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2016 01 09, Note de lecture détaillée sur le livre Sapiens

portrait de Dominique Desjeux antropologue, professeur à la Sorbonne, Université Paris Descartes, Sorbonne Paris Citée

2016/01/09, Note de lecture détaillée sur le livre Sapiens, une brève histoire de l’humanité par Yuval Noah Harari, 2015 en français (2011 pour la première publication en hébreu), 501 p.

« Les hommes de science supposent habituellement qu’aucune théorie n’est à 100 % correcte. Par conséquent, la vérité est un médiocre test du savoir. Le véritable test, c’est l’utilité. Une théorie qui nous permet de faire de nouvelles choses constitue le savoir ».

Yuval Noah Harari, Sapiens, p. 305

Le livre de Yuval Noah Harari peut autant se lire comme un roman, celui du déroulement aléatoire de l’humanité, que comme un livre d’épistémologie sur la méthode historique et la relativité du sens, que comme un livre sur les processus d’innovation et le jeu entre l’écosystème, la biologie, les cadres mentaux, les innovations techniques, les stratifications sociales, l’économique, les institutions, la religion, la coopération, la survie et le bonheur, mais aussi comme une mise en garde contre les menaces qui pèsent sur la planète. Mes remarques incidentes sont en italique dans le texte.

 

Comme l’écrit Yuval Noah Harari, il y a « 6 millions d’années, une même femelle eut deux filles : l’une qui est l’ancêtre de tous les chimpanzés ; l’autre qui est notre grand-mère. » Cette grand-mère a donné naissance aux humains, c’est-à-dire aux animaux appartenant au genre homoLe terme Sapiens au pluriel ne désignera dans ce livre que « les membres de l’espèce Homo sapiens », nos ancêtres qui nous ressemblaient énormément et peuplaient l’Afrique orientale il y a 150 000 ans. Sapiens c’est le début de notre histoire pour le meilleur et pour le pire, le bien et le mal étant inséparables d’un point de vue historique comme va le rappeler Harari tout au long de son récit souvent hétérodoxe.

Dès -300 000 avant notre ère, les ancêtres d’Homo sapiens faisaient déjà du feu ce qui leur permettait de se protéger des animaux sauvages, de chasser et de faire la cuisine et donc de rendre digestibles certains aliments. La cuisson va permettre aux Homo de mieux gérer l’énergie dépensée pour digérer, ce qui demande cinq heures de mâchonnement pour des aliments crus, temps ramené à une heure pour des aliments cuits. Ce changement entraîne un raccourcissement de l’intestin et du tube digestif au profit de l’accroissement de la boîte crânienne et d’une plus grande quantité d’énergie disponible pour le cerveau et donc de capacité à produire de l’imaginaire.

La révolution cognitive de l’homo sapiens ou la naissance d’un « serial killer écologique »

En – 70 000, le monde connaît le premier des trois grands changements qui vont bouleverser le monde avec tout d’abord la révolution cognitive, celle de «l’invention des bateaux, des lampes à huile, des arcs et des flèches, des aiguilles (essentielles pour coudre des vêtements chauds). Les premiers objets que l’on puisse appeler des objets d’art ou des bijoux datent de cette période, de même que les premières preuves irrécusables de religion, de commerces et de stratification sociale. […] avec l’apparition de la parole et du langage. » Elle sera suivie par la révolution agricolevers – 9000 et par «La révolution scientifiqueengagée voici seulement 500 ans, et qui pourrait bien mettre fin à l’histoire. »

La période des chasseurs-cueilleurs – traduit par l’anglicisme « fourrageurs » qui signifie autant celui qui cherche, que celui fait un raid militaire, d’après le Harrap’s, ce qui n’est pas mal comme traduction quand on connaît la suite de l’histoire… – va s’étendre de -70 000 à -9000. La particularité de l’Homo sapiens est qu’il a un gros cerveau, même s’il est plus petit que celui de Neandertal, qu’il marche debout et que, par rapport aux autres mammifères, ses petits ne sont pas autonomes. Il lui faudra donc développer de fortes capacités à coopérer pour survivre : « élever des enfants nécessitait l’aide constante des autres membres de la famille et des voisins. Il faut une tribu pour élever un homme. Ainsi l’évolution favorisa-t-elle ceux qui étaient capables de nouer de robustes liens sociaux. »

Cette capacité à coopérer, et donc à former des groupes plus puissants que ceux des autres humains, et à créer des fictions, et donc des croyances collectives, va expliquer l’essor de l’Homo sapiens et l’élimination de tous les autres du genre homo, soit par métissage soit par la guerre, ainsi que celle de la plupart des grands mammifères. En – 45 000, « un gros animal, le diprotodon avait résisté à « au moins dix ères glaciaires antérieures […] Sa disparition correspond avec l’arrivée de Sapiens en Australie, ainsi que celle de 90 % des gros animaux qui ont disparu en même temps que lui […] Les Maoris, premiers colons Sapiens de la Nouvelle-Zélande, arrivèrent voici 800 ans. En l’espace de deux siècles, la majorité de la mégafaune locale disparut en même temps que 60 % des espèces d’oiseaux locales. » L’auteur affirme que le déplacement de Sapiens de l’Afrique vers le Moyen-Orient, l’Europe, l’Asie, le Pacifique puis l’Amérique « a été l’une des catastrophes écologiques les plus amples et les plus rapides qui se soient abattues sur le règne animal […] Homo sapiens provoqua l’extinction de près de la moitié des grands animaux de la planète, bien avant que l’homme n’invente la roue, l’écriture, les outils de fer. » À Madagascar, les gros animaux « disparurent subitement voici 1500 ans, précisément quand les premiers hommes mirent le pied sur l’île. » C’est pourquoi « l’histoire de l’Homo sapiens donne l’image de celle d’un serial killer écologique. »

