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2017 06, Desjeux D, YANG Xiaomin, La confiance, la mémoire et les photos comme analyseur de l’émergence de la classe moyenne chinoise à partir de 1997

2017 06, Desjeux D, YANG Xiaomin, La confiance, la mémoire

Desjeux D., YANG Xiaomin, 2017, « La confiance, la mémoire et les photos comme analyseur  de l’émergence de la classe moyenne chinoise à partir de 1997 », in YANG Xiaomin et ZHENG Lihua, 2017, Chine–France : connaître et reconnaître, Septième séminaire interculturel sino–français de Canton, éditions Le Manuscrit Savoirs, Espaces interculturels Chine-Europe, pp. 443-466

 

La confiance, la mémoire et les photos comme analyseur  de l’émergence de la classe moyenne chinoise à partir de 1997

Dominique Desjeux, anthropologue, professeur à l’université Paris Descartes, Sorbonne Paris cité

Yang Xiao Min, docteur en sociologie, maître de conférences, directeur du département de français de la faculté des langues occidentales, université des langues étrangères du Guangdong, Guangzhou

Introduction

En 1998 Zheng Li Hua publie à l’Harmattan un ouvrage qui s’intitule Langage et interactions sociales, la fonction stratégique du langage dans les jeux de faces. Il est préfacé par Louis Jean Calvet, un linguiste qui a traité autant du colonialisme, que des banlieues ou de la chanson française. Surtout il développe  une linguistique encastrée dans le social. En 1995 Zheng avait déjà publié un livre qui fera date, Les Chinois de Paris et leurs jeux de face, suite à un premier contact en 1994. Cela fait donc 20 ans que Zheng Li Hua et moi, nous nous connaissons et que nous réalisons ensemble des enquêtes en Chine dans le cadre du CERSI et tout particulièrement avec la collaboration de Yang Xiao Min, mais aussi avec bien d’autres collègues chinois et français

Cette rencontre amicale et intellectuelle s’est faite indirectement grâce à deux personnalités, Denis Pryen pour l’Harmattan et Jean-Louis Calvet comme directeur de la thèse sur les jeux de faces. Tous les deux sont sensibles à la question coloniale et plus généralement à ce que l’on avait appelé dans les années 1950, le « tiers-monde », terme créé par Alfred Sauvy et Georges Balandier.

Dans sa préface Louis Jean Calvé rappelle que la notion de faces est d’origine chinoise et, qu’en un sens, le travail de Zheng permet de repréciser ce qui avait été développé par Ervin Goffman dans son livre Les rites d’interaction publiée en 1967 aux États-Unis puis en 1974 en France, par Pierre Bourdieu. Goffman faisait référence à un article de 20 pages publié en 1944 par Hsien-chin Hu sur les « Chinese Concepts of « face » » dans la revue de l’American Anthropologist Association. Surtout Louis Jean Calvé souligne qu’il existe un lien implicite entre la vision stratégique du jeu de faces développées par Zheng et la vision stratégique développée par Sun zi au sixième siècle avant notre ère, dans L’art de la guerre. Ce que nous propose Zheng c’est en quelque sorte « Un art de la face », une face qu’il faut gagner 争zheng1, une face qu’il faut donner ou protéger 给gei 3, une face qui circule comme le Qi  气à l’intérieur du corps et de la société, mais que l’on peut aussi perdre (perdre la face : mei2 mian4 zi‏没面子).

Aujourd’hui je me rends compte que nous avions aussi un lien invisible qui était celui de l’analyse stratégique. Pour Zheng c’était celle de Sun Zi et pour moi celle des relations de pouvoir qui s’organisent autour de la gestion des zones d’incertitudes telles qu’elles avaient été théorisées par Michel Crozier. Je suis assez convaincu aujourd’hui que l’analyse stratégique des systèmes d’action est très proche de l’analyse stratégique chinoise, au moins sur un point, celui de l’importance qui est accordée à l’observation de la situation. Dans les deux cultures c’est une analyse pragmatique qui nous est proposée. Il me semble donc intéressant de reprendre la suggestion de Jean-Louis Calvet faite en 1998 qui est non seulement de proposer une relecture de L’art de la guerre mais aussi de montrer en quoi il existe des points communs entre les deux analyses stratégiques chinoises et occidentales.

Cependant, le plus inattendu est que, grâce à cette rencontre de 1994, nous allons assister au phénomène social qui a le plus bouleversé le monde depuis le milieu des années 1990, celui de la montée de la classe moyenne chinoise associée à l’émergence de la grande consommation dans les BRICs (Brésil, Russie, Inde, Chine), celle de l’urbanisation et de la puissance géopolitique de la Chine. Nous l’avons observé de façon inductive c’est-à-dire en suivant une méthode exploratoire qui ne fait pas d’hypothèse sur les résultats de l’enquête, puisqu’on ne sait pas encore ce que l’on cherche. Pour le moment, en 1997, on essaie de comprendre, auprès d’une dizaine de familles, celles des parents des étudiants de Guangwai,  quelle est la vie quotidienne de cette nouvelle classe moyenne chinoise cantonaise qui est en train de voir ses revenus augmenter,  d’acquérir des logements plus spacieux que leurs parents, d’aller au restaurant[1], de s’équiper en électroménager, en Internet, en ordinateurs, en pagers (les bibi ji) et en téléphones mobiles[2]. C’est le rappel des toutes premières enquêtes que je vais présenter ici pour la première fois.[3] elle donne la parole à des Chinois ordinaires qui s’expriment sur leur rapport à la famille, à l’histoire, à la mémoire et à l’intérêt ou non de transmettre tous ces souvenirs. Ce sont des témoignages de première main qui nous ramènent 15 ans en arrière et nous permet de mesurer les permanences et les changements qui ont parcouru la Chine.

L’émergence de la société de consommation : les signes de la confiance et de la méfiance face aux changements de la vie quotidienne au milieu des années 1990 à Guangzhou

En 1997, nous commençons une première enquête qualitative, en milieu universitaire, sur les représentations des Chinois vis-à-vis de la confiance et de la méfiance, grâce à un financement de la Mission Recherche de la Poste en France dirigée par Françoise Bruston. C’est une enquête exploratoire qui s’appuie sur trois tables rondes et sur la méthode des « photos stimuli » qui consiste à faire réagir les participants à la vue de photos prises sur la vie quotidienne en Chine. Nous demandons aux membres du groupe de nous expliquer ce qui leur donne confiance ou ce qui leur produit de la méfiance dans la vie quotidienne.

