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ANTHROPIK

2013, D. Desjeux, Former des docteurs : le modèle de l’anthropologie professionnelle.

2013, P&P 230 : Doctorat professionnel, une nouveauté d’avenir (déc 2013)

Psychologues et Psychologies n°230

[publié le 05/12/2013]

Former des docteurs : le modèle de l’anthropologie professionnelle. Métissage des méthodes et alternance entre l’entreprise et la recherche académique

Dominique Desjeux, Anthropologue, professeur à la Sorbonne (université Paris Descartes), Directeur du Diplôme Doctoral Professionnel

Site : www.argonautes.fr

 

En 1989 je prends, à la Sorbonne (université Paris Descartes), la direction d’un Magistère de sciences sociales appliquées à l’interculturel, un diplôme à bac plus 5 qui combine formation académique et professionnelle. Son objectif est de former des socio-anthropologues qui pourront mobiliser leurs compétences en dehors de l’université dans des entreprises privées, des administrations ou des O.N.G. C’est une formation professionnelle par la recherche qui se veut à la fois sélective sur la base de projets personnels et intellectuels, et compétitifs par rapport aux anciens élèves des grandes écoles de commerce qui sont souvent bien implantés dans les métiers des études et du marketing.

En 1990, je crée avec Sophie Taponier un centre de recherche privée, la SARL Argonautes dont l’objectif est de construire une interface entre les demandes des entreprises, – les demandes d’anthropologie ne sont pas très nombreuses dans le domaine des études qui est surtout sensible aux approches en termes d’individu et de motivation – et les méthodes universitaires qui, en anthropologie, sont plutôt adaptées à des communautés rurales et exotiques et peu à la ville et à la grande consommation en supermarché, pour prendre deux exemples extrêmes de types d’enquêtes possibles.

Une des premières compétences professionnelles à acquérir sera celle de la «traduction », pour reprendre l’expression de Michel Callon, que ce soit des universités vers l’entreprise ou des entreprises vers l’université. En réalité nous découvrons petit à petit que le marché n’existe pas encore et donc que les débouchés pour des anthropologues professionnels sont en réalité très faibles. Il faudra une quinzaine d’années pour arriver à construire un marché de l’anthropologie professionnelle, la mondialisation et la crise ayant aidé fortement à promouvoir une demande anthropologique centrée sur les usages et les innovations dans des cultures inconnues comme la Chine, le Brésil ou l’Inde ou par rapport à un consommateur occidental qui devenait imprévisible sous contraintes de pouvoir d’achat. Les débouchés ne sont pas dans le marketing mais dans la R&D (Département de Recherche et Développement dans les entreprises) et les « études de fond ». Être un entrepreneur c’est découvrir que le marché que l’on vise est bien souvent invisible et ailleurs que là où on l’avait prévu.

En 1994 l’opportunité m’est donnée d’aller enseigner quatre mois et demi à USF (University of South Florida) à Tampa en Floride (USA) dans un département de français. Cela me permet d’atteindre un bon niveau d’anglais courant. Aujourd’hui, l’anglais est une des bases de la formation professionnelle universitaire, tellement la dimension internationale est devenue importante dans la compréhension des sociétés contemporaines. Plus largement la mobilité géographique et intellectuelle est une des bases de la formation à l’anthropologie professionnelle.

En 1995, j’étais au congrès des anthropologues américains à Atlanta qui montrait que 50% des PhD (docteurs) en anthropologie travaillaient en dehors de l’université. J’en ai tiré la conclusion qu’il fallait préparer les futurs docteurs à travailler en dehors de l’université. 10 ans plus tard, en 2005, il y avait autour de 450 docteurs habilités en sociologie par le CNU en France pour une quarantaine de places dans l’enseignement supérieur. Ce que j’avais vu à Atlanta se confirmait. De plus en plus de docteurs en SHS (Sciences Humaines et Sociales) devront travailler hors de l’université, sauf à penser qu’il faudrait, à l’inverse de l’Allemagne, ne former des docteurs que pour l’université.

Pour ma part, je pense qu’il faut former des docteurs, avec une formation de plus grande qualité, qui puissent à la fois travailler dans l’entreprise et dans le milieu universitaire et donc avec une double formation académique et professionnelle. Plus il y aura de docteurs dans les entreprises, plus il y aura de réseaux favorisant le rayonnement de l’université dans ces mêmes entreprises et plus l’université pourra répondre à sa troisième mission, après la formation et la recherche, de professionnalisation et d’utilité économique et sociale.