Cette capacité à détruire ne relève pas que de la sélection biologique. Pour Harari «la capacité à créer une réalité imaginaire à partir de mots a permis à un grand nombre d’inconnus de coopérer efficacement » et donc de vaincre, de survivre et d’échanger sur de longues distances. « Au final la biologie fixe les paramètres de base du comportement et des capacités de l’Homo sapiens. Cependant, se référer exclusivement aux contraintes biologiques serait se conduire comme un journaliste sportif de radio, suivant la coupe du monde de football, et qui ne donnerait à ses auditeurs qu’une description minutieuse du terrain au lieu d’expliquer ce que font les joueurs. » (p.52)

La croyance dominante du fourrageur est l’animisme ce qui veut dire que «chaque lieu, chaque animal, chaque plante, chaque phénomène naturel a une conscience et des sentiments, et peut communiquer directement avec les humains […] Il existe aussi des entités immatérielles [« non humaines » p. 73] : les esprits, des morts, des êtres amicaux et malveillants, ce que nous appelons de nos jours les démons, les fées et les anges. »

On retrouve, pour une part, cette croyance aujourd’hui dans la « transsubstantiation » publicitaire et dans la théorie « animiste » de « l’acteur réseau » de Bruno Latour et Michel Callon, ce qui confirme, de façon inattendue, une forme de continuité historique des comportements humains depuis 70 000 ans. L’auteur fait ressortir un croisement permanent entre le matériel (biologique, économique et technique), le social basé sur les réseaux, la coopération et les relations de pouvoir, et le symbolique qui fonde les croyances, la confiance et les illusions nécessaires à l’action, depuis l’Homo sapiens d’hier jusqu’à celui d’aujourd’hui.

Cependant, cela ne veut pas dire, pour l’auteur, qu’Homo sapiens est devenu plus intelligent en passant de la révolution cognitive à la révolution agricole puis à la révolution scientifique, ni que son bonheur ait augmenté : « rien ne prouve que les hommes soient devenus plus intelligents au fil du temps. »

Cette approche macro-historique n’enchante pas l’histoire que ce soit au nom d’un progrès messianique ou d’un catastrophisme apocalyptique. Harari nous présente une histoire réaliste et ambivalente d’où l’on ne peut séparer le bien du mal, et dans laquelle il n’existe aucun sens préétabli ni aucun futur prédéterminé du fait de ce jeu permanent entre le biologique, le social et le symbolique qui brouille sans cesse les cartes de l’avenir. L’auteur prend même un malin plaisir à retourner nos croyances par rapport aux progrès, à la nature ou aux résultats positifs du malheur.

La révolution agricole, la fin de la vie facile

La révolution agricole, qui voit la disparition des fourrageurs, émerge autour de -9500/-8 500 avant l’ère commune « dans les terres montagneuses du sud-est de la Turquie, de l’ouest de l’Iran et du Levant […] Aujourd’hui encore, malgré nos technologies avancées, 90 % des calories qui nourrissent l’humanité proviennent de la poignée de plantes que nos ancêtres domestiquèrent entre -9500 et -3500 : blé, riz, maïs, pommes de terre, millet et orge […] les animaux domestiqués – moutons, poule, âne et autres – fournirent nourriture (viande, lait,), matières premières (ou lait) et force musculaire. Jusqu’ici accomplis par les hommes, les transports, le labourage, le moulage et d’autres tâches furent de plus en plus délégués aux animaux. » L’énergie animale permit de démultiplier la force de l’énergie humaine.

Cependant, l’auteur note qu’aucun « animal ni aucun végétal important n’ont été domestiqués au cours des deux derniers millénaires. Si nos esprits sont ceux des chasseurs-cueilleurs, notre cuisine est celle des anciens fermiers. » Cela veut dire qu’au « premier siècle de notre ère, l’immense majorité des hommes de la majeure partie du monde était des agriculteurs ».

C’est la victoire finale du sédentaire Caïn sur l’éleveur nomade Abel, pour faire écho au livre de la Genèse.

Si les révolutions agricoles ont débuté au Moyen-Orient, en Chine, en Indonésie, en Amérique centrale et en Afrique sahélienne et non pas en Afrique du Sud, en Alaska, en Sibérie ou en Australie, c’est pour une raison majeure : il existe très peu de végétaux et d’animaux qui soient domesticablesLes seules qui existaient étaient dans ces régions.

Mais surtout « loin d’annoncer une ère nouvelle de vie facile, la révolution agricole rendit généralement la vie des cultivateurs plus difficile, moins satisfaisante que celle des fourrageurs. Les chasseurs-cueilleurs occupaient leur temps de manière plus stimulante et variée et se trouvaient moins exposés à la famine et aux maladies. » À l’inverse, les agriculteurs qui utilisent la charrue souffrent d’arthrite ou de hernie comme on peut le voir sur les squelettes retrouvés aujourd’hui.

C’est le début des maladies squeletto-musculaires !

La révolution agricole n’améliora donc pas le sort de l’humanité, mais « elle se solda plutôt par des explosions démographiques » et l’apparition des premières hiérarchies sociales, comme l’auteur le rappelle en faisant référence au livre de Jared Diamond De l’inégalité parmi les sociétés (1997). « L’essence de la révolution agricole c’est : la faculté de maintenir plus de gens en vie dans des conditions pires […] la révolution agricole fut la plus grande escroquerie de l’histoire. » (p. 104)

C’est la fin des sociétés d’abondance de chasseurs-cueilleurs décrites par Marshall Salhins dans Âge de pierre, âge d’abondance (1974).