L’objectif est de comprendre les signes que les acteurs mobilisent pour construire leur perception de la réalité. Ces signes vont leur permettre d’arbitrer entre des choix qui portent sur l’alimentation, l’épargne et la protection de leur économie. Ces choix sont les signaux faibles que les chinois sont entrain de rentrer dans une nouvelle société de consommation, même si on ne devine pas encore l’importance qu’elle prendra 10 ans plus tard. C’est un début d’analyse stratégique sur les calculs que les acteurs vont faire en situation d’incertitude. Elle suggère que la méfiance et la confiance ne sont pas explicatives en soi des comportements des acteurs, mais que leur poids varie en fonction des incertitudes et des signes que les acteurs se construisent pour gérer cette incertitude.

En 1997, quand on pose la question de savoir si l’Etat fait confiance,  celui-ci, et tout ce qui relève des services publics, est associés à l’idée de confiance. Un grand magasin d’État, un friendship, donne confiance « parce qu’il appartient à l’État. » Une Supérettes aussi fait confiance « parce que c’est un petit magasin tenu par un organisme public, l’Académie des Sciences de Guangzhou. Un magasin tenu par une telle unité, normalement c’est pour protéger les intérêts des cadres, et là les produits ne sont pas chers. »

Les métiers de l’information qui sont des métiers publics font aussi confiance : « Présentateur à la télé, speaker des nouvelles, les commentaires du journal d’État ça donnent confiance ; le speaker de la radio centrale, il représente l’État, donc il ne doit pas émettre des mensonges. Il a la responsabilité de dire la vérité. » De même « La police, les militaires » font confiance. « Les policiers, c’est parce que ce sont des métiers qui sont faits pour protéger les autres. » Les vieux aussi font confiance : « Des retraités qui jouent aux cartes. Dans le parc cela fait naturel. C’est calme, il n’y a pas de conflit, c’est harmonieux » « les vieux sont toujours plus sympathiques que les jeunes. »

Dans le milieu académique, tout ce qui est publique fait plutôt confiance. La confiance nait de l’harmonie et de la paix. Au niveau des représentations, l’État, le secteur public, la police sont des signes de paix et d’harmonie. La confiance ne semble pas associée au privé et à la jeunesse.

Quand on évoque l’avenir à travers le thème des assurances maladies et de la retraite qui sont garanties par l’État, on découvre que ce qui rend méfiant, ce n’est pas l’Etat en tant que tel, mais l’inflation. La méfiance est associée à une incertitude qui, quelque part, perturbe la confiance que l’on a dans l’Etat. On comprend au final que la confiance ne fonctionne que si elle est associée à une capacité de maitrise de leur épargne par les acteurs eux-mêmes.

Un jeune de 25 ans explique qu’il serait prêt à épargner de l’argent pour la retraite « Mais en fait c’est la valeur du yuan qui pose problème car on ne sait pas du tout si dans 10 ans ou 20 ans le yuan vaudra encore quelque chose. En 1985, à peu près, mes parents gagnaient 50  yuans par mois et c’était suffisant pour toute la famille. Aujourd’hui avec 500 yuans on n’y arrive pas. En 10 ans on a gagné dix fois plus, mais c’est de l’argent qui ne vaut plus rien et donc on ne sait pas ce qu’il vaudra dans 10 ans ou dans 20 ans »

On retrouve dès cette époque en Chine ce que l’Europe de l’Ouest a connu entre 1945 et 1975 c’est-à-dire une forte croissance, une consommation plus importante et une forte inflation. Mais, à cette époque le lien entre ce que nous observions et les « 30 glorieuses », n’était pas encore démontrables sauf sous forme d’intuition comme nous l’avons écrit dans notre conclusion de notre rapport de 1998 sur la mémoire en Chine.

La peur de l’inflation explique pourquoi certains pensent que « les jeunes dépensent plus que les personnes âgées parce qu’ils croient que même si on met l’argent pour épargner cela ne sert à rien. (F 25 ans).» Cependant comme une partie des Chinois n’a pas d’argent, une personne fait remarquer que « si on n’a pas l’argent, il n’y a pas de problème de protection de la valeur de l’argent. C’est lorsqu’on a de l’épargne, des économies qu’on pense à comment protéger son argent ».

C’est pourquoi les Chinois vont développer plusieurs stratégies de protection de leurs économies. Certains essayent de se protéger contre la baisse de la valeur de leur épargne en  investissant dans des produits qui semblent moins sensibles à l’inflation comme l’or, les devises étrangères et l’immobilier «  On dit qu’il faut acheter une maison ou bien qu’il faut acheter de l’or » « Il faut faire des achats immobiliers, pour protéger la valeur de l’argent » « Il faut acheter des devises, des dollars (F 22) ; oui on achète des dollars »

Avec le recul, on sait que depuis 1997 les prix de l’immobilier n’ont pas cessés d’augmenter en Chine. Même si on annonce depuis 2004 l’explosion potentielle d’une bulle immobilière, celle-ci n’a toujours pas explosée. Elle reste cependant une menace potentielle. De son côté, l’once d’or est passé de 270 $ en 2000 à 1800 $ en 2012, pour redescendre ensuite à 1300 $ en 2014. Une partie de la demande d’or est chinoise.

En termes de méthode, l’enquête qualitative inductive avait donc bien montré l’émergence de signaux faibles sur l’existence de pratiques d’achat d’or. Ce n’est que cinq ou 10 ans plus tard que l’on peut savoir si ces signaux faibles vont devenir des réalités fortes, ce qui est le cas aujourd’hui.

