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Dominique Desjeux Activités

2103, D. Desjeux, Le progrès en agriculture

Innovation en agriculture

LE PROGRES EN AGRICULTURE

Dominique Desjeux

In L’intelligence est dans le pré. Penser la ruralité du XXIème siècle, Jean Marie Guilloux et Patrick Denoux, groupe Saint Germain, présenté par Stéphane Le Foll et Edgar Pisani, Bourin éditeur, pp. 223-228

Le rapport au progrès et par là aux changements et aux processus d’innovation qui traversent toute société et plus particulièrement ici la société française agricole depuis 200 ans, possède un rapport étroit avec les croyances c’est-à-dire avec les religions, les idéologies politiques et une partie des pratiques culturelles, mais aussi avec le bien et le mal ou encore avec la survie.

Traditionnellement quand on parle d’innovation technologique on pense plutôt à l’industrie, au chemin de fer et à l’électricité hier, et à Internet et aux NTIC aujourd’hui. Souvent on oublie que l’agriculture, mais aussi la grande distribution depuis le milieu du XIXe siècle, ont été des milieux spécialement ouverts à l’innovation et au progrès. Avec le Bon Marché, le « Bonheur des dames » de Zola, dans les années 1850, pour les grands magasins qui introduisent le prix unique, les centrales d’achat et la possibilité de rentrer et de sortir sans avoir l’obligation d’acheter, à l’inverse de ce qu’on appelait à l’époque les « magasins de nouveautés », d’un côté, et avec de l’autre la mécanisation agricole avec McCormick et la première moissonneuse-batteuse ou l’introduction des intrants chimiques en agriculture, l’innovation a joué un rôle de moteurs permanents du changement. L’innovation n’est pas un choix, c’est une contrainte qui conditionne la survie ou la mort d’un groupe, d’une région ou d’une société. Cela veut dire que les acteurs sociaux quels qu’il soit ont souvent eu historiquement à choisir entre l’innovation, la liberté, le déclassement ou la mort.

Cela veut dire qu’au-delà de la dimension imaginaire du progrès, – un imaginaire lié à la croyance au salut, c’est-à-dire en un monde meilleur, que ce soit celui du socialisme au XIXe siècle ou celui du catholicisme avec la promesse d’un paradis après la mort -, le progrès s’est toujours développé dans un contexte conflictuel. Le progrès a toujours posé problème par ce qu’il représente le sens qu’une époque donne au changement en train de se produire. Or ce sens a toujours été conflictuel et c’est ce conflit que l’on retrouve aujourd’hui autour des OGM ou du pétrole de schiste. C’est l’éternel combat des « anciens » et des « modernes », les agriculteurs penchant bien souvent, mais pas uniquement, du côté des modernes.

Wolfgang Schivelbusch, un historien des innovations, rappelle dans son livre publié en 1986, The Railway Journey, sur l’histoire de l’implantation du train en Angleterre que nous seulement certains médecins au XIXe siècle s’étaient opposés au développement du train au nom de l’hygiène, mais encore que dès le XVIIe siècle certains auteurs s’étaient opposés à la diligence en arguant que comme les hommes ne marcheraient plus un pied ils allaient se ramollir et perdre ainsi leur virilité.

Ces exemples ne sont pas là pour se moquer des mauvaises prophéties qui nous font rire aujourd’hui, comme le font souvent les « modernes » faces aux « anciens », mais pour rappeler quelque chose de beaucoup plus subtile en matière de prise de décision. En effet l’innovation ne se limite pas à l’invention par un créateur de génie. Une innovation est beaucoup plus que cela. C’est un processus social qui part de l’invention jusqu’àl’ usager final que ce soit une entreprise, un agriculteur, un supermarché ou un consommateur, en en passant par toute une série d’acteurs qui favorisent ou repoussent les chances de diffusion de cette innovation. Comme processus une innovation est donc le fruit d’une agrégation de multiple décision dont certaines vont la faire échouer et dont d’autres vont au contraire permettre son développement dans un milieu donné. C’est la multitude de ses rapports de force et de ces micros ou macro décision qui rend incertain le succès ou l’échec d’une innovation. Cet échec ou cette réussite est d’autant plus incertaine que personne ne sait avant la diffusion sociale de l’innovation quelle est la bonne information, qu’est l’information vraie, qu’est l’information pertinente pour mesurer la validité, la qualité et les dangers ou les potentialités de cette innovation. Un processus d’innovation est non seulement conflictuel, mais c’est aussi un processus incertain.

