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CONSOMMATION

2014 11, Dominique Desjeux, Le porte-monnaie électronique, un exemple de processus social, matériel et symbolique d’innovation entre 2000 et 2014

2014 11, Dominique Desjeux, Le porte-monnaie électronique des années 2000, un modèle transposable de construction sociale de la diffusion de la monétique sans contact en 2014, in Pensée plurielle, 2014/3 (n° 37), De Boeck Supérieur, pp 27 – 41

Résumé : L’objectif de cet article est de faire ressortir, à partir d’un cas concret celui d’une tentative de dématérialisation des paiements monétaires, les logiques sociales qui expliquent le succès ou les échecs de la diffusion d’une innovation depuis le stade de l’invention jusqu’à celui de la réception auprès de l’usager final. L’usager final qui était visé au départ en 2000 appartenait plutôt à un milieu modeste.

L’innovation est analysée ici comme un processus social. Ce processus est la résultante d’un jeu d’acteurs individuels, collectifs (les réseaux « prénumériques » et numériques) et institutionnels (les banques, la Poste et les commerces) dans lequel les contraintes de logistique et de sécurité informatique jouent un rôle plus important que celui des valeurs ou des représentations positives par rapport à la nouvelle technologie.

Une des conclusions intéressantes est que le modèle anthropologique de diffusion des innovations présentées ici s’applique aussi bien aux entreprises, qu’aux classes moyennes supérieures et qu’aux populations démunies. Cela veut dire que, quels que soient le contenu et les objectifs d’une invention/innovation, quelles que soient les valeurs et les intentions des acteurs, il faut comprendre qu’elle se déroulera dans un jeu social sous contrainte. Bien souvent, ces contraintes transformeront les buts et le contenu de l’invention. La réussite d’une innovation dépendra des capacités des acteurs sociaux à prendre en compte ou non ces contraintes et à laisser réinterpréter, transformer, l’innovation par les usagers finaux.

Mots clé : porte-monnaie électronique, MODEUS, dématérialisation, innovation, contrainte, réception, distinction sociale, usages, pauvreté, réseau prénumérique et numérique, imaginaire

Le porte-monnaie électronique des années 2000, un modèle transposable de construction sociale de la
diffusion de la monétique sans contact en 2014

Introduction

Au début des années 2000 une réforme des règles bancaires en France met fin à ce que l’on avait appelé à l’époque le « ni/ni », ni tarification des services bancaires, ni rémunération du compte bancaire. Les comptes pourront être rémunérés, mais en contrepartie les services seront aussi tarifés. Il est cependant proposé de créer un service bancaire de base spécifique notamment pour les ménages populaires dont le revenu se situe entre 900 € et 1500 €. Ce service doit à la fois être moins cher et plus étendu que dans les établissements bancaires traditionnels.

À l’époque, La Poste se propose d’associer ce service à une innovation bancaire, le porte-monnaie électronique qui s’appelait à l’époque M.O.D.E.U.S., pour les petites dépenses du quotidien. En 2000, la Banque Postale n’existe pas encore. Elle sera créée le 1er janvier 2006. La Poste ne possède que des services financiers et gère notamment le fameux livret d’épargne, appelé livret A. En 2008 elle aura l’obligation de le rendre accessible gratuitement à tout le monde.

L’objectif de cette recherche sur les chances de succès ou d’abandon d’une nouvelle technologie liée à l’argent est de faire ressortir les dimensions sociétales et les jeux d’acteurs dont il faut tenir compte dans la mise en place d’une action qui vise à transformer les usages de l’argent. La conclusion, peut-être la plus inattendue, est que les processus sociaux qui conduisent à innover et à produire du changement relèvent d’une même logique sociale, celle des relations de pouvoir et de coopération entre acteurs dans lesquelles les inventions techniques sont encastrées, que ce changement vise des populations pauvres ou des populations aisées, que ces innovations soient portées par des travailleurs sociaux ou par des ingénieurs. Ce qui varie ce sont les situations, les positions sociales et les atouts que possède chaque acteur dans le jeu du changement. Cela veut dire du point de vue d’une anthropologie stratégique que même les acteurs les plus dominés possèdent des marges de manœuvre et que ceux qui ont le plus d’atouts sont eux-mêmes sous contrainte.