Une autre solution consiste à pratiquer des prêts entre particuliers sous la forme d’une tontine yang3 lao3 chu3 jin1 hui4 养老储金会 (organisation d’épargne d’argent pour nourrir les vieux) : « la tontine c’est souvent entre un groupe de connaissance, entre les parents, un cercle d’amis, alors que « accumulation de capital », c’est souvent avec  une entreprise »

Les chinois entrepreneurs pallient le problème de l’inflation grâce au développement d’une économie souterraine. «Chez nous il y a des façons de faire illégale. En chinois cela s’appelle  ji2 zi1 集资accumulation de capital. Un entrepreneur rassemble une certaine somme d’argent pour faire de l’épargne. Mais au lieu de déposer l’argent à la banque il prête cet argent à une autre entreprise privée avec un taux d’intérêt très élevé sur une durée déterminée. Par exemple on propose 15% de taux d’intérêt et au bout d’un an on vous remboursera le capital et le taux d’intérêt. Les entreprises ont de gros besoins d’argent. C’est interdit, mais on pense que c’est un meilleur moyen de se protéger. » « Cela se fait de plus en plus » « Oui bien sûr il y a des trompeurs ; Il y a des gens qui ramassent l’argent juste pour partir après avec », « Parfois cette pratique peut passer par une banque. Ça ne se dit pas mais on sait que c’est la banque qui fait cela. Maintenant, en 1997, en Chine, beaucoup de banques sont en difficultés. En gros l’économie ne marche pas très bien. Donc il y des entreprises qui ont emprunté de l’argent et qui n’arrivent pas à rembourser. Ce qui fait que c’est difficile pour les banques de récupérer leur argent. C’est pourquoi, parfois, certaines banques utilisent ce moyen d’emprunter de l’argent (pour résoudre ce problème). »

Avec le recul cela ressemble beaucoup à l’émergence d’une sorte de « Shadow banquing », de banque souterraine, entre entreprises, tel qu’on peut l’observer aujourd’hui dans l’économie chinoise. Cette pratique est aussi l’indice d’un écart très classique entre un déclaratif en faveur de la confiance et une pratique qui montre une certaine méfiance face aux institutions publiques. Les signes de la confiance perdent de leur force sous contrainte d’incertitude.

La confiance ou la méfiance ne se limite pas au champ de l’économique et de l’État elle renvoie au lien social et à toutes les micros interactions sociales qui organisent la vie quotidienne. Ainsi, en 1997 il existe comme un sentiment diffus de méfiance associé à la peur d’être trompé, qi1 pian4 欺骗 : « Pour moi, être trompé, c’est un phénomène qu’on voit partout, aussi bien dans les relations sociales que dans toutes sortes de situations. C’est partout », « Maintenant il y a trop de trompeurs, trop de produits faux », « Y a trop de marchands malhonnêtes qui ont des fausses marchandises. » « On dit que maintenant tout est faux, sauf papa et maman. »

La méfiance est d’autant plus sensible que le « bon vieux temps » est idéalisé : « Mes parents sont gentils avec les autres. A leur époque il n’y avait pas tant de trompeurs. Mais la société change. Les braves gens se laissent facilement tromper par les autres. Mon père m’a dit à maintes reprises qu’il ne fallait pas faire de bonnes actions, qu’il ne fallait même pas soulever un enfant tombé par terre. Quand vous soulevez un enfant un homme peut surgir et dire que c’est vous qui l’avait fait tombé donc il faut payer pour soigner la blessure de l’enfant. Souvent on prépare des scènes qui nous frappent et pour nous faire chanter après. »

 On retrouve ici un phénomène universel décrit par Lucien Jerphanion dans l’un de ses livres : Laudator temporis acti, c’était mieux avant (2007, Taillandier). Ce phénomène du bon vieux temps est bien souvent le signe d’un changement profond et d’un sentiment d’insécurité. Cela paraît un peu paradoxal en Chine si l’on pense à la période de la révolution culturelle qui n’a pas laissé que des bons souvenirs.

En 1997, les publicités associées à des nouvelles technologies de l’électroménager de la communication commencent à fleurir dans les rues. Une partie des marques font confiance mais elles doivent remplir certaines conditions. Par exemple il existe des marques anciennes à Canton. Elles peuvent faire confiance parce que « en général les gens qui travaillent dans ces boutiques où il y a des vieilles marques ont le sens des responsabilités, » « ils ont le sens de la réputation du produit, » « ils sont fiers de leur marque. » L’ancien, au deux sens du terme de personne et d’objet, fait confiance.

Les marques étrangères donnent confiance : « je crois que Motorola est une grande entreprise américaine. C’est connu. C’est de très bonne qualité. » L’étranger fait confiance parce qu’il semble garantir le contrôle de la qualité et de la sécurité des produits. Par contre, sur les marques chinoises d’électroménager, comme un réfrigérateur, les avis sont partagés : « Elle ne connaît pas très bien cette marque de réfrigérateur chinois et donc elle ne lui fait pas confiance, moi je la connais, je lui fais confiance, par ce que c’est une marque de mon pays natal. »

A l’inverse une autre personne déclare : « Je préfère les réfrigérateurs japonais. Ils sont de bonne qualité. » Face à une publicité de machines à laver chinoise sur un abri bus, une personne déclare : « Ce sont des machines à laver de marque chinoise. Je n’aime pas cette marque. Je préfère l’électroménager japonais. » Le slogan de la marque est : « Le roi des réfrigérateurs chinois. » Il est associé à de l’eau qui évoque « la puissance du fleuve jaune. » Et donc pour certains, « c’est une bonne marque. Elle a une histoire. Je la connais depuis que je suis petite » « Elle n’est pas très chère. »

La connaissance de l’origine publique, étrangère ou du pays natal joue comme un des signes de la qualité et de la sécurité. L’origine joue comme une sorte de traçabilité de la qualité du bien ou service. Les racines, l’histoire, la durée sont les signes qui évoquent la confiance comme nous le verrons ci-dessous pour les pratiques de la mémoire en Chine.