Pour Harari, le problème de la perspective purement évolutionniste est qu’elle « juge tout d’après les critères de la survie et de la reproduction, sans considération de la souffrance ni du bonheur individuel. »

Or la révolution agricole c’est aussi le début des famines et de l’inquiétude par rapport au futur : « Le souci de l’avenir s’enracinait dans les cycles saisonniers de production, mais aussi dans l’incertitude fondamentale de l’agriculture. La plupart des villages vivant de la culture d’une variété très limitée de plantes et d’animaux domestiqués, ils étaient à la merci de sécheresses, d’inondations et d’épidémie. Les paysans étaient obligés de produire plus qu’ils ne consommaient afin de constituer des réserves. » C’est pourquoi Harari résume de façon lapidaire la réalité de l’histoire humaine « L’Histoire est une chose que fort peu de gens ont faite pendant que tous les autres labouraient les champs et portaient des seaux d’eau. »  En effet « jusqu’à la fin des temps modernes, plus de 90 % des hommes étaient des paysans qui se levaient chaque matin et qui travaillaient  la terre à la sueur de leur front. L’excédent produit nourrissait l’infime minorité de l’élite qui remplit les livres d’histoire : Rois, officiels, soldats, prêtres, artistes et penseurs. » L’histoire est le plus souvent celle de ceux qui étaient au sommet de la hiérarchie.

L’apparition des nombres et de l’écriture comme moyen de gestion des stocks de céréales et des impôts

En -3100 apparait le premier royaume égyptien autour de la vallée du Nil. Avec l’empire nait un des grands facteurs de la mondialisation d’hier à aujourd’hui comme Harari va le montrer un peu plus loin en présentant sa thèse sur l’unification du monde vue du point de vue macro-historique. L’agriculture produit un surplus qui permet de percevoir un impôt et de stocker des réserves de céréales, ce qui demande de maitriser les nombres et l’écriture qui apparurent avec les Sumériens vers  – 3500/3000.

Comme le rappellera l’historien Shlomo Sand dans son livre Crépuscule de l’histoire paru en 2015, en référence au travail de Wittfogel sur   Le despotisme oriental, la naissance de l’agriculture doit beaucoup aux sociétés hydrauliques, entre le Tigre et l’Euphrate pour la Mésopotamie, le long du Nil pour l’Égypte ou du fleuve Jaune pour la Chine.

Entre -1000 et -500 apparurent au Moyen-Orient les premiers grands empires avec « l’empire néo-assyrien, l’empire babylonien et l’Empire perse à la tête de plusieurs millions de sujets et commandant des dizaines de milliers de soldats. » En Chine, la dynastie Qin gouvernait 40 millions de sujets sur lesquels elle levait l’impôt afin de financer « une armée permanente de centaines de milliers de soldats et une bureaucratie complexe forte de plus de 100 000 fonctionnaires. » Les Romains vont faire l’unité du bassin méditerranéen peu de temps après : «L’Empire romain collectait des impôts auprès de 100 millions de sujets. Ces recettes financèrent une armée permanente de 250 000 à 500 000 soldats, un réseau de routes encore utilisées 1500 ans plus tard. » Au commencement de l’histoire était l’empire, avec l’empire naît la bureaucratie à la fois comme un moyen de standardisation, et donc de simplification, et comme un outil de domination

Cf. le livre de David Graeber, « Bureaucratie », 2015, sur la complexification bureaucratique

Tous les empires fonctionnent sur la coopération entre les humains qui repose elle-même sur l’oppression et l’exploitation des paysans. Ces réseaux de coopération ne fonctionnent que grâce « à l’adhésion à des mythes partagés. » Une des fonctions de l’armée, de la police des tribunaux et des prisons est de faire en sorte que les humains se conforment aux représentations qui assurent l’adhésion aux imaginaires collectifs et donc au fonctionnement des sociétés : « Nous croyons en un ordre particulier non pas parce qu’il est objectivement vrai, mais parce qu’y croire nous permet de coopérer efficacement et de forger une société meilleure. Les ordres imaginaires ne sont ni des conspirations exécrables ni des mirages. Ils sont plutôt la seule façon pour les hommes de coopérer effectivement. » Ordre imaginaire et écriture sont les deux grands moyens qui ont permis à Sapiens de compenser le manque de programmation biologique en faveur d’une coopération élargie favorisant le développement des sociétés, de l’agriculture et des empires.

Cette vision « real historique » de l’évolution des sociétés humaines par Harari, s’appuie sur quelques règles empiriques simples : « Dans une perspective biologique, rien n’est contre nature. Tout ce qui est possible est aussi naturel par définition. » La culture dit ce qui est permis, prescrit ou interdit en fonction des croyances du moment : « La biologie permet, la culture interdit. » Et comme le rappelle Harari, les cultures sont elles-mêmes en perpétuelle évolution. C’est pourquoi « contrairement aux lois de la physique, qui n’admettent pas la moindre inconséquence, tout ordre humain est truffé de contradictions internes. » Tout le monde ne gagne pas. Les gagnants de demain peuvent être les fils des vaincus d’hier. Comme il l’écrira plus loin, page 227 « il n’y a pas de justice dans l’histoire. »

À partir de ces quelques principes méthodologiques, il va essayer de montrer que l’histoire a un sens sur le long terme, mais que celui-ci n’est pas visible à une échelle microsociale. Il n’est visible qu’à l’échelle macrosociale, celle du millénaire : « de là, les choses deviennent claires comme de l’eau de roche : l’histoire progresse implacablement, vers l’unité. L’éclatement du christianisme et la chute de l’empire mongol ne sont que des ralentisseurs sur la grande route de l’histoire. » (P. 198). La thèse centrale de l’auteur est qu’autour du premier millénaire l’on a vu apparaître 3 grands ordres « potentiellement universels… Le premier ordre universel à paraître était économique : l’ordre monétaire ; le 2e était politique : l’ordre impérial ; et le 3e religieux : l’ordre des religions universelles telles que le bouddhisme, le christianisme et l’islam. » (P. 204).

