du logement qui
est déjà structuré en espaces publics,
privés et intimes.
Le
critère de catégorisation est associé
aux usages de ces espaces : plus l’accès est limité,
et le plus souvent à des personnes proches affectivement,
plus l’espace est classé intime.
La
présence, l’importance et la place des frontières
de ces catégorisations varient en fonction de l’histoire
et des cultures. Ce sont donc de frontières fluctuantes.
Dans
une culture donnée, la place des frontières
varie en fonction de l’appartenance sociale, des positions
des acteurs dans les étapes du cycle de vie, et
de la division sexuelle et générationnelle
des tâches ou de l’espace :
v Ex : En France (quand
ces pièces existent)
- -
l’entrée, le couloir, la salle à manger,
le salon, sont plutôt des espaces publics
- -
La cuisine, le bureau sont plutôt des espaces
privés
- -
La chambre à coucher, les toilettes, la salle
de bain sont plutôt des espaces intimes
- -
Le garage, le grenier, le balcon sont en partie des
espaces de « renvoi » pour des objets «
en trop ». Ils peuvent être publics ou privés.
Mais
cette catégorisation peut évoluer en fonction
:
- -
des occasions par exemple (quand les personnes viennent
de déménager, il est possible de montrer
toutes les pièces) ou pour un usage très
ponctuel comme la salle de bain ou les toilettes. Il
faudra demander la permission
- -
de la surface du logement : quand le logement est petit,
cette distinction ne fonctionne pas. A la limite tout
est public
- -
de la culture : l’usage du réfrigérateur
est plutôt privé en France, alors qu’il
est entre privé et public aux USA : se servir
dans le réfrigérateur de son invité
est possible aux USA
4
LES USAGES PRESCRITS, PERMIS OU INTERDITS
Les
occasions d’usage et les places du rangement de l’objet
s’inscrivent dans un système de normes sociales
basées sur ce qu’il est prescrit, permis ou interdit
de faire. Ces normes à la fois préexistent
à l’objet mais peuvent aussi évoluer en
fonction de l’évolution des usages :
v
Ex : dans nos premières enquêtes sur les
emails, en France, vers 1995/96 :
- L’usage
professionnel était prescrit
- L’usage
privé était possible
- L’usage
intime, comme la lettre d’amour, était quasiment
interdit
- Aujourd’hui
il n’y a plus beaucoup d’interdit sur les usages des
emails
v Ex
: En Chine le papier toilette peut être rangé
en évidence dans le salon parce qu’il a été
réinterprété comme un papier à
usage multiple : mouchoir, papier toilette, papier pour
nettoyer, etc.
5.
LA PLACE DU RATIONNEL ET DE L’IMAGINAIRE
Une
innovation technique se développe suivant un processus
plus ou moins complexe qui mobilise tour à tour
du rationnel et de l’imaginaire :
v
Au départ de sa diffusion, quand elle évoque
un enjeu important et que les frontières de ses
usages sont encore incertaines, comme pour la diligence
au 17 et au 18ème, le train au 19ème, l’ordinateur
dans les années soixante dix ou Internet aujourd’hui
(pour reprendre une partie des exemples du livre de Shivelbusch
sur les trains, The Railway Journey, 1977, 1986), l’expression
de l’imaginaire peut être très forte et prend
deux formes :
·
Un enchantement optimiste : tout sera possible avec cette
nouvelle technologie (les « techno-optimistes »),
ce que Georges Balandier nomme le « techno-messianisme
» dans Le grand système, 2001
· Un enchantement
pessimiste : tout ira mal ou presque (cf. D. Wolton et
P. Breton, que l’on peut classer comme « techno-pessimistes
» ou « techno apocalyptiques »)
v
La mobilisation de l’imaginaire est une phase indispensable
qui permet le passage à l’action, pour favoriser
ou s’opposer à « l’invention » puis
à « l’innovation » (Norbert Alter,
L’innovation ordinaire, 2000), là où la
seule rationalité serait insuffisante pour permettre
le déclenchement de l’adoption en situation forte
d’inconnu.
v
Elle est suivie d’une phase de diffusion sous contrainte
du jeu social, des contraintes logistiques
6.