Dans le domaine alimentaire pour donner confiance, il faut que le poisson soit vivant ainsi que les animaux comme les poulets ou les serpents. Quelque part la confiance dans les aliments est directement liée à une conception chinoise de la nature qui fait un lien entre le vrai, le beau, le bon et la nature :  » Je pense que depuis l’antiquité jusqu’à maintenant, les intellectuels chinois préfèrent le vrai, le naturel. On peut citer un exemple très concret, très typique. Par exemple dans la peinture traditionnelle chinoise, le thème de la montagne et l’eau est presque le plus fréquent. C’est ce qui évoque la nature. » « En Chine on dit : le vrai, le beau et le bon. En Chine on lie souvent c’est trois éléments ensemble. Pour moi une beauté réelle cela évoque la confiance parce que d’après moi si c’est vraiment beau cela doit être vrai. » «Il y a deux sens pour le mot naturel : Cela veut dire aller de soi, c’est à dire vient du cœur, spontané, l’autre sens c’est la nature. » C’est pourquoi le mouvement écologiste ne parait pas naturel en 1997 : « l’Écologie c’est une école qui protège la nature, mais ce n’est pas le naturel. C’est une action qui n’est pas naturelle. C’est une action artificielle pour protéger la nature. » Au final la sage se retire dans la montagne, en dehors du monde artificielle :  » Une vie idéale c’est dans la montagne, au bord de l’eau, avec une canne à pêche. »

À la fin des années 1990, la confiance à l’inverse de son symétriques la méfiance, est associée à un imaginaire de calme, – celui de la montagne et de l’eau -, d’héroïsme, – comme le chrysanthème, jú huā菊花‏ qui fleurit en automne malgré une nature hostile -, de pureté, – comme le Lotus dont la beauté symbolise la pureté qui a vaincu l’impureté de la boue dans laquelle il est né – , de chaleur des sentiments, – comme une fleur rouge qui symbolise la vie et la permanence, et donc qui donne du sens à la vie -, et enfin à « l’esprit intellectuel qui ne se plie pas », comme la fleur rouge du prunier « qui symbolise la résistance au froid, mais en fait cela symbolise l’esprit des intellectuels qui ne plient pas face à la force de l’extérieur. »

Il est difficile de savoir si cet imaginaire de la confiance et de la méfiance est le même aujourd’hui ou s’il a évolué avec le développement de l’urbanisation, des habitudes de consommation et du confort lié au logement et à la vie quotidienne, ou encore avec l’émergence des problèmes de pollution et de sécurité des produits alimentaires ou des produits liés aux soins du corps. Il semble que, d’après nos dernières enquêtes menées, avec tout particulièrement Yang Xiao Min et Wang Lei, sur les pratiques de soins du corps et les usages du maquillage à Guangzhou, Hangzhou, Beijing et Harbin entre 2007 et 2014, la méfiance vis-à-vis des biens de consommation liés à l’alimentation, à l’eau et au corps soit plutôt en progression. Ce que l’on peut dire malgré tout c’est que la méfiance est l’indicateur d’un sentiment d’insécurité face au monde qui change au moins pour certains. C’est ce que l’on va retrouver dans un dans notre enquête sur la mémoire qui évoque, pour une part, cette confiance ou cette méfiance par rapport au passé ou par rapport aux futures.

Les pratiques et les représentations de la mémoire à Guangzhou : les cadres historiques et sociaux de la mémoire

Ce qui frappe dans cette enquête c’est l’importance qui est accordée par les interviewés à l’histoire, au collectif et à la famille avant l’individu et à son anniversaire personnel[4]. Le deuxième élément marquant est l’importance de la révolution culturelle qui est souvent présentée comme une tentative historique d’élimination de la mémoire familiale, comme une opposition au confucianisme.

C’est pourquoi, dans les années 1990, on trouve à la fois des personnes qui n’accordent pas beaucoup d’importance à la généalogie familiale, aux anniversaires et aux fêtes traditionnelles, sur la lancée des normes « révolutionnaires », mais aussi, à l’inverse, des personnes qui vont revendiquer une filiation familiale, une nécessité de célébrer les fêtes traditionnelles et une importance  à accorder au culte des ancêtres.

Là encore 15 ans plus tard on peut observer le renouveau des pratiques traditionnelles chinoises mais transformées pour une part par la société de consommation et par l’augmentation du revenu des familles chinoises urbaines. Cela se traduit par la multiplication des autels liés aux ancêtres, celle des autels liés à Bouddha et des dépenses somptuaires pour la fête des morts le jour de Qing1 Ming2 (清明), le 5 avril, comme le rappelle le romancier Qiu Xiao Long dans son livre Dragon bleu, tigre blanc (2014, Liana Levi) ou encore par l’embellissement des temples.

Les souvenirs historiques : la reconstruction permanente des souvenir légitimes

Les souvenirs historiques font référence à l’occupation japonaise et à la guerre : « Je me rappelle l’histoire de la blessure des mains de mon grand-père, c’est pendant la guerre sino-japonaise, quand il a fait un travail dur pour les Japonais, un soldat l’a beaucoup fouetté, donc ses mains ont été gravement blessées, et sont devenues handicapées. » « Mes ancêtres sont originaires du Shandong, mon arrière-grand-père maternel était venu s’installer au Guangxi, pour se soustraire à la tourmente de la guerre. »

Ces événements expliquent pourquoi une partie de la mémoire familiale s’est perdue, ou bien ce que la mémoire familiale a sélectionné dans sa propre histoire. Les inondations qui ont marqué depuis longtemps l’histoire agricole de la Chine sont aussi une source de déplacement migratoire et de transformation de la mémoire familiale : « Je connais l’histoire du père de mon grand-père. Le père de mon grand-père avait encore un frère. A l’époque, à cause d’une inondation, ces deux frères se sont séparés. L’un s’est installé dans le village à côté de la montagne, l’autre, dans le village près de la rivière. C’est pourquoi dans la région où je suis né, il y a deux grandes familles qui portent le même nom. »

Le manque de traces matérielles de la mémoire familiale, tel que nous pouvons l’observer dans les logements où nous réalisons nos interviews en 1998, s’explique à la fois par les guerres, la révolution culturelle et les inondations qui ont provoqué une migration associée à la perte des objets de la mémoire : « Pendant mon enfance, c’était la guerre contre les Japonais, il m’a fallu quitter ma famille pour faire mes études. Je n’ai pas gardé une impression très profonde de ma famille. » « Mon père a quitté son pays natal pour faire ses études et travailler, il n’a rien porté de chez lui. »

Cela s’explique aussi par la pauvreté des paysans qui possédaient peu d’objets : « Je sais seulement que ma grand-mère a mené une vie très dure, car mon grand-père était mort très tôt de tuberculose pulmonaire. Mon père est le plus aîné des 4 frères, il a aidé ma grand-mère à travailler la terre et faire du ménage. Il a arrêté ses études au niveau de l’école secondaire spécialisée pour gagner sa vie plus tôt. » Dans cette enquête c’est la révolution culturelle de 1965-1975 qui semble l’évènement le plus marquant.