Le détour par le XIXe siècle, nous permet de rappeler la permanence de cette bataille autour du sens à donner à l’innovation avec d’un côté le Syllabus de Pie IX qui, en 1863, « résume » les condamnations du pape envers le libéralisme, – qui est de gauche à l’époque, comme aux USA aujourd’hui -, le darwinisme, la liberté de pensée, le rationalisme, la séparation de l’Eglise et de l’Etat, – ce qui n’est pas loin de ce que défendent aujourd’hui les frères musulmans dans le monde sunnite -, et de l’autre Rerum novarum, des « Choses nouvelles », de Léon XII qui tout en condamnant le socialisme recherche la justice pour les plus pauvres : « La soif d’innovations qui depuis longtemps s’est emparée des sociétés et les tient dans une agitation fiévreuse devait, tôt ou tard, passer des régions de la politique dans la sphère voisine de l’économie sociale. […] Tous ces faits, sans parler de la corruption des mœurs, ont eu pour résultat un redoutable conflit. » (http://www.vatican.va).

Ici l’innovation est plus vue comme une source de problèmes et d’agitation que comme une source de progrès, sans oublier le passage obligé par la corruption des mœurs. Déjà en 63 avant notre ère Cicéron démarre dans sa critique à Catilina avec cette célèbre diatribe « o tempora, o mores » ce qui est l’équivalent éternel de « il n’y a plus de saison », « le niveau baisse », « la faillite des élites », « les jeunes n’ont plus aucune conscience professionnelle. » C’est bien ce que le latiniste Lucien Jerphanion évoque à travers son livre Laudator Temporis Acti (c’était mieux avant…) en 2007, cela fait au moins 2500 ans que les mœurs se dégradent, et j’ajouterai que les innovations sont bien souvent désignées comme la source de la dégradation de ses mœurs.

Pourquoi partir de si loin ? Tout d’abord parce que ce n’est pas si loin que ça… Ensuite parce que ce petit rappel historique nous permet de comprendre la permanence de l’ambivalence du progrès, de la modernité et plus généralement du changement en France et tout particulièrement dans la France rurale. Il rappelle le rapport ambivalent du monde agricole, notamment dans les régions à dominante catholique comme la Bretagne, vis-à-vis du changement et du progrès. Censés être conservateurs politiquement – les « blancs » comme on disait dans la Bretagne décrite par Edgar Morin en 1967, dans Commune en France ou la métamorphose de Plodémet –, les agriculteurs catholiques étaient les plus ouverts aux réformes de structure et aux nouvelles technologies agricoles à l’inverse des « rouges » censés être plus progressistes politiquement, mais qui étaient plus conservateurs en matière d’innovation technologique. Innover ne relève pas forcément d’une psychologie innovatrice ou pionnières. Une même personne peut être conservatrice et traditionnelle dans un domaine et très progressiste dans un autre. C’est déjà ce que faisaient remarquer Edgar Morin, un des sociologues les plus originaux de notre époque, quand il remarquait dans son chapitre sur « L’ère moderne », qu’à l’échelle du village de Plodémet, les frontières explicatives par les variables sociaux démographiques liées à l’âge ou aux classes pouvaient se brouiller à l’intérieur d’une même personne. L’ambivalence du rapport à l’innovation est à la fois sociétale et personnelle.

