| Les
usages de l'électricité |
par
Dominique Desjeux
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L'électricité
paraît aujourd'hui d'un usage tellement évident
en France, aux USA et dans une grande partie des pays
européens, qu'on en oublie que son rôle dans
le développement de la consommation de masse a
été primordial, que sa généralisation
dans l'univers du quotidien est récente (une génération,
celle des baby boomers), et que certains pays, comme la
Chine, sont seulement en train de s'engager dans le même
processus d'électrification des logements urbains.
L'électrification a permis hier, et favorise aujourd'hui,
le développement du frigidaire et de l'agro-industrie
qui lui est associé, celui de la lumière
associé à la pratique de la lecture et aux
progrès de l'éducation, ou encore celui
de la Hi-Fi associée à la diffusion de la
musique populaire ou classique. L'électricité
est une des conditions matérielles clés
du développement de la consommation de masse et
des nouvelles différenciations sociales qui lui
sont liées. A l'échelle micro-sociale qui
est ici utilisée, l'analyse est plus centrée
sur les usages des objets associés à l'électricité
que sur celle des différenciations sociales que
révélerait l'inégal usage des objets
électriques à une échelle macro-sociale.
I.
La diffusion de l'électricité en France
: les 6 fonctions des objets électriques
En
une centaine d'années, l'électricité
s'est élargie de la sphère du public et
du monde industriel vers la sphère domestique.
Ce même mécanisme de transfert de technologies
industrielles vers l'habitat familial s'est déroulé
avec l'informatique ou la domotique. Il s'est effectué
à chaque fois au moyen d'une réinterprétation
des usages industriels par de nouveaux usages domestiques
non prévus.
La domotique, principalement
utilisée dans l'industrie pour surveiller les incidents
techniques comme les fuites d'eau ou les risques d'incendie,
ou dans les HLM pour réguler le chauffage, n'est
que très peu utilisée dans ce sens par les
familles. Elle est plutôt utilisée comme
un moyen de confort, lié par exemple à l'ouverture
automatique de la porte du garage ou des volets, ou comme
une nouvelle technique pour se protéger contre
les agressions extérieures.
De même l'électricité
a gardé son usage fonctionnel, mais elle a été
en outre réinterprétée dans le sens
d'un usage esthétisant de l'espace de la maison,
grâce à l'évolution de l'éclairage
et des possibilités de mise en scène qu'il
offre. Le néon, éclairage cru et sans nuance,
est en France urbaine d'un usage quasiment interdit dans
le salon ou dans les chambres. On lui préfère
les éclairages indirects qui favorisent la création
d'ambiances variées. Au contraire le néon
est plutôt recommandé dans la cuisine pour
éclairer l'espace de travail, comme une vieille
réminiscence du travail en atelier, et permis dans
la salle de bain ou les toilettes.
Ce transfert de l'univers
industriel vers la maison familiale s'est accompagné
d'une transformation des représentations de l'électricité
d'un univers de luxe à un univers de droit, au
sens de droit acquis. Or ce droit est devenu problématique
au début des années quatre vingt dix, avec
la montée de la pauvreté. C'est à
partir de cette période qu'EDF a recherché
de nouveaux moyens pour permettre l'accès à
l'électricité à tous, en proposant
des cartes à puces, dans un cadre expérimental,
ou des compteurs à faible puissance de 1,5 Kw.
Ils permettent l'éclairage minimum, l'usage de
la télévision et de la machine à
laver, mais sans eau chaude.
A partir des années
soixante, on assiste en France à la mise en place
des six grandes fonctions de l'électricité
et de leur différenciation dans l'espace domestique
: la fonction chauffage, pour l'habitat et pour l'eau
(le poste de dépense le plus important) ; la fonction
éclairage, qui représente la base minimum
de tout habitat ; la fonction cuisine, avec tout l'électroménager
qui lui est associé ; la fonction nettoyage (machines
à laver le linge et la vaisselle, aspirateur et
fer à repasser) ; la fonction bricolage ; la fonction
média, de la télévision à
l'ordinateur en passant par le magnétoscope, les
chaînes Hi-Fi ou les consoles de jeux.
II.