La révolution culturelle a provoqué à la fois une rupture dans la transmission des généalogies familiales et des objets symbolisant cette continuité. Transmettre la mémoire familiale et les objets qui lui étaient associés était perçu par une partie des interviewés comme un risque politique : « Je sais que mes ancêtres étaient mandarins. Ma famille était la plus grande famille, le plus grand clan du village. Le mandarin avait deux femmes. Au mur du temple des ancêtres, sont suspendus les portraits de ces trois personnages, celui du milieu représente ce mandarin. D’ailleurs l’ancienne maison a une forme bizarre, deux portes, deux corridors sont parallèles. La grande salle se trouve au milieu. Après c’est une cour et ensuite c’est la salle intérieure. Cette belle maison avec des cours spacieuses a été détruite pendant la révolution culturelle. » « Pendant la Révolution culturelle, on évitait de parler des ancêtres si on n’était pas originaire d’une famille pauvre. Ces dernières années, on reprend l’habitude de parler des ancêtres. » Ce n’est que 20 ans après la fin de la révolution culturelle que certains renouent avec l’entretien du lien entre les vivants et les ancêtres, avec le culte des ancêtres.

D’autres étaient favorables à la révolution et ont préféré ne pas en parler pendant longtemps et donc rompre de fait avec une partie de la mémoire familiale : « Dans notre mémoire, l’histoire familiale ne remonte pas très loin, parce que mon propre père est parmi les vieux vétérans de la révolution. Il a participé à la guérilla, avant la fondation de la nouvelle Chine. Mais comme lui est issu d’une famille de riches, pour participer à la révolution il a fallu qu’il trahisse sa famille. Alors ensuite il en a très peu parlé. Aujourd’hui, parce que la situation a changé, et parce qu’il est très vieux, il parle un peu de son enfance. » Là encore on assiste à un changement de la mémoire familiale en fonction de l’évolution des idées politiques et de celle de la société.

D’autre ont participé à la révolution culturelle sur un mode plus positif : « On est né, on a grandi à une époque particulière. Je suis née au début des années 50. Au moment de la révolution culturelle j’avais 12 ans. On a participé à beaucoup de mouvements de l’époque. On n’allait pas à l’école, on écrivait des Dàzì bào (大字报) pour critiquer le régime capitaliste. En 1968, on a été à la campagne, pour répondre à l’appel du Président Mao. Il fallait que les jeunes intellectuels comme nous reçoivent aussi la rééducation des paysans et des ouvriers en plus de l’éducation scolaire. » Souvenirs heureux ou neutres pour les uns, ou malheureux pour les autres : « La seule date [négative] que je retiens, c’est le jour où j‘ai été envoyé à la campagne pour travailler la terre. » « Ma première photo je l’ai prise en 1968 quand je suis rentrée de la campagne. Je suis allée au parc Yue4 xiu4 (越秀) (le plus grand parc à Guangzhou) avec mes tantes pour nous amuser. J’y ai pris une photo au bord d’un lac. »

C’est pourquoi la révolution culturelle reste un souvenir ambivalent et ambigu. Il peut être utilisé aujourd’hui comme un moyen éducatif pour pousser les jeunes à travailler en souvenir de ceux qui n’ont pas eu la chance de pouvoir le faire à cause de la révolution culturelle : « J’en parle à ma fille quand elle n’a pas réussi ses examens, pour l’encourager à consacrer plus d’efforts à ses études. Je lui parle souvent de ma jeunesse : à cette époque-là, on était fier de ne pas faire d’études. J’ai perdu alors l’occasion d’apprendre. Par conséquent, aujourd’hui, mon travail est très dur, [parce que je n’ai pas de diplôme] et en plus je risque de le perdre. » « Quand je trouve ma fille paresseuse, je lui explique que pendant la révolution culturelle, je lavais les 21 fenêtres chez moi, ça me prenait trois jours et les autres m’appréciaient beaucoup. »

 La révolution culturelle a été le souvenir le plus marquant de la génération de 40 à 50 ans en 1997, de 55/70 ans aujourd’hui. C’est un événement aussi très clivant entre les personnes et les groupes. Ceci explique le rapport compliqué de cette génération avec la mémoire de ces événements. Certains ne veulent plus en parler. D’autres sont prêts à les évoquer, au moins d’une façon indirecte, à travers les « chants rouges » (hong2 ge1红歌). Ceci confirme bien que la mémoire ne relève pas que de l’individuel mais qu’elle est encastrée dans le social comme l’avait déjà montré le sociologue Maurice Halbwachs dans Les cadres sociaux de la mémoire en 1925.

Les usages sociaux de la transmission des souvenirs : rappeler le passé pour mieux vivre aujourd’hui, limiter la mémoire du passé pour regarder vers l’avenir

Autrefois « A la campagne, le soir après le dîner, toute la famille s’asseyait dans la cour, on bavardait, on parlait de l’histoire familiale, souvent, les adultes racontaient les histoires des ancêtres. » Cependant aujourd’hui, en ville, tout le monde ne transmet pas la mémoire familiale.

Pour ceux qui cherchent à transmettre la généalogie familiale, les repas sont les moments privilégiés de cette transmission : « Je leur en parle lors du dîner familial. » Mais l’expression de la mémoire familiale se limite au cercle de la famille : «  avec les personnes n’appartenant pas à la famille, je ne parle pas du passé de ma famille. »

Cette transmission orale peut se faire par le père, le grand père ou par la grand-mère. Elle se fait plus facilement quand les générations cohabitent quand elles n’habitent pas trop loin les unes des autres : « Nous vivons ensemble sous trois générations, une bonne entente règne. Lorsque les membres de la famille se réunissent, nous en parlons souvent. »

Ce sont surtout les enfants qui sont ciblés. Parfois, parmi les enfants ce sont les garçons qui sont plus ciblés, ce qui pourrait s’expliquer par l’importance de la patrilinéarité de la famille chinoise : « Nous parlons moins à nos filles, mais nous parlons un peu à notre petit fils, par exemple, on dit que nous n’avions pas de jouets à ton âge, il ne faut pas demander trop. »

Les souvenirs évoqués ont en général trois objectifs, pousser à mieux travailler à l’école, inciter à ne pas trop dépenser, et enfin donner le sentiment d’une appartenance collective, d’une identité, qui donne de la stabilité dans un monde aujourd’hui en pleine transformation.