Une invention devient une innovation quand elle est socialement acceptée par le groupe des usagers finaux, ici les agriculteurs. Si les usagers finaux adoptent l’innovation, c’est que bien souvent elle résout un problème comme celui du rendement, celui de la pénibilité ou celui de la division sexuelle des tâches entre les hommes et les femmes. En même temps qu’elle solutionne un problème, l’innovation produit d’autres problèmes qui ne sont pas toujours des effets prévisibles, mais qui sont bien souvent des effets inattendus et qui peuvent être négatifs. Les intrants chimiques ont permis d’augmenter les rendements, et par là de limiter les famines, et il faut se souvenir que la dépendance alimentaire de la France n’a été assurée qu’autour des années 1970. En même temps, les intrants chimiques ont introduit des maladies professionnelles et des risques sanitaires. C’est cette ambivalence qui est décrite par Georges Rouquier d’abord dans Farrebique produit en 1945 et qui décrit l’arrivée de l’électricité, le symbole du progrès, dans le village de Goutrens dans l’Aveyron, ce qui permet de substituer à l’énergie humaine une énergie industrielle qui limite la pénibilité. Ensuite dans Biquefarre, produit en 1983, l’auteur montre toutes les ambivalences du progrès et de la mécanisation.

L’émergence des effets négatifs du progrès conduit à l’émergence d’une idéalisation du passé et de la nature qui conduit à oublier que la nature elle-même est ambivalente avec du positif et du négatif. Au Congo par exemple, un pays où l’on cultive du manioc pour le manger, celui-ci ne peut servir d’aliments que s’il est plongé pendant quatre jours dans l’eau afin de faire sortir l’acide cyanhydrique qui est naturellement contenu à l’intérieur des tubercules de manioc et qui est un produit mortel. La nature possède sa part de danger. Les innovations produisent leurs lots de dégâts. Le progrès permet d’enchanter la tension qui naît de cette ambivalence. Il est donc à la fois positif et négatif.

Il apparaît aujourd’hui que l’innovation est d’autant plus un enjeu que la société traverse une période de crise qui fait que les acteurs sociaux sont angoissés. Une des façons de se sécuriser est de mobiliser un imaginaire qui présente le passé d’une façon idéalisée, ce que l’on appelle bien souvent le « bon vieux temps ». Or comme le paradis perdu de la Bible, le bon vieux temps n’a jamais existé, y compris pour les « trente glorieuses » comme le rappelle des auteurs comme Céline Pessis, Sezin Topçu et Christophe Bonneuil dans une autre histoire des 30 glorieuses (2013). Mais à vouloir trop montrer l’inexistence du bon vieux temps, les auteurs en viennent à oublier l’ambivalence des changements de la société française et donc la face de progrès des 30 glorieuses. C’est un livre paradoxal qui participe d’une autre forme d’enchantement, l’enchantement apocalyptique, une autre façon de se donner du sens dans un monde incertain.

Au final, le progrès, une des formes de l’enchantement moderne de la réalité, est un moyen d’accepter les effets négatifs de ce qu’il a lui-même produit. Mais ces effets négatifs sont bien souvent les conditions de la survie des groupes sociaux et des sociétés. Le courage, comme dirait la philosophe Cynthia Fleury, et de continuer à pousser sa pierre comme Sisyphe, même si l’on sait qu’elle est condamnée à redescendre et qu’il n’existe aucun progrès définitif comme il n’existe aucun malheur définitif, au moins à l’échelle des sociétés. Cependant, autant il est plausible d’imaginer Sisyphe heureux comme le propose Camus à la fin de son essai sur l’absurde, autant il est difficile d’imaginer un Français heureux, surtout parmi les papys boomers nés entre 1945 et 1960 et qui ont cru au progrès, si l’on se réfère aux nombreux sondages qui montrent qu’en déclaratif les Français sont les plus malheureux du monde. Il faut donc laisser en bas de la montagne la pierre désenchantée des papys boomers pour rechercher les nouvelles pierres qui vont nous permettre de gravir la montagne, de retrouver un nouveau sens au progrès, peut-être moins absolu, mais plus réaliste et tout aussi enthousiasmant. Comment changer la peur en potentialité. La précaution c’est l’enfermement, le changement c’est la vie.