Les objets électriques : des analyseurs des rapports
familiaux
Les
utilisations de l'électricité sont des «analyseurs»
sociaux des relations familiales, du rapport entre les
parents et les enfants notamment, avec la «guerre
des boutons» et la «guerre du feu» (cf
plus loin). Le «bruit» de la musique des jeunes,
par exemple, la chaîne Hi-Fi «mise à
fond la caisse», symbolisent une des tensions entre
générations sur la façon dont chacun
gère l'énergie, au sens propre et figuré
: avec parcimonie pour les plus âgés, ou
toujours plus au-delà des limites possibles pour
les plus jeunes. L'électricité est aussi
un révélateur des rapports entre sexes,
au sein du couple en train de se construire, de fonctionner
ou de se séparer. Elle est un analyseur des phases
de mobilisation sociale du calcul ou de l'intérêt,
à l'occasion des tensions provoquées par
l'arrivée des factures, ou au moment des séparations
ou des échanges quotidiens fondés sur des
mécanismes implicites de «don et contre-don».
L'électricité
jalonne aussi les passages qui scandent les cycles de
la vie. Le choix d'un type de logement, collectif et en
location au début de la vie adulte, plus individuel
et plus en propriété au cours du déroulement
de la vie, et d'un type d'énergie qui lui est associé,
l'électricité ou le gaz, peuvent servir
de marqueur de passage d'une étape de la vie à
une autre.
Les objets électriques
jouent une fonction de mise en scène sociale :
soit en terme de capital technologique électronique
accumulé (par exemple disposer d'un ensemble haute
fidélité haut de gamme), et donc de positionnement
social ; soit en terme d'ambiance, avec des jeux d'éclairage
tamisés, suivant les pièces, les moments
ou les personnes concernées.
L'électricité,
c'est enfin un double système de représentation
réaliste et symbolique. En terme de perception,
l'électricité renvoie à deux univers.
Dans le premier, l'électricité de référence,
c'est l'énergie électrique à l'état
pur comme la foudre, ou l'énergie électrique
canalisée et ses moyens d'acheminement, comme les
lignes à haute tension et les pylônes, à
l'extérieur de la maison. Dans le second univers,
l'électricité de référence,
c'est le courant électrique, l'énergie domestiquée
appréhendée dans ses applications (de bricolage,
de jardinage, de cuisine, d'éclairage et de chauffage)
et dans ses prolongements concrets que sont les objets
de l'installation électrique et les objets électriques,
à l'intérieur de la sphère domestique.
En terme symbolique, l'électricité correspond
à un imaginaire ambivalent structuré autour
de trois tensions entre le progrès et la dépendance,
la vie et la mort, le plaisir et la culpabilité.
L’énergie c’est encore le progrès aujourd’hui,
le mythe de Prométhée. Mais c’est un progrès
qui peut nous transformer en esclave ou qui agit en dehors
de nous : « on n’arrête pas le progrès
». En effet pour les usagers l’électricité
est aussi associée aux sources d’énergie
vitales « l’air, le feu et l’eau ». Sans électricité
la vie n’est plus possible. Mais c’est aussi un imaginaire
de violence, de mort associé à « l’eau
lourde ». L’électricité est aussi
associée au plaisir de « travailler chez
soi », « à l’accueil », «
aux ambiances chaudes », mais c’est aussi un bonheur
coupable parce qu’individuel. L’énergie électrique
renvoie à un imaginaire domestique à la
fois source de chaleur mais aussi de tension.
III
Le choix des énergies domestiques : cycle de vie,
distinction sociale et la construction identitaire
Dans
les sociétés occidentales, l'utilisation
d'énergies industrielles, et notamment de l'électricité,
du gaz et du fuel pour le chauffage et la cuisine, est
au centre de l'organisation de la vie domestique et de
la vie familiale, mais le plus souvent comme une «évidence
invisible». Le choix d'une source d'énergie,
tout particulièrement entre le gaz et l'électricité,
s'inscrit dans un cadre social qui l'organise. Ce cadre
est fait d'occasions de changement qui dépendent
principalement de l'évolution du cycle de vie,
mais aussi des autres cycles qui scandent la vie sociale,
comme les saisons ou les fêtes et anniversaires.