Inciter les enfants à mieux travailler à l’école est un des premiers objectifs de la transmission des souvenirs familiaux : « Oui souvent [je leur parle du passé] parce que je veux leur dire qu’il faut bien étudier, qu’ils ont une bonne occasion aujourd’hui de réussir leur vie parce que moi, par exemple je n’avais pas assez d’argent pour continuer mes études », « Je parle souvent de cette histoire  familiale quand je trouve que  mes enfants sont un peu paresseux, pour les encourager à consacrer tous leurs efforts à leurs études, à progresser. Leur environnement est beaucoup plus facile que celui de mon père, ils doivent bien étudier. »

Le second objectif éducatif est de tenter de limiter la consommation des enfants.  Ce thème est une source de tension entre générations : «  J’ai beau en parler à ma fille, elle ne veut pas m’écouter et elle ne peut pas comprendre. Par exemple, je lui ai parlé de la vie difficile où nous n’avions presque rien à manger mais elle m’a répondu: « Pourquoi n’es-tu pas allé acheter quelque chose? » », « Autrefois, la vie était dure, on ne pouvait pas tout acheter donc je demande à mon fils de ne pas trop gaspiller. »

Le troisième objectif de la transmission du passé est de contribuer à la construction identitaire des enfants : « Mon fils ne connaît pas clairement la culture de son pays natal, où sont ses racines. », « je lui raconte les événements traditionnels en Chine, par exemple, la fête du 07 Juillet qui fait référence à la légende de la tisserande et du bouvier qui se rencontrent une fois par an pour le 7ème jour de la 7ème lune. », « Oui, c’est très important. Comment peut-on rester dans un pays sans apprendre l’histoire? Grâce à l’histoire, on sait comment le pays se développe. Mon père m’a habitué à la lecture de l’histoire et de la politique. »

Cette construction identitaire est d’autant plus importante que les parents et les grands-parents ont le sentiment de vivre de grands changements et que la société est en train de se transformer en profondeur : « Oui, avec ces histoires, je leur montre que la société change toujours, et que chaque époque a sa mode. », « Oui. Parce que c’est l’histoire, c’est la tradition. Pour une personne c’est important de ne pas oublier l’histoire, ni la tradition. Bien sûr l’époque évolue, les individus progressent, mais tout ça est basé sur les acquis antérieurs. » « Oui, je pense que c’est important de raconter ces histoires familiales à mon enfant. Quand  il entrera dans la société, il ne se sentira plus isolé. Il saura que derrière lui, il y a un grand groupe familial, cela pourra lui donner la sensation d’être stable »

Dans certains cas, ici celui d’une personne appartenant à la minorité Hakka, la tradition identitaire familiale est même plus fiable que celle qui est proposée par l’État : « Les livres historiques sont destinés au gouvernement qui a sélectionné les événements historiques. Alors ils ne sont pas complets. Les livres non officiels peuvent rectifier l’histoire. Ils ont un intérêt pour la langue, la culture et l’histoire du pays. Par exemple, avec l’arbre généalogique, on peut comprendre l’immigration et la mobilité des Hakkas. La science de la culture Hakka dépend surtout de l’arbre généalogique ».

L’histoire familiale doit se transmettre de génération en génération, car elle correspond à la tradition confucéenne, « en raison de la conception [familiale] traditionnelle des Chinois. » Certains dépensent même beaucoup d’énergie pour mettre en contact leurs enfants avec leurs grands-parents grâce à l’émergence d’une « nouvelle technologie » en 1997, le téléphone : « Je l’emmène chez mes grands-parents, je lui demande de prendre davantage contact avec eux par téléphone. »

Des grands-parents chinois regrettent la perte de la traditionnelle éducation morale qui, pour eux, a disparu aujourd’hui : « Autrefois on considérait plus le développement psychologique ou mental des individus. On accordait une plus grande attention au développement psychologique et moral des enfants. (Alors qu’aujourd’hui, cette tradition est un peu perdue) »

Certains parents pensent cependant qu’il faut respecter le choix de leurs enfants et qu’ils sont libres de transmettre ou non la mémoire familiale : « Ca dépend d’eux-mêmes. Je leur raconte quand même, mais qu’ils le transmettent ou pas à leurs descendants, ça je ne m’en occupe pas. »

À l’inverse d’autres parents ou grands-parents ne cherchent pas à transmettre la mémoire et les traditions familiales. Ils trouvent cette transmission peu importante ou inutile. Pour eux, le passé est surtout le synonyme de pauvreté matérielle.  C’est inutile, aussi, par ce que l’enfant ne s’y intéresse pas : « Je ne l’obligerai pas à retenir les histoires de mes parents, et je ne lui parle même pas de  l’histoire de mes grands-parents. Elle ne s’y intéresse jamais. » Pour d’autres, rappeler le passé ne sert pas à grand-chose : « Ce n’est pas très important car le passé, c’est le passé. L’enfant d’aujourd’hui est né sous le drapeau rouge (la nouvelle Chine et le socialisme) et il a grandi « dans de l’eau sucrée »», « Non, la société est en train de progresser, ce n’est pas la peine pour eux de revoir le passé. », « Ce n’est pas la peine, [de rappeler le passé] parce que les personnes concernées sont soit mortes soit éloignées de chez nous. » Surtout : « Autrefois, c’était important, maintenant non. Parce que notre niveau de vie a augmenté. On a plus de connaissances, ça ne sert à rien. Certains trouvent ça important, pas moi. »

La transmission de la mémoire familiale est un analyseur du rapport que les familles chinoises ont avec leur passé. Pour certains, le passé été bénéfique parce qu’il représentait une morale et une vie ascétique. Il s’oppose au présent, fait de dépenses inutiles et de consommation qui ne servent pas à l’éducation des enfants. Pour d’autres le passé est inutile. Il ne sert à rien par rapport au présent. Pour toutes les familles la société est en plein changement et la mémoire familiale peut autant jouer un rôle positif qu’un rôle négatif. Dès cette époque on voyait déjà poindre un débat que l’on retrouve aujourd’hui autour de la pédagogie à l’école qui doit pour certains s’appuyer sur la mémoire et la tradition et pour d’autres développer l’éveil, la créativité et la réflexion personnelle.