Depuis les années 2000 certaines universités françaises ont perdu en sciences humaines jusqu’à 40 % de leurs étudiants, les postes universitaires se sont raréfiés. Mais paradoxalement, en dépit de ces évolutions, le nombre de docteurs n’a pas beaucoup diminué en SHS. En 2006, il y avait autour de 500 inscrits en thèse à l’école doctorale des SHS Sorbonne (université Paris-Descartes) pour 200 thèses soutenues.

Je me suis demandé comment trouver des débouchés pour tous ces inscrits ou docteurs. Pourquoi ne pas leur fournir une formation complémentaire professionnalisante mais qui ne soit pas orientée vers les concours administratifs, ce qui est fait par ailleurs au niveau licence et maitrise, et D et surtout parce que la tendance actuelle depuis 20 ans dans le monde en Chine, au Canda, en Allemagne, en Grande Bretagne, en France est de diminuer le nombre des fonctionnaires.

C’est pourquoi, en 2007, suite à la disparition du Magistère de Sciences Sociales appliquée à l’interculturel dans les domaines des innovations, de la consommation et du développement durable, conséquence de la réforme LMD et que je dirigeais depuis 20 ans, j’ai créé un diplôme doctoral professionnel en sciences sociales à la Sorbonne, grâce à l’iade  sur la base d’une thèse à faire en lien avec un doctorat classique sur le modèle du Magistère mais à bac plus 8.

La création du diplôme doctoral professionnel : doubler le doctorat classique par un DU plutôt que de créer un diplôme d’Etat

Le plus simple aurait probablement été de transformer le Magistère en Master professionnel mais cela n’a pu se faire pour des raisons, tout à fait légitimes, d’équilibre institutionnel. Il a donc fallu innover. C’est grâce à l’aide de la vice-présidente CEVU de l’université, Monique Hirschhorn, que le diplôme doctoral professionnel a réussi à voir le jour, sans que le Ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche s’y soit particulièrement intéressé sauf à titre amical grâce à Patrick Hetzel, l’ancien directeur de l‘enseignement supérieur. Par contre Alain Fuchs, l’actuel PDG du CNRS, y a été impliqué en faisant notamment le discours inaugural de la première rentrée universitaire en 2007.

La difficulté de création d’un « doctorat professionnel » ou même d’un « Ph.D. professionnel » – et aucun des deux mots ne sera retenu pour désigner le diplôme – est qu’une partie des universitaires sont opposés au rapprochement entre universités et entreprises. C’est pourquoi la formule du Magistère qui est une combinaison entre trois diplômes d’université et trois diplômes d’État de type licence, Master 1 et Master 2 est une bonne matrice pour créer un doctorat professionnel et limiter ainsi les problèmes institutionnels. De plus le diplôme a été créé au niveau de la formation continue ce qui a simplifié les procédures administratives.

L’objectif du Diplôme doctoral professionnel en sciences sociales, créé avec Sophie Alami et Jean Claude Ruano, a pour objectif de former des anthropologues professionnels qui acquièrent à la fois les cadres méthodologiques de l’anthropologie et de la sociologie et la capacité à participer à la résolution des problèmes que des clients se posent, l’apport de l’anthropologie ne constituant qu’une part du processus de résolution du problème. L’objectif est de les former à un métier de responsable d’étude, fondé sur une compétence centrale : la capacité à gérer de bout en bout une enquête à partir d’un domaine souvent inconnu et sur la base d’une double discipline anthropologique et sociologique.

Chaque étudiant, et cela rentre déjà dans le processus de sélection et de formation, doit trouver un employeur, une ONG, un organisme public ou une entreprise qui se pose un problème concret, lequel demande de réaliser une recherche empirique et qui cherche à recruter un jeune doctorant dans le cadre d’une thèse CIFRE (une aide publique de l’ANRT qui permet de cofinancer le salaire de la thèse du doctorant), d’une allocation de thèse, d’un crédit impôt recherche (une aide fiscale de l’Etat) ou de contrats d’études à durée déterminée soit comme salarié, soit en free-lance, soit avec un statut d’auto entrepreneur, soit ou avec une société de portage.

C’est une formation qui alterne pendant trois ans une semaine par mois de cours à la Sorbonne et de tutorat pour suivre l’évolution des enquêtes de terrain, faire des apports théoriques, discuter sur des lectures de livres ou de journaux et recevoir des cours de professionnels, avec trois semaines en entreprise pour réaliser trois enquêtes de terrain, une par année, un peu comme une HDR (Habilitation à Diriger des Recherches) ou une thèse sur travaux.