I – Le paiement dématérialisé, un analyseur des logiques sociales à l’œuvre dans la mise en place d’une nouvelle pratique de paiement

En 2000, un acteur, La Poste se propose donc de développer un nouveau service, grâce à un usage « dématérialisé », numérisé, de l’argent et nous demande de réaliser une enquête sur le processus de lancement en cours[1].

La crainte à l’époque est que la mise en place de la monnaie virtuelle induise un risque d’augmentation du surendettement des populations les plus démunies. Nous retrouverons entre 2008 et 2014, grâce à des recherches menées pour la Française Des Jeux avec Anne-Claire Mangel[2] et Jeanne Piedallu[3], cette même inquiétude face à la dématérialisation des jeux d’argent associée à la même crainte, celle d’un risque plus fort de perte de contrôle de leur activité par les joueurs. Ceci explique la loi de 2010 sur la régulation des jeux d’argent et de hasard sur Internet dont l’objectif est de limiter les risques d’addiction et de surendettement.

Dans les années 2000, il existe déjà des logiciels de régulation technique du risque lié aux dépenses domestiques. Ils sont capables d’établir le niveau de dépense de chaque client et d’évaluer les risques de découvert bancaire pour chacun. Ce sont des formes de « scoring » bancaire numérisé. La Poste se propose donc de mettre en place des actions spécifiques afin de limiter les risques de surendettement tout en essayant de ne pas brider l’usage du compte de ses clients plus fragiles. Le porte-monnaie électronique est envisagé comme un des moyens possibles pour participer à cet objectif. Par la suite, on découvrira que cet objectif va disparaitre, car il est trop éloigné des usages et des contraintes pratiques du porte-monnaie.

Toujours dans les années 2000, on évalue à 6 millions de personnes la population française qui ne dispose que d’un seul moyen de paiement, le paiement en argent liquide. Cette fraction de la classe moyenne la plus démunie utilise surtout le livret A comme un porte-monnaie, ce qui entraîne un coût de fonctionnement pour La Poste et un encombrement des guichets. Une enquête menée à la même époque sur la réinsertion des SDF montrait que certains pouvaient venir trois ou quatre fois dans la journée pour retirer des sommes d’argent afin de ne rien avoir sur eux, par sécurité, pour éviter les vols.[4] Le porte-monnaie électronique participait potentiellement à la baisse ces coûts grâce à la dématérialisation de la monnaie.

On commence déjà à voir, par induction, c’est-à-dire par découverte au fur à mesure du déroulement de l’enquête de terrain, que l’expérience du lancement du porte-monnaie électronique, et qui porte sur la mise en place d’un dispositif d’apprentissage d’un nouveau rapport dématérialisé à l’argent, même si elle peut paraître ancienne, est quasiment un cas d’école sur les conditions sociales, logistiques et symboliques qui sont encore aujourd’hui nécessaires à la mise en place d’un nouvel usage de l’argent et plus généralement d’un processus d’innovation quelque qu’il soit.

Un des points intéressants à souligner est que le porte-monnaie électronique a d’abord été créé pour faciliter les modes de paiement des dépenses quotidiennes chez le boulanger ou le bureau de tabac. Par la suite, La Poste a introduit un nouvel objectif, celui de fournir un service aux classes populaires. Suite aux difficultés de la mise en place du porte-monnaie électronique, cet objectif a par la suite disparu. Quand on observe le développement d’une innovation, il est très fréquent que l’on constate l’existence d’un écart parfois important entre les objectifs d’une invention et son usage final. Il est même probable, paradoxalement, que les chances de diffusion d’une nouvelle technologie soient liées à cet écart et à sa réinterprétation successive tout au long du processus de diffusion.