La monnaie, les empires et les religions, les trois grands moteurs de l’unification de fait et non linéaire du monde

L’élargissement des sociétés rend difficile le seul usage du troc qui fonctionne sans trop de difficulté au sein des petits groupes et quand les biens à échanger ne sont pas nombreux. Il montre, par exemple, que d’après Glyn Davies dans son histoire de la monnaie (1994) qu’avec 100 produits différents qui s’échangent sur un marché, « acheteurs et vendeurs devront connaître 4 950 taux de change », et qu’avec un millier de produits il faudrait jouer avec presque 500 000 taux différents. La monnaie apparaît bien comme un standard, comme un moyen de simplifier les échanges et de les rendre universels. Mais la monnaie n’est pas une réalité matérielle. Elle repose sur une confiance immatérielle qui repose sur une standardisation du poids de métal précieux, or ou argent, et de la légitimité qui lui est donnée par le pouvoir politique dont le sceau apparaît sur la monnaie

Cf. Le chapeau de Vermeer. « Le XVIIème siècle à l’aube de la mondialisation », par Timothy Brook (2008, 2010) sur la pesée de l’argent chapitre 6, et du poids de la chine dans l’économie mondiale.

La circulation de la monnaie repose sur un mythe partagé et donc sur quelque chose de fragile. Sa valeur est purement culturelle. Cette fragilité explique pourquoi il est impossible « de comprendre l’unification de l’humanité comme un processus purement économique. » Il faut des « institutions », comme aurait dit l’anthropologue Mary Douglas.

Cf. Niall Fergusson, « L’irrésistible ascension de l’argent, de Babylone à Wall Street » (2009), dans lequel il montre comment la monnaie papier a permis, entre autre, des échanges plus fluides, le développement des banques, le crédit et la croissance occidentale au 18ème siècle, et on pourrait ajouter les crises monétaires. 

C’est pourquoi cette unification repose aussi sur un processus politique, celui des empires : «les empires ont été une des principales raisons de la forte réduction de la diversité humaine. Depuis 2500 ans, les empires sont même les organisations politiques les plus courantes. Elles sont des organisations stables et favorisent l’intégration et le métissage culturel entre petites sociétés diversifiées». Pour montrer ce métissage historique, l’auteur prend l’exemple des juifs modernes. «Si le roi David devait apparaître dans une synagogue ultra-orthodoxe de Jérusalem, aujourd’hui, il serait éberlué d’y trouver des gens habillés à la manière d’Europe orientale et parlant un dialecte germanique (le yiddish) », ce qui n’existait pas dans l’ancienne Judée et qui relève donc du métissage.

Tout cela veut dire que « peindre en noir tous les empires, c’est désavouer tout l’héritage impérial, c’est rejeter l’essentiel de la culture humaine. » L’auteur rappelle tout ce que l’on doit aux empires, comme l’Empire romain qui a permis à Cicéron, Sénèque et Saint-Augustin de prendre du temps pour écrire et réfléchir, ou bien la construction du Taj Mahal par l’Empire Moghol, ou bien que « les profits que l’empire des Habsbourg retira de sa domination des provinces de langue slave, magyare et roumaine, financèrent les salaires de Haydn et les commandes passées à Mozart. » Il se demande ce qu’un « ultranationaliste hindou qui voudrait détruire tous les bâtiments laissés par les conquérants britanniques, comme la gare Centrale de Bombay, ferait avec les constructions des conquérants musulmans comme le Taj Mahal ? »

Harari reconnait avec lucidité que « nul ne sait réellement résoudre cette épineuse question de l’héritage culturel. Quelle que soit la voie suivie, la première étape consiste à prendre acte de la complexité du dilemme et à accepter que la division simpliste du passé en braves types et en sales types ne mène à rien. À moins, bien entendu, que nous soyons prêts à admettre que nous marchons habituellement sur les brisées des sales types. » Aujourd’hui, le problème des empires s’est encore déplacé avec « l’apparition de problèmes foncièrement mondiaux, comme la fonte de la calotte glaciaire, qui entame ce qu’il peut rester de légitimité aux États-nations indépendants. »

Le troisième grand ordre d’unification de l’humanité a été la religion. C’est une affirmation paradoxale puisque de nos jours « la religion est souvent considérée comme source de discrimination, de désaccords et de désunion. En vérité, pourtant, elle a été le troisième grand unificateur de l’humanité avec la monnaie et les empires. Les ordres sociaux et les hiérarchies étant toujours imaginaires, tous sont fragiles. Ils le sont d’autant plus que la société est vaste. Le rôle historique crucial de la religion a été de donner une légitimité surhumaine à ces structures fragiles. »

Au temps de l’animisme, il fallait tenir compte des intérêts des humains et des non humains. La révolution agricole a rendu muets les animaux et les plantes. En les rendant muets, Sapiens court un risque qui est de perdre la protection magico-religieuse de ses récoltes et de sa santé. Il a donc fallu inventer les dieux, avec le polythéisme, pour jouer les intermédiaires entre les hommes et les récoltes afin de limiter les risques qui naissent de l’incertitude de la révolution agricole : « des millénaires durant, après la révolution agricole, la liturgie religieuse consistait essentiellement pour les hommes à sacrifier des agneaux, du vin et des gâteaux, en échange desquels les forces divines promettaient des récoltes abondantes et des troupeaux féconds ».

« La première religion monothéiste que nous connaissions est apparue en Égypte autour de -1350 avant notre ère, quand le pharaon Akhenaton déclara qu’une des divinités mineures du panthéon égyptien, le dieu Aton, était en réalité la puissance suprême qui gouvernait l’univers ». Ensuite vers – 1000, « les religions universelles et missionnaires ont commencé à apparaître. Leur émergence est l’une des révolutions les plus importantes de l’histoire et une contribution vitale à l’unification de l’humanité, au même titre que l’émergence d’empires universels et d’une monnaie universelle ». Elles ont éliminé les religions polythéistes et en même temps elles les ont réintroduits sous la forme de saints, par exemple, ou de date de rituels religieux qui reprenaient les rites agraires polythéistes

Cf. sur la fin du polythéisme au 4ème siècle de notre ère le livre de Lucien Jerphagnon « Julien dit l’apostat » (2008).