Favoriser la réalisation d’une thèse à partir de trois terrains différents permet de s’adapter aux incertitudes de financement du marché. Certains étudiants ont réussi à faire une thèse grâce à trois financements différents, un pour chaque année de diplôme d’université. Au final la thèse peut porter sur une question de méthode ou d’épistémologie, comme cela a été le cas avec une thèse pour la R&D de Danone, ou encore sur un thème éclairé par trois enquêtes différentes comme pour la consommation des d’énergie pour GDF ou le développement durable pour trois institutions différentes. La diversité des terrains favorise la montée en compétence des étudiants en méthode et en raisonnement anthropologique ou sociologique. Normalement à la fin des trois années ils sont capables de travailler sur des questions et des terrains très divers.

Le contenu du diplôme doctoral professionnel : une formation qui alterne travaille en entreprise et université

En première année l’étudiant réalise une enquête qualitative auprès de 20 à 30 usagers finaux qu’ils soient consommateurs, professionnels ou demandeurs d’aide sociale, à une échelle micro-sociale, pour obtenir un premier diplôme de « chargé d’études consommateurs » en France et à l’international (DU1). En deuxième année l’enquête anthropologique porte sur des systèmes d’action à une échelle meso-sociale, accompagnée par des cours de sociologie des organisations, d’anthropologie interculturelle, de conduite de projet et d’animation de groupe, ce qui donne droit à un diplôme de « management d’équipe » (DU2). La troisième année est plus flexible et comprend une enquête quantitative collective à une échelle macro-sociale avec une ouverture sur la géopolitique, ce qui donne droit à un troisième diplôme, le DU3 « Diplôme Doctoral Professionnel en sciences sociales ». Il est couplé avec le diplôme de doctorat classique dont la thèse, soutenue à la Sorbonne devant un jury d’universitaires et de professionnels, est rédigée à partir des trois enquêtes et de leur problématisation théorique.

Chaque année donne droit à un DU, ce qui limite les risques de se lancer dans une thèse sans rien en retirer à la fin. Cela permet aussi au commanditaire des enquêtes d’avoir des résultats concrets tous les ans et aux étudiants de se former à la diversité des terrains et des échelles d’observation. Au bout de trois ans les docteurs sont capables de devenir responsable d’études à leur compte ou dans une entreprise et/ou d’enseigner dans l’enseignement supérieur. Une partie des étudiants s’arrête après la première ou la deuxième année ou après la deuxième année. Ceux qui vont jusqu’au bout de la troisième année ont le plus souvent des financements de thèse CIFRE, des financements ANR, des allocations de thèse Ile de France ou ont bénéficié de trois CDD. Pendant leur formation ils touchent entre 1500€ et 2000€ net par mois. Ensuite ils touchent entre 1500€ et 3000€ net par mois suivant qu’ils sont salariés dans une TPE, une grosse entreprise ou à leur compte.

Les méthodes de l’apprentissage professionnel : métissage et exploration

La méthode de formation à la Recherche à la demande (ROD, Research On Demand) apprend aux étudiants à gérer l’interface entre un problème posé par une organisation et une réponse socio-anthropologique sur, par exemple, les usages de la voiture, les économies d’énergie dans l’espace domestique, les pratiques du petit déjeuner ou du jeu en ligne, les pratiques généalogiques, celles du maquillage et des soins du corps, celles liées aux déchets ou aux médicaments. Les enquêtes peuvent être réalisées en France ou à l’étranger grâce à des horaires aménagés qui permettent de faire deux terrains de six semaines dans l’année.

Sur le plan méthodologique, l’anthropologie apprend à réaliser des enquêtes sur un mode inductif, c’est-à-dire sans problématique toute construite, sans hypothèses a priori sinon méthodologique et donc à explorer un domaine sur lequel il n’a bien souvent aucun point de repère. L’anthropologue ressemble au navigateur qui aborde une nouvelle côte au 16ème siècle sans bien savoir où il est. Il ne possède qu’un sextant pour connaître sa position par rapport au soleil, une boussole pour connaître sa direction et un fil à sonde pour éviter les hauts fonds. Il va dessiner une côte, puis une carte et petit à petit remettre le tout en perspective. En anthropologie, l’observation directe sur le terrain et la pratique des techniques visuelles, photos et films sont les deux techniques de base de recueil de l’information.