Cet écart s’explique pour une part par le processus social, c’est-à-dire les jeux d’acteurs, les relations de pouvoir institutionnelles qui permettent le passage de l’invention à sa réception chez l’usager final. Ces relations de pouvoir qui expriment des différences d’intérêts, et les intérêts des acteurs sont considérés dans une approche « compréhensive » comme a priori légitimes, expliquent les transformations, les réinterprétations, les détournements qui s’exercent sur l’invention et qui la rend de fait plus appropriable par les différents acteurs tout au long du processus social d’innovation.

Pour une autre part cet écart s’explique aussi par le besoin de justification au moment du lancement de l’invention auprès des autres acteurs ou auprès des financeurs, même si l’objectif réel peut-être d’un autre ordre. L’objectif de La Poste est autant de fournir un service aux plus démunis que de baisser ses coûts de gestion bancaire sans lesquels ce service ne serait pas possible. Par ailleurs, on constate qu’il n’existe pas forcément de demande sociale pour ce service. L’initiative vient bien de l’offre. Mais le fait qu’il n’y ait pas de demande des acteurs ne veut pas dire que cette invention ne résolve pas des problèmes de la vie quotidienne, lesquels sont bien souvent invisibles avant le lancement du projet.

L’invention proposée est aussi une solution aux problèmes internes de l’organisation qui offre le service et c’est ce qui augmente ses chances de diffusion par rapport aux résistances potentielles en interne. Une innovation dépend autant des contraintes internes, des problèmes à résoudre en interne, que des attentes et des problèmes à résoudre dans la vie quotidienne des usagers potentiels. Les chances de diffusion d’une innovation sont liées à la prise en compte, au moins partielle, des intérêts des différents acteurs en présence. Ces intérêts peuvent être matériels, sociaux ou symboliques.

Ceci veut dire que pour comprendre la diffusion d’une innovation, c’est-à-dire la construction sociale qui concourt à sa diffusion, il faut distinguer pour l’analyse et la description trois étapes : celle de l’invention qui relève de la créativité, des idées nouvelles ou de la politique que l’on veut développer, celle de l’innovation qui est l’itinéraire social que suit l’invention et qui entraîne sa transformation jusqu’à son arrivée dans le milieu où elle doit être appliquée, et celle de la réception qui montre l’usage et la réinterprétation finale de l’invention initiale.

Ce processus de lancement, de transformation puis d’appropriation chez l’usager final s’applique autant au développement des biens de consommation sur un marché qu’au cas des services pour des plus pauvres. Il explique autant les réussites que l’abandon du processus d’innovation. Surtout il montre que pour réussir une invention ne doit pas rester pure, mais qu’elle doit accepter d’être transformée par le jeu des acteurs qui sont concernés par elle. Paradoxalement, une invention technique ou un nouveau service social ne se diffuse pas à cause de la qualité de sa conception, mais grâce à la réinterprétation et à l’usage que les acteurs finaux ont pu en faire. Il faut aussi qu’elles correspondent aux intérêts et aux contraintes des organisations qui sont chargées de la diffuser. Une innovation solidaire n’implique pas que les acteurs qui la promeuvent n’aient aucun intérêt, même si ces mêmes acteurs ont besoin d’enchantement, de sens, pour agir, et éventuellement de croire qu’ils sont désintéressés.

II – Le lancement de l’invention d’un nouveau service d’aide au paiement en France, le porte-monnaie électronique

Un des déclencheurs de ce processus d’innovation a été le changement des règles bancaires, c’est-à-dire un événement qui ne dépend pas des acteurs qui vont être concernés par le nouveau dispositif. Mais cet événement déclencheur va être l’occasion qui va permettre de lancer le porte-monnaie électronique M.O.D.E.U.S. dont l’objectif est de favoriser les paiements de la vie quotidienne en ville et à terme, éventuellement, de mieux gérer les risques de surendettement.