Le polythéisme a donné naissance à la fois aux religions monothéistes qui reconnaissent un Dieu unique tout-puissant et aux religions dualistes, comme le manichéisme, qui affirme l’existence d’une force du mal et d’une force du bien : « Le monothéisme explique donc l’ordre, mais il est mystifié par le mal. Le dualisme explique le mal, mais reste perplexe devant l’ordre. Il n’y a qu’une solution logique à cette énigme : soutenir qu’il existe un seul Dieu tout-puissant qui a créé l’univers – et que c’est un mauvais démiurge. Mais personne, dans l’histoire, n’a eu le cran de le croire ».

La révolution scientifique : pourquoi l’Europe a-t-elle émergé comme grande puissance au 16ème siècle

« Autour de l’an 1500, l’histoire a fait le choix le plus lourd de conséquences : un choix qui a changé non seulement le destin de l’humanité, mais aussi, peut-on soutenir, celui de toute vie sur la terre. C’est ce que nous appelons la révolution scientifique. Elle a commencé en Europe occidentale – une grande péninsule à la pointe ouest de l’Afro-Asie qui, jusque-là, n’a joué aucun rôle important dans l’histoire. »

C’est ce que confirme Shlomo Sand, quand il déconstruit la filiation directe depuis les Grecs jusqu’à la renaissance ouest-européenne, pour montrer qu’elle relève plus d’une construction imaginaire que d’une réalité historique. Pour lui, l’histoire européenne n’est pas en continuité avec celle des grecs. Il reprend la méthode qu’il avait appliquée dans son livre de 2008 sur « Comment le peuple juif fut inventé » et qu’il applique en 2015 à l’école des Annales et aux historiens français du 19ème siècle.

Cette évolution n’a rien d’inéluctable, « on peut [même] imaginer que l’histoire se poursuive de génération en génération en contournant la révolution scientifique, de même qu’on peut imaginer l’histoire sans christianisme, sans empire Romain et sans pièce d’or ».

Pour Harari, un des grands changements qu’apporte la culture moderne en Europe est d’abord de donner une place importante à l’observation empirique et aux mathématiquespuis à partir de cela de produire de nouveaux pouvoirs grâce aux nouvelles technologies. C’est pourquoi il s’est développé une « croyance quasi religieuse dans la technologie et dans les méthodes de la recherche scientifique, qui a remplacé jusqu’à un certain point la croyance dans les vérités absolues ».

Cela va se traduire par la mise en place d’un nouvel outil mathématique, la statistique quipermet de gérer la complexité des sociétés humaines. Ainsi « en 1744, raconte Harari, deux pasteurs presbytériens d’Écosse, Alexander Webster et Robert Wallace, décidèrent de créer un fond d’assurance-vie qui verserait des pensions aux veuves et aux orphelins des ecclésiastiques morts. Ils proposèrent que chaque pasteur verse une petite fraction de son revenu au fond qui placerait leur argent ».

Pour résoudre le problème ils ne firent pas des prières à Dieu, mais ils contactèrent un professeur de mathématiques de l’université d’Édimbourg, Colin Maclaurin, « tous trois recueillirent des données sur l’âge auquel les gens mouraient et s’en servirent pour calculer combien de pasteurs étaient susceptibles de trépasser chaque année ». Il se fondait sur « la loi des grands nombres de Jacob Bernoulli ». Il n’est pas possible de prévoir le niveau individuel, mais il est possible « de prédire avec une grande exactitude l’occurrence moyenne de nombreux événements semblables ». C’est la base de la science actuarielle et de la démographie, une science qui a aussi été fondée par « un homme d’Église l’anglican Robert Malthus ». La démographie a permis à Charles Darwin, qui lui aussi a failli devenir un pasteur anglican, d’élaborer sa théorie de l’évolution. La science peut calculer des probabilités, mais elle « ne prétend aucunement savoir ce qui doit être dans le futur. Seules les religions et les idéologies cherchent à répondre à ces questions ».

Cet exemple montre aussi qu’il n’existe pas de science pure, que  « la science est bien incapable de fixer ses priorités, qu’elle est aussi incapable de décider que faire de ses découvertes » et que « la plupart des études scientifiques sont financées parce que quelqu’un estime qu’elles peuvent aider à atteindre quelque but politique, économique ou religieux, » même si les chercheurs n’ont pas toujours conscience de ses finalités sociétales. La production scientifique est encastrée dans la société comme le montre l’exemple du scorbut. Entre le 16e et au le 17e siècle,« on estime que le scorbut coûta la vie à environ 2 millions de matelots. »

Le roman du danois Carsten Jensen, Nous les noyés, paru en 2006 au Danemark, rappelle incidemment le destin des millions de marins morts en mer entre le 19ème et le 20ème siècle du fait des tempêtes, des accidents, des icebergs, des guerres ou des fièvres, tout cela au nom de la mobilité liée au commerce ou aux conquêtes. En ce sens ils sont proches des Maoris dont parle Harari ci-dessous et qui ont disparu eux aussi.

Le tournant de la lutte contre le scorbut « survint en 1747, quand le médecin britannique James Lind procéda à une expérience sous contrôle sur les matelots malades […] Un des groupes tests reçus pour instruction de manger des agrumes : remèdes populaires courant du scorbut. Les patients de ce groupe ne tardèrent pas à se remettre. » On sait aujourd’hui que les oranges contenaient de la vitamine C. Cependant la marine royale anglaise ne fut pas intéressée par ces résultats, au contraire de James Cook. Celui-ci « décida de montrer que le médecin avait raison. Il chargea à bord une grosse quantité de choucroute et ordonna à ses marins de consommer beaucoup de fruits et de légumes chaque fois qu’il mettait pied à terre. Le scorbut ne devait emporter aucun de ses marins. »

De façon inattendue, cette découverte permit à la Grande-Bretagne d’envoyer son armée partout et de conquérir le monde. L’expédition de Cook « jeta les bases de l’occupation britannique dans le sud-ouest du Pacifique ; de la conquête de l’Australie, de la Tasmanie et de la Nouvelle-Zélande ; de l’implantation de millions d’Européens dans les nouvelles colonies, mais aussi de l’extermination des cultures autochtones et de la majeure partie des populations indigènes […] Pour les aborigènes d’Australie et les Maoris de Nouvelle-Zélande, l’expédition de Cook fut le début d’une catastrophe dont ils ne se remirent jamais ». C’est pourquoi pour Harari « la révolution scientifique et l’impérialisme moderne sont inséparables ». Le progrès ne bénéficie pas à tous.