Dès la première année chaque doctorant doit apprendre à faire un film de 10’, à réaliser au moins une vingtaine d’interviews d’1h30 sur les lieux des pratiques, à la maison, dans un supermarché, dans un bureau. Ils apprennent à utiliser Internet pour faire des enquêtes qualitatives en ligne grâce à des intervenants qui sont des professionnels avec une forte formation universitaire.

Les doctorants sont aussi formés aux méthodes de résolution des problèmes grâce à des exercices de conduite du changement dont le principe est de présenter à un groupe pendant une demi-journée les résultats d’une enquête puis de le faire travailler pendant une ou deux demi-journée sur les actions à mettre en place. C’est la partie applicable de l’anthropologie. Elle relève elle aussi du métissage méthodologique. Les animations de groupe, les « teams building » ou les « cooking class » telles quelles sont pratiquées par Pragmaty, un cabinet spécialisé dans la conduite du changement et qui forme les étudiants à la Sorbonne, sont empruntés aux méthodes de la psychologie sociale, du management ou du conseil.

Un anthropologue professionnel doit donc apprendre non seulement à rédiger un rapport, un article, une synthèse, un PowerPoint, à monter un film mais aussi à communiquer les résultats de l’enquête pour rester à la fois le plus proche du vrai tout en respectant les contraintes du client. La part professionnelle et applicable de l’anthropologie demande d’apprendre des langues étrangères comme l’anglais ou le chinois, mais aussi d’apprendre à traduire, c’est-à-dire à faire le lien entre des enquêtes anthropologiques qui portent sur des pratiques, des interactions sociales, des contraintes et du sens avec des problèmes à résoudre. Ceux-ci portent en général sur des questions de changement, de décision, de tensions ou de conservation par rapport à un problème de marché, à une question sociale ou d’innovation.

Ouverture en guise de conclusion

Aujourd’hui, par rapport aux années 1990, l’anthropologie professionnelle intéressent des ONG, des administrations, des agences publiques comme l’ADEME qui travaille sur l’environnement et le développement durable, mais aussi et c’est plus nouveau, des entreprises nationales ou internationales comme EDF, L’Oréal, Priceminister, La Française Des Jeux, Peugeot, Danone, le laboratoire BeaufourIspen, Chanel, Bouygues Telecom, Nestlé, La Poste, Kellogg’s, Gaz de France, Orange, In process qui cherchent à comprendre les usages in vivo et le sens de leurs biens et services auprès des consommateurs issus de la même culture ou relevant d’une autre culture.

Par exemple l’anthropologie peut s’appliquer au Brésil pour analyser comment les produits de maquillage moderne vendus par l’Oréal ou d’autres sociétés s’inscrivent dans les nouvelles règles du jeu matrimonial rendues incertaines du fait de l’augmentation des divorces comme le montre Roberta Dias Campos dans sa thèse en anthropologie de la consommation à Rio de Janeiro (UFRJ/Sorbonne). Elle peut aussi s’appliquer aux USA pour analyser le poids du maquillage sur les femmes comme contrainte sociale prescrite, comme nous l’avons observé pour l’Oreal avec l’anthropologue Patricia Sunderland à New York.

Elle peut s’appliquer à la Chine d’aujourd’hui pour comprendre la logique de développement des grandes surfaces comme Carrefour à Guangzhou (cf. D. Desjeux, 2009, www.youtube.com/watch?v=ELoGPf0hd3E), celle des voitures avec l’anthropologue Ken Erikson à Beijing pour GM, ou pour observer les soins du corps comme nous le faisons avec WANG Lei pour Chanel, ou avec YANG Xiaomin, docteur en sciences sociales de l’université Paris Descartes/Sorbonne, et une équipe chinoise d’enseignants francophones à Harbin, Shanghai, Hangzhou et Guangzhou pour le R&D de l’Oreal à Shanghai. Grâce aux financements de l’Etat et des entreprises, le monde est redevenu le terrain de jeu de l’anthropologie ce qui est la vocation de départ de l’anthropologie.

Il existe déjà une demande internationale de professionnalisation des SHS au Brésil, en Chine, aux Etats Unis, à Taiwan, en France ce qui se traduit par des demandes de conférences et de publication pour des universités et des entreprises. Au final, il est donc probable qu’avec la baisse des postes dans l’université, la montée de la mondialisation qui crée un environnement inconnu et donc une demande plus forte de connaissances et d’enquêtes en sciences humaines et sociales, et enfin la nécessité de mieux comprendre les processus d’innovation, tout cela concoure à la multiplication des doctorats professionnels sous des formes juridiques diverses.