Le lancement expérimental de M.O.D.E.U.S. ne dépend pas d’un seul acteur. Le système d’action de l’offre de services qui concoure à son développement comprend, outre La Poste, les banquiers traditionnels et les transporteurs publics comme la RATP pour le métro et les bus. Dans les années 2000, La Poste, en France, occupe une place très particulière au sein du système bancaire. La Poste n’a pas encore le droit de faire des crédits à la consommation, mais la concurrence est très forte sur les autres marchés. Elle est bien placée pour les services de base auprès de la clientèle dont les revenus se situent entre 900 € et 1 500 €. Les banques et les assurances ne sont pas très favorables à l’arrivée de La Poste sur une partie de leur marché.

Outre la concurrence pour le contrôle de la clientèle, le porte-monnaie électronique pose un autre problème technico-économique, et sur lequel les principaux acteurs ne se sont pas encore mis d’accord. L’action de recharger son porte-monnaie électronique chez un commerçant est-elle un paiement ou est-elle un retrait. Or le retrait et le paiement sont deux opérations différentes en termes de monétique. La commission n’est pas attribuée au même acteur. Dans le cas du retrait c’est la banque du porteur du porte-monnaie qui paie une commission au nom du service qui est rendu à son client. Dans le cas du rechargement du porte-monnaie électronique la question n’avait toujours pas été résolue, au moment de notre enquête, les positions des acteurs s’opposant sur ce sujet. Personne ne veut payer la commission. Le non-accord entre les acteurs peut très bien signer la mort de la continuation du processus d’innovation.

Les innovations techniques sont encastrées dans les jeux d’acteurs et les relations de pouvoir qui régulent les intérêts entre acteurs. Cela permet de rappeler que la qualité technique d’une invention ne suffit pas à expliquer sa diffusion, sauf si elle est mise en place à l’insu des acteurs comme on peut le voir à travers les usages d’Internet et du traitement des « big data ».

Pour mémoire il faut rappeler que la monétique s’est développée en France à partir des années 1980 grâce à l’invention de la carte à puce mise au point par Roland Moreno en 1974. À partir de 1983, elle commence à se diffuser comme carte téléphonique puis comme carte bancaire non sans quelques problèmes de sécurité. En 2000, donc, l’usage de la monétique n’est pas encore généralisé ce qui explique une partie des difficultés pour mettre d’accord les acteurs entre eux.

Aux États-Unis, comme le rappelle Georges Ritzer en 1995 dans son livre Expressing America, A critique of the Global Credit, Card Society (Pine Forge Press) – dont le titre représente un joli jeu de mots sur la carte American Express créée vers 1850 et le fait que le crédit soit une expression de la culture américaine -, 61 % des Américains ont au moins une carte de crédit, ce qui aux USA représente beaucoup plus qu’une carte de paiement à la française qui elle ne propose qu’un léger différé deux à trois semaines entre l’achat et le débit. Dans les années 1990, le marché de la carte de crédit est en partie saturé. C’est ce qui explique, d’après Ritzer, que les banques partent à la recherche de nouveaux groupes de consommateurs comme les lycéens ou la clientèle des plus pauvres qui sont estimés à 40 millions de personnes, il y a 25 ans. La question de la facilité de paiement concourt à la fois à rendre la vie plus facile aussi bien des gens handicapés que des gens en mobilité, mais augmente aussi les risques des dépenses non contrôlées et de surendettement. Comme toute innovation la monétique est ambivalente.

Ce petit rappel historique n’est là que pour indiquer que dans de nombreux travaux sur l’innovation il est sous-estimé le temps long de la mise au point de la technique, puis de la mise en accord entre acteurs, tout cela pouvant prendre plus de 20 ans. Quand on regarde ensuite la réception de la plupart des nouvelles technologies comme le réfrigérateur, la radio, la télévision, l’ordinateur domestique, on constate qu’elles ont mis entre 25 et 50 ans pour se diffuser de 20 % des consommateurs à 80 %. La diffusion la plus rapide est celle du téléphone mobile.