CONTINGENCE ET STRUCTURE DU PROCESSUS D’INNOVATION
Paradoxalement,
une innovation se développe dans un milieu socialement
structuré bien que le résultat concret de
son développement soit en grande partie contingent,
c’est à dire imprévisible a priori.
v
Une innovation suit les courbes de niveau de la vie sociale
dont la dimension conflictuelle ou le sentiment d’appartenance
varie en fonction des périodes historiques :
·
Appartenance sociale (ou classes sociales, ou groupes
de pression ou professionnels)
· Clivages sexuels
(hétéro ou homo)
· Clivages d’âges
(ou générationnels)
· Clivages culturels
(ethniques, religieux, politiques)
v
Une innovation technique ne se développe pas de
façon aléatoire socialement, elle débute
le plus souvent, mais de façon imprévisible,
sur la base de l’un de ces clivages :
· Ex : Le téléphone
mobile a semble-t-il « explosé » grâce
au marché de la « pauvreté »,
qu’il soit structurel pour les groupes sociaux les moins
favorisés ou provisoire comme c’est le cas des
jeunes (les « intellos précaires »
sont souvent de futurs « bobos », des «
bourgeois bohêmes »), avec le développement
du forfait. Le forfait est une technique de gestion de
la pénurie. Ce qui compte c’est l’enveloppe à
dépenser plus que le prix unitaire.
·
Ex : le ecommerce et son symétrique inversé
la Vente à Distance. Le ecommerce touche 3% des
français en 1999, dont seulement 35% des ménages
possèdent un micro-ordinateur, et parmi ces
35%, 14% sont branchés sur Internet (CREDOC, Bigot,
2001) et ceux sont massivement des populations favorisées.
A l’inverse la VPC ou VAD touche pour une grande part
des populations défavorisées, âgée,
en HLM et sans ordinateur, mais pas uniquement, mais qui
sont peu utilisateur de ecommerce.
7.
LES TROIS INSTANCES DES USAGES DES OBJETS ET SERVICES
: LE MATERIEL, LE SOCIAL ET LE CULTUREL
L’usage d’un
objet technique relève de trois instances mobilisées
simultanément ou successivement en fonction du
jeu social et de la courbe de développement de
l’innovation :
v
Matériel
· L’espace du
logement (grand/petit)
· le revenu
du ménage (10% des français aurait un revenu
au-dessus de 22 000 F net par mois, le revenu moyen par
ménage serait de 8 000 F net par mois) et le taux
de chômage dans la région.
· le système
d’objet matériel (les objets de l’approvisionnement,
les meubles du rangement, le matériel ou les outils
de l’usage ; ex : les piles ou les batteries pour le bricolage,
les ordinateurs portables, les voitures électriques,
les appareils de photo numériques, les téléphones
mobiles et l’accessibilité et le coût des
lieux de recharge en énergie)
v
Social
· Conflits,
coopérations et régulations au sein du ménage
pour l’accès à l’usage de tel objet ou service
: le téléphone fixe, les programmes de télévision,
le réfrigérateur, la salle de bain, les
notes d’électricité,…
v
Symbolique ou imaginaire
· Statut : exposer,
montrer ou cacher les objets en fonction de la mise en
scène de soi dans telle ou telle pièce
· Valeurs :
techno messianique ou techno apocalyptique
· Le sens de
l’objet ou du service que l’on abandonne ou que l’on garde
comme marqueur de passage tout au long des cycles de vie
: vêtement, alcool, type d’énergie, meubles,
crédit, etc…
8.
ECHELLES D’OBSERVATION ET ITINERAIRE DE L’INNOVATION
L’observation
des chances de réussite ou d’échec de la
diffusion varie en fonction
v des échelles
d’observation
· l’échelle
macro-sociale valorise le lisse (cf. la courbe «
épidémiologique » des innovations
d’Henri Mendras, 1983, Le changement social, suite à
Everett M. Rogers 1953, Diffuson of Innovation : pionniers,
innovateurs, majorité précoce, majorité
tardive, retardataires, réfractaires,
· l’échelle
micro-sociale valorise le rugueux, les rapports
de pouvoir, les contraintes matériels, les marges
de manœuvre, etc.
· l’échelle
micro-individuelle valorise les formes cognitives du choix
v des découpages
suivant chaque échelle : intérêt/sens
; identité ; mise en scène de soi, variables
socio-démographiques, etc.
v
de l’étape où se trouve l’observateur de
l’innovation tout au long de l’itinéraire de la
diffusion (alliances entre acteurs, traductions, transmissions
: le point central de l’un devient un point mineur dans
« le nuage de points », i.e. ses préoccupations,
de l’autre) :
· création
d’idée et prototype, (recherche et développement)
· transformation
en produit de masse (études, finance)
· marque et
packaging (marketing et publicité),
· mise à
disposition sur un « linéaire » (merchandising),
etc.