Les photos et les objets familiaux comme trace matérielles de la mémoire, des cycles de vie et des différenciations sociales

Quand on observe la profusion des photos aujourd’hui on comprend mieux comment cet objet matériel peut être un bon analyseur du changement en Chine, et tout particulièrement depuis 1995 à travers l’évolution de la culture matérielle, de la croissance des objets du quotidien et des objets du souvenir à l’intérieur du logement. Il y a une quinzaine d’années on n’observait que très peu d’objets transmis à l’intérieur de la famille et très peu de photos familiales étaient exposées dans le logement.

Avec la croissance de la consommation les livings, les cuisines, les salles de bains et les chambres pour enfants débordent d’objets, de « doudous », de meubles, d’électroménager, de nouvelles technologies numériques, de produits de soins du corps et de maquillage, et de photos numériques.

Pour certains, les moins riches, les premières photos datent des années 1980 : « Oui, [j’ai des photos] jusqu’à la génération de ma grand-mère. On a sa photo et celle de sa famille. », « A la campagne, on était pauvre, on n’avait pas assez d’argent pour prendre des photos. Après les années 80, on en a, mais pas avant. On avait seulement des photos d’identité pour les cartes officielles », « J’aime garder les photos, j’ai une photo de mon grand-père que j’ai décollée de sa carte de sécurité », «  A cette époque-là, on prenait rarement des photos. On n’a pas d’appareil, il fallait aller au studio de photographie. » Cela est significatif de la pauvreté d’une grande partie de la Chine, et tout particulièrement de la Chine agricole, « mes parents ont beaucoup de frères et sœurs, une dizaine peut-être ; de l’autre côté, mes grands-parents ne sont pas riches. Nous n’avons rien qui est lié au passé familial chez moi. » C’est aussi significatif du rôle que la révolution culturelle a joué dans l’élimination des objets qui pouvaient rappeler la bourgeoisie : « Tous les objets de famille ont été pillés et volés pendant la révolution culturelle. »

Pour les vieux cadres issus de la révolution culturelle l’important ne réside pas dans la transmission des objets de valeur mais dans celle des valeurs qui fondent la morale : « Chez nous [il n’y a pas beaucoup d’objets de valeur]. Un peu de bijoux mais pas beaucoup. C’est plutôt transmis par ma belle-mère. Les cadres vétérans de la révolution n’ont pas ça. Pour eux, il ne faut pas transmettre ce genre de choses. Ce qui mérite d’être transmis, selon eux, ce sont des valeurs et des expériences, mais pas des biens matériels. »

Quand certains ont hérité de bijoux, ils les ont vendus pour soigner les membres de leur famille qui étaient malade ou pour financer les études de leurs enfants : « Ma mère m’avait laissé des bijoux en argent, après, ma fille est allée  faire ses études, et mon père était malade, je les ai vendus. »

Le développement des appareils de photos électroniques anticipe celui des téléphones mobiles et des Smartphones. Il a permis le développement des photos en leur permettant de ne plus se limiter aux grandes occasions : « Les photos les plus importantes chez nous, ce sont les photos de la réunion de tous les membres de la famille. C’est important surtout pour les vieux parents. Ils aiment beaucoup des photos de la réunion de famille. »

L’ancienneté des photos peut être considérée bien souvent comme un signe de différenciation sociale, les plus pauvres ne pouvant pas se permettre d’avoir de photos avant les années 1980/1990 : « J’ai des photos de mes parents. On ne prenait des photos que quand on était âgé, parce qu’à la campagne, il n’y avait pas de photographe, il fallait aller en ville pour prendre des photos. » « J’ai beaucoup de photos, elles remontent à l’époque de mon grand-père. Il y a des photos de mon grand-père, de ses frères. Par contre ma grand- mère n’a pris des photos qu’à l’âge de 60 ans. Elle était une fille de propriétaire foncier, une servante l’accompagnait lors de son mariage. Mon grand-père est instituteur, il enseigne la langue classique chinoise au lycée. »

De même quand ces photos sont associées à l’université, elles sont l’indicateur d’un niveau intellectuel élevé : « j’ai une photo de toute la famille, mes parents, mes frères et moi, prise dans les années 30 ; c’est un souvenir de la famille, tous mes frères la conserve bien. »

Les photos scandent les moments du passage d’une étape de cycle de vie à une autre, l’armée, la fin des études, le mariage, le début du travail, la naissance d’un enfant, un anniversaire : « Nous avons des photos de mes parents avant leur mariage, dans les années 1950, peut-être. Nos [propres] photos représentent la fin de nos études, le mariage, la naissance de l’enfant. Nous prenons rarement des photos dans la vie quotidienne. » « La première photo chez moi remonte à la jeunesse de mes parents, elles ont été prises pendant leur premier semestre à l’université, pendant l’année 1960, en souvenir de l’université. » « [J’ai des] des photos de mes parents, pendant leur jeunesse. On les voit en uniforme, mais un uniforme très simple, c’était avant la libération, avant 1949. C’est des uniformes de soldats. »

« Les [photos] qui restent remontent à l’époque où mes parents étaient encore jeunes. En 1969, mon père a fait l’armée et ma mère a terminé ses études et commencé à travailler. » « La première photo chez moi remonte à la jeunesse de mes parents, elles ont été prises pendant leur premier semestre à l’université, en 1960. » « J’ai des photos de mon grand-père, de ma belle-mère et de ma mère, j’ai aussi des photos de mariage. » « La première photo de ma famille est celle de mon mariage. J’ai encore quelques photos de ma jeunesse, elles sont les témoins du temps et de mon passé. »

Au moment du mariage, et c’est encore vrai aujourd’hui, on peut faire 80 à 100 photos avec des costumes différents, l’album de mariage symbolisant le lien entre le mari et la femme. Aujourd’hui on a l’impression que c’est la mode américaine du mariage « ostentatoire » qui est la plus répandu dans la classe moyenne urbaine. À Harbin, en 2012, nous avons même trouvé un magasin de photos qui proposaient des costumes de gardes rouges dans lesquels les futurs mariés pouvaient se montrer pour illustrer les photos de leur album de mariage. Ces photos symbolisent l’usage enchanté de la révolution culturelle que l’on retrouve dans les « chants rouge » révolutionnaires que les papy boomers chantent en chœur le soir dans les cafés théâtres.