Il est donc important de garder à l’esprit que le processus social de diffusion d’une innovation demande de très nombreuses années, qui se comptent souvent en dizaines d’années et non pas en quelques mois, ou même en quelques jours, comme le temps de la télévision ou des buzz sur Internet pourraient nous le laisser croire.

Les processus d’innovation sont des procès rugueux socialement, c’est à dire avec une faible fluidité. C’est du reste la rugosité du processus social de construction des innovations qui explique l’importance de l’imaginaire comme moyen de se libérer par l’enchantement de la réalité des contraintes du quotidien. Cet imaginaire se retrouve tout particulièrement chez les militants au sens le plus large du terme, les innovateurs, les entrepreneurs économiques ou moraux, tous ceux qui ont besoin d’une quantité d’énergie plus importante que les usagers qui suivent les innovations pour les aider à supporter les effets socialement négatifs de la transgression que l’on trouve dans tous les processus d’innovation. Innover c’est transgresser. Transgresser, c’est bien souvent risquer la stigmatisation.

On retrouve cette rugosité avec les usagers de la carte Réalys, une carte de paiement à autorisation systématique, qui était destinée à une population à revenu faible et qui a provoqué une certaine résistance. Les utilisateurs, il y a 15 ans, ne voulaient pas avoir l’air d’être pauvres et donc de risquer d’être stigmatisés en utilisant cette carte. Cette carte existe toujours en 2014 et est proposée en ligne par La Poste comme un outil d’aide à la gestion des dépenses des usagers. Elle a pris un sens positif.

Là encore il est intéressant de rappeler la dimension symbolique et du sens, tout au long du processus de diffusion des innovations. Une des contraintes à la diffusion tient au sens négatif ou positif que les usagers vont attribuer à la nouveauté. Une innovation associée à un sentiment de stigmatisation risque de voir freiner sa diffusion.

Un des intérêts concrets de la monnaie électronique est qu’elle régule les transactions financières par le biais de puces électroniques sans avoir à manipuler des pièces de monnaie encombrantes et dangereuses à transporter. L’objectif du porte-monnaie électronique est de permettre un nouveau moyen de paiement pour prendre le métro, acheter un journal ou s’offrir un service. France Telecom par exemple, y voit à l’époque un avantage qui est de permettre la transformation des cabines téléphoniques à pièces en des cabines téléphoniques à carte électronique. Cela évite le coût et le risque de la manipulation des pièces de monnaie et en même temps limite des risques de destruction des cabines téléphoniques. La diminution des risques, vue du point de vue des acteurs de l’offre, concourt à augmenter ses chances de diffusion.

Une invention a donc d’autant plus de chances de se diffuser qu’elle résout des problèmes concrets auxquels sont confrontés les acteurs tout au long du processus de construction sociale de l’acceptation ou du refus du nouveau dispositif ou de la nouvelle technologie.

Nous découvrons ensuite petit à petit que le développement du porte-monnaie électronique demande la mise en place d’un système d’objets concrets qui est nécessaire à son utilisation, comme les automates de rechargement qui seront placés dans les endroits publics comme les halls de gare ou les cabines téléphoniques. Il demande aussi la mise en place d’un objet invisible pour les usagers, celui d’une architecture informatique de sécurisation, très complexe à mettre en place. La mise en place de ce système dépend en 2000, à la fois de la Banque de France et de la Direction Centrale des Sécurités des Systèmes Informatiques qui dépend du ministère de l’Intérieur et qui autorisent ou non son lancement.

Pour la petite histoire, les interviews que nous avons réalisées auprès d’ingénieurs informaticiens chargés de la mise en place de cette architecture ont été parmi les plus difficiles de notre enquête. D’une part il était compliqué, humainement, d’arrêter le flot de paroles des ingénieurs et d’autre part quand nous faisions des relances pour essayer d’obtenir des explications compréhensibles pour des non-spécialistes, il pensait que nous nous moquions d’eux tellement tout cela leur paraissait évident. Cette observation est un des indicateurs de l’écart qui existe bien souvent entre la vision des ingénieurs centrée sur la technique, et celle des usagers finaux qui centrée sur les pratiques et les contraintes du quotidien. Bien souvent ces deux objectifs rentrent en concurrence comme on peut l’observer aujourd’hui autour de la diffusion des bâtiments basse consommation[5].