LE
CAS DES OBJETS DE LA COMMUNICATION DANS L’ESPACE DOMESTQIUE
La
répartition des objets de la communication dans
l’espace domestique suit en partie celle de la distribution
de l’énergie, notamment électrique, dans
cette espace.
v L’énergie
électrique remplit six fonctions :
· Fonction de
chauffage (habitat et eau)
· Fonction d’éclairage
· Fonction culinaire
(électroménager)
· Fonction de
nettoyage (machines à laver, aspirateurs, fer à
repasser)
· Fonction de
bricolage
· Fonction de
communication (télévision, téléphone,
Internet…)
Cette
fonction conditionne en partie les mise en scène
sociale et les usages de chaque pièce et donc des
objets de la communication :
v Ex : le salon peut
être analysé non seulement comme un lieu
de vie, un lieu ou les objets de la communication sont
les plus nombreux, mais aussi comme un « musée
domestique » dont l’objectif est de présenter
les racines de la famille, les objets des voyages, etc.
v Ex : la cuisine est
connue pour sa fonction culinaire. Elle peut aujourd’hui
être analysée comme un lieu important de
communication au sein de la famille
v Ex : la salle de
bain est non seulement un lieu d’hygiène aussi
la loge qui permet la préparation corporelle de
la mise en scène sociale publique
LES
CHANCES DE DIFFUSION D’UN NOUVEL OBJET DE LA COMMUNICATION
IMPORTANCE DES « STRUCTURES D’ATTENTE »
A
une échelle micro-sociale, les chances de diffusion
dépendent à la fois
v des structures
sociales, matérielles et symboliques qui préexistent
au nouvel objet, quelles que soient ses qualités
techniques
v du jeu des acteurs
(rapport de pouvoir et de coopération au sein du
couple, et entre génération ; cf. la guerre
du feu ou la guerre des boutons)
La maison communicante
s’inscrit dans ce jeu des structures d’attente que l’on
peut partiellement repérer « en creux »
à partir des usages sociaux d’aujourd’hui
Elle
est incorporée dans le jeu de la gestion de la
distance et de la proximité sociale au sein de
la famille, des amis ou des relations plus éloignées.
v L’usage du face à
face, du téléphone, du fax, du courrier
ou de l’email permet d’exprimer la distance, la neutralité
ou la proximité sociale d’avec la personne à
qui on s’adresse.
v C’est le jeu de l’oral
et de l’écrit dont le sens varie en fonction de
l'évolution des usages sociaux
Tout
ceci concoure à montrer que la maison « communicante
» ou « intelligente » ne relève
pas uniquement de données techniques aussi performante
soient-elles, mais qu’elle s’inscrit dans un jeu social
à décrypter
En même
temps on ne peut échapper à une logique
de l’offre, à l’incertitude qui lui est liée
et à l’imaginaire qui lui est associée au
moment de son lancement
Bibliographie
de l’auteur sur le thème :
Desjeux
Dominique, Jarvin Magdalena, Taponier Sophie, 2001,
« La nuit, la consommation d’énergie et le
contrôle social » in Consommations et sociétés,
Cahiers Pluridisciplinaires sur la consommation et l’interculturel
n°1, Paris, L’Harmattan
Garabuau Moussaoui
Isabelle, Desjeux Dominique (éds.), 2000, Objet
banal, objet social. Les objets quotidiens comme révélateurs
des relations sociales, Paris, L’Harmattan
Desjeux Dominique,
2000, « La méthode des itinéraires,
un moyen de comparaison interculturelle de la vie quotidienne
: l’exemple de Guangzhou en Chine », in Chine-France.
Approches interculturelles, Zheng Lihua, Desjeux Dominique
(éds.), Paris , l’Harmattan.
Desjeux Dominique,
Sophie Alami, Sophie Taponier, 1999, "Les pratiques
d'organisation du travail domestique: "une structure d'attente
spécifique", in Services de proximité et
vie quotidienne, Michel Bonnet, Yvonne Bernard (éds.),
PUF, pp. 75-88
Desjeux Dominique,
Monjaret Anne, Taponier Sophie, 1998, Quand les français
déménagent. Circulation des objets domestiques
et rituels de mobilité dans la vie quotidienne
en France, Paris, PUF
Desjeux Dominique,
Taponier Sophie, Alami Sophie, Garabuau Isabelle,
1997, "L'ethno-marketing : une méthode pour comprendre
la construction de la rencontre entre l'offre et la demande.
Le cas de la domotique dans un quartier urbain en France",
Penser les usages, Arcachon, France Telecom, pp. 250-258
Desjeux Dominique,
Berthier Cécile, Jarraffoux Sophie, Orhant Isabelle,
Taponier Sophie, 1996, Anthropologie de l'électricité.
Les objets électriques dans la vie quotidienne
en France, Paris, L'Harmattan
Photo
Mark Neumann (07 2000)
Cuisine
à Paris (12 ème), Classe moyenne, femme
(35 ans) deux enfants.
A gauche le coin repas
et communication : table, chaise, tableau blanc, messages
A droite le coin culinaire
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