Certaines photos peuvent être prises à l’occasion d’un anniversaire. Cependant comme l’enquête l’a montré, pour une partie des familles chinoises, l’anniversaire individuel n’est pas très valorisé à l’inverse de l’anniversaire du père qui lui est très valorisé. Cette faible valorisation symbolise la faible importance accordée à l’individu par rapport au groupe familial et aux chefs de famille patrilinéaire. L’importance du collectif dans les années 1990 est aussi symbolisée par l’importance des photos, quand elles existent, qui sont prises pendant la fête du printemps, moment où toute la famille se retrouve : « [je ne prends pas très souvent des photos], sauf quand je rentre chez mes parents, mes sœurs et frères ainsi que moi, nous prenons des photos de souvenir. »

Dans certaines familles, les photos sont rangées dans des albums qui sont plus ou moins consultés en fonction du temps et du rapport entretenu avec le passé comme nous l’avons vu ci-dessus : « J’ai des albums. Autrefois c’était classé par époque. Mais plus tellement aujourd’hui. Autrefois je regardais souvent, mais maintenant on n’a pas le temps. » « Je ne sais pas, je le garde dans mon bureau, je ne l’ai jamais feuilleté. C’est ma femme et mon fils qui montrent. Moi, non. »

Pour ceux qui s’intéressent aux photos elles représentent leur passé, leur jeunesse : « J’ai encore quelques photos de ma jeunesse, elles sont les témoins du temps et de mon passé » ; elles peuvent aussi représenter l’amour filial : « En les voyant sur ces photos, je les respecte et les aime encore plus. Mon père était élégant et passionnant. » Elles sont le lien aussi entre les grands-parents, histoire du passé et les petits-enfants. Elles permettent de connaître et de garder en mémoire la vie des grands-parents et les conditions de vie passée.

Les photos ne portent pas beaucoup sur la vie quotidienne « Maintenant, j’ai un appareil photo et je prends beaucoup de photos de mon mari, de ma famille ou de paysages. » L’important c’est que l’on puisse voir les membres de la famille : « les Chinois aiment avoir des têtes avec le paysage. » Les photos présentent la vie de famille, les occasions de rassemblement de la famille. Elles ne font pas dans le futile, elles sont des dispositifs sociaux, des rituels qui signifient le lien entre les membres de la famille. La photo dans la Chine des années 90 est assez proche de la pensée confucéenne.

Conclusion : Mode de vie et consommation en Chine au 21ème siècle

Dans les années 1990 la transmission des objets familiaux est donc plutôt une pratique rare. La révolution culturelle a fait disparaître une grande partie des objets familiaux. La société de consommation n’en est qu’à ses débuts. Les biens de consommation n’ont pas encore envahi des logements.

Dans un certain nombre de familles chinoises les parents ou les grands-parents pensent qu’il faut surtout transmettre des traditions et des valeurs. Pour une partie des chinois, quand des objets sont transmis à l’intérieur de la famille ils sont plus appréciés pour leur valeur matérielle que pour leur valeur de souvenir et d’identité familiale. Les occasions de transmission des objets correspondent le plus souvent aux étapes du cycle de vie et principalement le moment de l’armée, du mariage et celui de la vieillesse. Elles sont le signe du passage, le signe du lien social et le signe de la différenciation sociale. Elles évoquent aussi la nature comme dans la peinture classique chinoise évoquée plus haut à propos des montagnes et de l’eau.

Dans l’histoire familiale, on connait surtout les dates clés et les événements importants du cycle de vie des membres de la famille, l’histoire et la vie des ancêtres. La tradition orale dans les années 1990 semble fortement prédominante. Le fait que les objets familiaux et les photos comme support de cette mémoire familiale sont encore peu nombreux expliquant cela.

Pourtant ce ne sont pas tous les chinois qui accordent une même importance à la mémorisation des dates importantes et à la transmission de l’histoire familiale, de génération en génération. On se réunit encore pendant la fête du printemps et lors de la célébration de l’anniversaire des parents. Beaucoup ne pratiquent pas le culte des ancêtres. Les temples sont plutôt vides et pauvres. Cela contraste avec le faste et la richesse de ces mêmes temples 15 ans après à Canton.

Il est intéressant de se souvenir qu’à l’époque, comme dans les pays occidentaux avant la démocratisation de l’appareil de photos et du téléphone mobile, la prise des photos était liée à des occasions, des moments précis, ceux des événements majeurs du cycle de vie. La photo va changer la mémoire familiale chinoise. Aujourd’hui, avec les « selfies » on se rend compte du chemin parcouru depuis la photo comme objet rare et signe de la différenciation sociale, puis la photo comme lien familial, pour aboutir aujourd’hui à une photo instantanée, sans limite et quasiment narcissique entre pairs  Un peu moins confucéenne ? Un signe d’individualisation ? La réponse variera en fonction de la situation…

Paris-Guangzhou juillet 2014

 

[1] Yang Xiao min,2006, La fonction sociale des restaurants en Chine, l’Harmattan

[2] Zheng Li hua, D. Desjeux (éds.), 2002, Entreprises et vie quotidienne en Chine, approche interculturelle, l’Harmattan

[3] Ces enquêtes ont été financées grâce au concours de la Mission Recherche de La Poste, de Beaufour Ipsen International, d’EDF, d’Orange, de Leroy Merlin, de Carrefour, de la Communauté européenne, de General Motors, grâce à Ken Erikson, de L’Oréal, de Chanel. Elles seront réalisées pour une part par les étudiants-chercheurs du CERSI dirigé par Zheng Lihua et notamment les enquêtes. Elles ont porté sur la mémoire (avec Sophie Taponier), le bricolage (avec Anne Sophie Boisard), les populations péri-urbaines plus démunies (avec Sophie Alami, Yang Xiao Min), les normes ISO (Zheng Lihua, Ye Jian ru), le management interculturel (zheng Li hua), les usages du téléphone (Anne Sophie Boisard, Ye Jian ru), le jeu des enfants (Anne Sophie Boisard), les soins du corps et de maquillage (avec Yang Xiao Min, Wang Lei, WU Yongqin, SHI Ye ting, YANG Yang, LIU Xiao fei) ), le jeu des adultes (Hu Shen), l’eau (Ma Jing Jing) .

 

 

 

[4] En 1998 nous lançons cette enquête sur la mémoire des chinois dans la vie quotidienne à la demande de Claude Chollet, Directeur général de Beaufour-Ispen International qui finance cette recherche.