Parmi ces occasions
de changement d'énergie nous avons relevé
le premier emploi, l'installation dans la vie de couple,
la naissance d'un enfant, les séparations ou la
retraite. Ces événements sont souvent liés
à des changements de logements.
La possibilité
de choisir son énergie, au-delà de l'arbitrage
fonctionnel en terme de coût ou de confort, est
aussi en partie l'indicateur symbolique du passage à
un statut social ou générationnel différent,
considéré le plus souvent comme plus élevé.
Les choix énergétiques participent de façon
discrète à la rhétorique sociale
de la distinction et de l'identité. Ils sont les
signes et les marqueurs sociaux de la place que chaque
génération, chaque sexe ou chaque groupe
social occupent dans la société.
C'est le choix de l'énergie
pour le chauffage de la maison qui représente la
décision la plus importante. Ensuite, la décision
porte sur l'énergie de la cuisine et du chauffage
de l'eau, choix qui n'est pas toujours sans tension, notamment
du fait de l'importance symbolique que représente
la cuisine en France. Quand les personnes ont le choix
de leur énergie, elles ont classiquement à
choisir entre le faible coût d'installation du matériel
de chauffage électrique, comparé à
celui plus élevé de l'installation au gaz,
et le coût de fonctionnement de l'électricité
qui est considéré par beaucoup d'interviewés
(pas par tous), comme plus élevé.
IV.
Espace, électricité et objets électriques
Les
«objets électriques», une fois acquis,
vont s'inscrire dans un espace social qui correspond aux
grandes divisions entre sexes et entre générations
à l'intérieur de la maison. Peu après
la première guerre mondiale, l'électricité
est située en un seul lieu, la salle commune. A
partir des années soixante, les usages de l'énergie
électrique se diversifient. Sa nouvelle distribution
dans l'espace va accompagner l'évolution de la
famille, dans la reproduction de la division sexuelle
des tâches, dans la recomposition des frontières
entre les générations et les sexes, ou entre
les espaces sociaux, privés ou intimes.
La cuisine est l'un
des deux lieux qui concentre le plus d'appareils électriques.
La multiplication des accessoires depuis les années
cinquante correspond à une logique de rationalisation
du travail domestique. La cuisine reste encore aujourd'hui
un espace féminin. Le second lieu le plus équipé
en «objets électriques» est le salon.
On y trouve principalement les objets à fonction
médiatique. Le salon est plutôt un lieu social,
où se croisent les générations. C'est
aussi le lieu où on reçoit les invités,
par opposition à la cuisine qui reste davantage
un lieu privé.
Enfin viennent les
chambres et la salle de bain. Ce sont des espaces à
la fois privés et intimes. Les objets électriques
y sont peu nombreux (radio-réveil, sèche-cheveux
ou rasoir électrique). Ce sont deux espaces qui
peuvent être source de tensions : pour la salle
de bain, que tout le monde veut l'utiliser en même
temps; la "guerre du feu" (pour le chauffage et
la température que chacun souhaite avoir) ; ; enfin
la «guerre des boutons» (pour l'éclairage
le plus confortable et le plus agréable)
Sources
:
F.
Caron, F. Cardot (éds.), Histoire de l'électricité
en France, tome 1 : 1881-1918, Fayard, 1991
D.
Desjeux, A. Monjaret, S. Taponier, Quand les français
déménagent. Circulation des objets domestiques
et rituels de mobilité dans la vie quotidienne
en France, PUF,1998
D.
Desjeux, S. Taponier, S. Alami, I. Garabuau, «L'ethno-marketing
: une méthode pour comprendre la construction de
la rencontre entre l'offre et la demande. Le cas de la
domotique dans un quartier urbain en France», Penser
les usages, France Telecom, 1997
D.
Desjeux, C. Berthier, S. Jarraffoux, I. Orhant, S. Taponier,
Anthropologie de l'électricité. Les
objets électriques dans la vie quotidienne en France,
L'Harmattan, 1996.
| -
article paru dans le supplement de la revue Sciences
Humaines: Comprendre le consommateur en septembre
1998, avec Philippe Cabin, Dominique Desjeux, Didier
Nourrisson, Robert Rochefort |
e-mail:
d.desjeux@argonautes.fr
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