Pour l’auteur, le déplacement du pouvoir mondial vers l’Europe entre 1750-1850 ne s’explique pas par une supériorité technique ou économique. « Le début des temps modernes fut l’âge d’or de l’Empire ottoman en Méditerranée, de l’empire safavide en Perse, de l’Empire moghol en Inde et des dynasties Ming et Qing en Chine. Ils étendirent sensiblement leur territoire et jouirent d’une croissance économique et démographique sans précédent. En 1775, l’Asie représentait 80 % de l’économie mondiale. Les économies combinées de l’Inde et de la Chine représentaient à elles seules les deux tiers de la production mondiale. En comparaison, l’Europe était un nain économique. » Ce qui manquait aux autres cultures « c’était les valeurs, les mythes, l’appareil judiciaire et les structures sociopolitiques dont la formation et la maturation prirent des siècles en Occident, et qu’il était impossible de copier et d’intérioriser rapidement. La France et les États-Unis marchèrent aussitôt sur les brisées de la Grande-Bretagne parce que les Français et les Américains partageaient déjà les mythes et structures sociales britanniques les plus importants. Les Chinois et les Perses ne pouvaient aller aussi vite parce qu’ils pensaient et organisaient leur société différemment. » L’égalité économique et technique entre l’Asie et l’Europe ne représentait en 1750 qu’une égalité en trompe-l’œil.

Pour Harari, le facteur mental est le plus déterminant pour expliquer « comment se forgea le lien historique entre la science moderne et l’impérialisme européen. Si la technologie est un facteur important au 19ème et 20ème  siècle, elle était d’une importance limitée au début de l’époque moderne. Le facteur clé est la tournure d’esprit que partageaient le botaniste en quête de plantes et l’officier de marine en quête de colonies. Le savant et le conquérant commençaient tous deux par un aveu d’ignorance : « je ne sais pas ce qu’il y a là-bas. » Tous deux se sentaient obligés de partir faire de nouvelles découvertes. Et tous deux espéraient que le nouveau savoir ainsi acquis ferait d’eux les maîtres du monde. » La recherche intellectuelle et la conquête militaire allaient être de plus en plus liées dans l’histoire de la conquête du monde par l’Occident. Les Occidentaux « se mirent à dresser des cartes avec des espaces vides à remplir. Ils commencèrent à admettre que leur théorie n’était pas parfaite et qu’il y avait des choses importantes qu’ils ne savaient pas. »

On pourrait ajouter à cette approche centrée sur les cadres culturels de la connaissance, celle de Jean-Michel Sallmann dans son livre « Le grand désenclavement du monde, 1200 – 1600 » (2011), et qui montre que c’est la coupure des deux routes de la soie au nord par terre et au sud par mer qui déclencha la recherche de nouvelles terres vers l’ouest.

Cf. sur les innovations militaire entre le 16ème et le 17ème siècle et la divergence occidentale au 18ème siècle, Geoffrey Parker, « La révolution militaire » (1988, 1993, 2013)

Comme le dit Harari « sans les hommes d’affaires avides de faire de l’argent, Christophe Colomb n’aurait pu atteindre l’Amérique, ni James Cook l’Australie, et Neil Amstrong n’aurait jamais pu faire son fameux petit pas sur la surface de la lune».

La grande rupture qu’introduit la nouvelle économie occidentale est l’impératif qui est donné à la croissance, ce qui équivaut à l’accumulation élargie du capital déjà notée par Marx mais, lui, avec une conception essentialiste et morale de l’économie. C’est l’accumulation du capital qui conditionne à la fois les investissements, la production et la consommation qui caractérisent le « capitalisme ». Cette accumulation n’est possible que grâce à la confiance qui permet le crédit.

Pour illustrer cette confiance, Harari raconte l’histoire de la faillite de la compagnie du Mississippi qui suite à une bulle spéculative, à un effet de levier comme on dirait aujourd’hui, fit faillite en 1719. Et surtout, cette faillite étant liée à la garantie du royaume de France, celui-ci n’ayant pu éponger la dette, la France perdit tout son crédit. C’est ce qui explique, de façon simplifiée, que la France étant ruinée cela a conduit à la Révolution française et pourquoi l’Angleterre a gagné dans la compétition coloniale qui l’opposait à la France grâce à la confiance qu’elle inspirait et donc à la capacité des entreprises privées anglaises à acquérir du crédit auprès des banques pour financer leurs armées privées comme en Inde. « C’est pourquoi de nos jours, la réputation de solvabilité d’un pays importe bien plus pour sa prospérité économique que ses ressources naturelles. Cette réputation de solvabilité indique la probabilité qu’un pays a de rembourser ses dettes. »

Cf. sur la crise du Mississipi (p. 50), Christian Chavagneux, « Une brève histoire des crises financières, des tulipes aux subprimes » (2011)

Cf. Sur l’effet levier, entre autre, Elie Cohen, « Penser la crise » (2010)

La conquête de l’Inde, la guerre de l’opium, la guerre grecque contre l’Empire ottoman, le protectorat anglais sur l’Égypte ont tous été menés pour assurer le succès des entreprises privées et particulièrement pour garantir le remboursement des dettes des mauvais payeurs grâce à l’usage de la force militaire et à la croyance dans le bon fonctionnement d’un marché libre. C’est pourquoi, pour les hommes d’affaires, « la politique économique la plus sage consiste à tenir l’État à l’écart de l’économie, à réduire la fiscalité et la régulation au strict minimum pour laisser les marchés suivre librement leurs cours […] ils donnent au gouvernement le même conseil que les maîtres zen aux initiés : le non-agir », conclue-t-il ironiquement.

« Sous sa forme extrême, cependant, croire à la liberté du marché c’est être aussi naïf que croire au Père Noël. Il n’existe [nulle part] un marché libre, exempt de tout travers politique. La ressource économique qui compte le plus est la confiance en l’avenir, et cette ressource est constamment menacée par les voleurs et les charlatans. Les marchés en eux-mêmes n’offrent aucune protection contre la fraude, le vol ou la violence.C’est au système politique qu’il appartient d’instaurer la confiance par des lois sanctionnant les tricheries, mais aussi de mettre en place des forces de police, des tribunaux et des prisons pour faire respecter la loi. Quand les lois font mal leur travail et sont incapables de réguler convenablement les marchés, la confiance se perd, le crédit s’amenuise et l’économie s’enfonce dans la crise. Telle fut la leçon tirée de la bulle du Mississippi en 1719 ; ceux qui l’auraient oublié ont une piqûre de rappel avec la bulle immobilière américaine de 2007, et la crise du crédit et la récession qui suivirent. » Le trafic d’esclaves n’a pas été lancé par « des rois tyranniques ni des idéologies racistes mais par les forces débridées du marché. »

Il est à remarquer que la fin de l’esclavage s’est réalisée non pas simplement suite à un travail militant mais aussi parce que le coût des esclaves devenait plus élevé que celui d’un salarié comme le montrent Caroline Oudin – Bastide et Philippe Steiner dans « Calcul et morale, cours de l’esclavage des valeurs de l’émancipation (18e – 19e siècle) » (2015).

Science moderne et impérialisme européen ont conduit à la révolution industrielle. Avant cette révolution, l’économie fonctionnait à base d’énergie humaine et d’énergie animale, les deux étant entretenus grâce aux plantes qui donnent l’alimentation et donc grâce à l’énergie solaire qui permet la photosynthèse : « Tout le monde marchait à l’énergie solaire captée et concentrée dans le blé, le riz et les pommes de terre ». Avec le charbon anglais, les hommes apprennent « à transformer une forme d’énergie dans une autre, » en vapeur, puis en métiers à tisser, puis en chemin de fer jusqu’à l’énergie nucléaire en passant par le moteur à combustion alimentée au pétrole. « Avant la révolution industrielle, le marché de l’énergie était presque entièrement tributaire des plantes […] Tout ce dont nous avons besoin c’est d’inventer de meilleures pompes » à énergie.

Kenneth Pomeranz, en 2000, dans son livre « Une grande divergence, la Chine, l’Europe et la construction de l’économie mondiale » (2010 en français) montre l’importance de l’usage de l’énergie liée au charbon dans le développement et la maîtrise du monde par la Grande-Bretagne à partir de 1750, alors que la Chine possédait d’énormes réserves de charbon mais n’en voyait pas l’usage du fait de sa forte capacité énergétique liée à son réseau hydraulique.

La révolution industrielle permit à son tour la seconde révolution agricole avec les tracteurs, les engrais artificiels, les insecticides et tout un ensemble d’hormones et des médicaments. Ensuite, « Réfrigérateurs, navires et avions ont permis de stocker les produits des mois durant et de les transporter rapidement et à bon marché à l’autre bout du monde, » ce qui a permis le développement de l’urbanisation. « Pour la première fois dans l’histoire des hommes, l’offre a commencé à dépasser la demande. Ainsi est apparu un problème entièrement nouveau : qui va acheter toute cette camelote ?» C’est « L’âge du shopping » : « pour empêcher […]la catastrophe et s’assurer que les gens continueront d’acheter toutes les nouveautés que produit l’industrie, une nouvelle forme d’éthique est apparue : le consumérisme ».

Colin Campbell avait aussi montré l’importance du changement d’éthique, suite à Max Weber dans L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, pour expliquer les changements économiques survenus au 18ème siècle, vers 1750, dans son livre The Romantic Ethic and the Spirit of Modern Consumerism (2005). C’est la possibilité de l’hédonisme revendiqué par un groupe chrétien anglais qui rend possible le passage de l’ascèse protestante qui conduit à l’épargne et à l’accumulation  au plaisir qui légitime la consommation.

Pour Harari, nous sommes maintenant rentrés dans une révolution permanente n’ont pas fondée sur la rareté des ressources qui ne cessent de croître mais sur la dégradation de l’environnement qui lui va en s’accentuant : « Le chambardement écologique pourrait mettre en danger la survie même de l’Homo sapiens ».

On pourrait juste ajouter que l’accès aux ressources conduit à un autre type de menace, celle de la guerre et tout particulièrement en mer de Chine.

La révolution industrielle a conduit aussi à une standardisation des activités humaines à travers les horaires et la chaîne de montage que celle-ci soit visible ou invisible grâce à la numérisation, pour reprendre l’expression de Jean-Pierre Durand dans La chaîne invisible (2011).

Elle a aussi entraîné l’effondrement de la famille et de la communauté au profit de l’État providence, puisqu’avant les souverains déléguaient à la famille le soin de prendre en charge la sécurité sociale et la santé. « En vérité, bien des royaumes et des empires étaient à peine plus que des formes de rackett et de protection. Le roi était le capo di tutti capi, le parrain qui recueillait l’argent, et en retour veillait à ce que les syndicats du crime voisin et le menu fretin local ne fissent pas de tort aux gens placés sous sa protection. Il ne faisait pas grand-chose d’autre […] même si La vie au sein de la famille et de la communauté était loin d’être idéale ».

« L’État et le marché fournirent aux gens une offre qui ne se refuse pas : « devenez des individus. Épousez qui vous désirez, sans demander la permission à vos parents. Prenez le travail qui vous convient, même si les anciens froncent les sourcils. Vivez comme vous l’entendez, même si vous n’allez pas chaque semaine au repas de famille. Vous n’êtes plus dépendant de votre famille ou de votre communauté. Nous, l’État et le marché, nous allons prendre soin de vous. Nous vous fournirons nourriture, hébergement, éducation, santé, aide sociale et emploi, mais aussi pension, assurances et protection… L’État et le marché sont la mère et le père de l’individu ».

On retrouve dans le livre d’Eva Illouz, « Pourquoi l’amour fait mal, l’expérience amoureuse dans la modernité » (2012), la description de ce passage de la communauté au marché à travers un « désencastrement » du choix amoureux garanti par la communauté familiale au profit d’une relation amoureuse individuelle plus incertaine et qui demande en permanence des signes de « reconfirmation ».

C’est pourquoi ce passage a un coût, celui d’un sentiment de coercition exercé par l’Etat et d’être traité de façon impersonnelle par le marché. C’est pourquoi se sont développés des communautés imaginaires, la nation et les tribus de consommateur, comme « les supporters de Manchester United, les végétariens et les écolos ».

Cependant à un niveau macro-historique, il y a un gain, qui est que l’Etat a amené plus de paix : « alors même qu’elles deviennent plus rares, les guerres attirent davantage l’attention. » Pour accepter cette conclusion paradoxale, « il nous faut examiner les statistiques générales plutôt que les histoires individuelles. En l’an 2000, la guerre causa la mort de 310 000 personnes, et les crimes violents provoquèrent la mort de 520 000. Chaque victime est un monde qui est détruit, une famille ruinée, des amis et des parents meurtris à vie. Dans une perspective macro, cependant, ces 830 000 victimes ne représentent que 1,5 % des 56 millions de personnes mortes cette année-là – dont 1 260 000 victimes d’accidents de la route (2,25 % de la mortalité totale) et 815 000 qui se sont suicidés (1,45 %) […] Le déclin de la violence est largement dû à l’essor de l’État. Tout au long de l’histoire, la violence est le plus souvent née d’affrontements locaux entre familles et communautés». Cela est dû au fait que le coût des guerres a énormément augmenté et que leur gain en termes de territoire à conquérir a beaucoup diminué, du fait de l’importance nouvelle du capital humain, des connaissances et des capacités organisationnelles dans la production de richesses.

Le problème aujourd’hui est que la croissance de la consommation menace l’environnement humain.

C’est ce qui explique pourquoi la question du bonheur devient plus importante aujourd’hui, parce que si le bonheur est lié à la consommation alors nous conduisons probablement la planète à la destruction.

Or le lien entre bonheur et consommation n’est pas évident puisque d’après des enquêtes de psychologie, le bonheur augmente quand le niveau de richesse augmente jusqu’à un certain stade, puis il se stabilise, et quand la richesse augmente encore plus le bonheur n’augmente pas en proportion. D’un point de vue biologique, «  la seule et unique chose qui rende les gens heureux, ce sont les sensations plaisantes du corps […] Dès lors il n’y aurait pas lieu de s’étonner que l’évolution nous ait façonnés pour n’être ni trop malheureux ni trop heureux ». Harari en conclut que « peut-être le bonheur consiste à synchroniser ses illusions personnelles de sens avec les illusions collectives dominantes… Vision très déprimante. Faut-il vraiment s’illusionner pour être heureux ? »

Conclusion

Aujourd’hui nous sommes à la veille d’un cyborg Sapiens qui est peut-être en train de changer les règles d’un jeu vieux de 70 000 ans. L’Homo sapiens est peut-être aussi en train de détruire la planète. Aussi pour Harari « la seule chose que nous puissions faire c’est d’influencer la direction que nous prenons ». Cela veut dire que la question principale à laquelle il faut répondre est : « que voulons-nous vouloir ? » Elle est proche du shi 势de la culture chinoise, c’est-à-dire du cours des choses qui à la fois nous entraîne, mais que l’on peut aussi influencer en fonction des situations.

Yuval Noah Harari montre les deux faces indissociables de la réalité humaine dans son ambivalence bonne et mauvaise. Le progrès apparaît comme bien souvent celui des vainqueurs, mais l’histoire dans sa longue durée ne se réduit pas à celle des vaincus qui sont pour une part des marins, des laboureurs, des maoris et des esclaves. Pour lui « le romantisme qui s’obstine à voir le côté sombre de chaque invention est aussi dogmatique que la croyance au progrès est inéluctable ». Le point fort et original de l’auteur est qu’il raconte une histoire où le meilleur côtoie le pire, et ceci comme allant de soi et sans jugement de valeur. Il n’est ni messianique ni apocalyptique, même si on le sent inquiet à travers un humour souvent non conformiste.

Je ressors de ce livre un certain nombre d’enseignement sur les processus d’innovation à partir de l’histoire du 18ème siècle en Europe de l’Ouest et qui montrent  l’importance des facteurs qui forment systèmes et donc qu’une innovation de rupture n’est pas tellement maitrisable par un seul acteur économique ou social. Les innovations réellement de rupture relèvent d’un mouvement sociétal plus général qui est aujourd’hui mondial. La plupart des autres innovations sont incrémentales. Ces facteurs sont de façon non hiérarchique, les cadres culturels a priori de la connaissance, l’énergie, la capacité de financement, les techniques militaires, les capacités à coopérer, et, de façon plus problématique, la capacité à produire un imaginaire mobilisateur qui masque les effets pervers des innovations en termes sociales que ce soit en faveur de la lutte contre le réchauffement climatique ou en faveur de la croissance de la consommation et des investissements productifs…