Là encore, comme pour la plupart des diffusions d’innovation, la mise en place des « objets » qui permettent l’usage du nouveau bien ou service est une des conditions nécessaires au développement de l’usage du bien ou service. On comprend bien à cette étape de la restitution qu’une innovation réussie ou non dépend d’un jeu de forces entre fluidité et rugosité sociale, de symbolique et d’objets matériels.

III – La phase sociale de diffusion de l’invention à travers les jeux des acteurs institutionnels

Il y avait deux projets en concurrence, le premier M.O.N.E.O. rassemblait principalement les banques privées, comme la BNP, Paribas, le Crédit Mutuel, le Crédit Lyonnais et le Crédit Agricole. Son objectif était de fournir un porte-monnaie électronique à usage proprement bancaire grâce à une « technologie du sans contact » comme on le disait déjà au début des années 2000, et comme cela est en train de se développer en 2014 en France pour le paiement dans les grandes surfaces, par exemple, soit 15 ans plus tard.

Le deuxième projet est le porte-monnaie M.O.D.E.U.S. Il a pour objectif de développer des usages au-delà des seuls services bancaires et notamment vers les transports et les services sociaux. L’hypothèse qui était faite à l’époque était que les chances de développement de M.O.D.E.U.S. étaient directement liées à la multiplication des usages de la carte pour les paiements de la vie quotidienne depuis les achats de journaux jusqu’à ceux de billets dans les gares, en passant par l’achat de cigarettes (qui seront interdites en 2006) ou le paiement des parkings. La Poste joue un rôle stratégique dans ce dispositif du fait de son savoir-faire en matière d’automates fiables et de sa compétence légale en termes de certification.

Pour multiplier ces usages, La Poste, un service public, va s’allier avec les transporteurs qui eux aussi relèvent du domaine public ou parapublic. Ici l’effet réseau va jouer un rôle important entre des hauts fonctionnaires, ou d’anciens hauts fonctionnaires, ou des chefs d’entreprise qui sont bien souvent des anciens des mêmes grandes écoles d’ingénieurs. Cette alliance va permettre la diffusion du porte-monnaie électronique sur les lieux mêmes de la mobilité en ville. Petit à petit les banques intégreront aussi le système. La carte qui devient Modeus /Moneo est la synthèse originale d’une alliance entre des réseaux humains bancaires et des réseaux humains de service public.

Cela veut dire qu’une innovation ne peut se diffuser sans un effet de réseau. Un réseau social, qui a souvent une image négative dans la culture française, est la condition sociale du portage du changement. Il permet la confiance et à la connivence, au sens neutre, entre les acteurs. Aujourd’hui les réseaux numériques sont bien souvent le prolongement de ces réseaux « prénumériques » dont le fonctionnement, comme celui du système d’objets concrets, participe au processus de diffusion des innovations. Sans le support d’un système d’objets logistiques, sans celui d’un réseau « pré numérique » associé à la maîtrise d’une expertise technique, et sans une dimension symbolique qui donne un sens positif à la réception de l’innovation, une invention a peu de chances de devenir une innovation et donc de se diffuser jusqu’à l’utilisateur final.

IV La réception du porte-monnaie électronique : la sanction positive ou négative du processus d’innovation par l’usager final

La diffusion du porte-monnaie électronique comme nouveau moyen de paiement est directement liée à un effet de réseau de distribution, celui notamment des commerçants de proximité qui sont placés autour des grands axes de circulation des transports en commun en ville. Ils jouent un rôle de médiation entre l’offre technique de monétique proposée par les grandes institutions bancaires et postales et l’acheteur final.

A. La réception des commerces varie en fonction du montant des paiements et du flux de clientèle

En termes de représentation, les commerçants interviewés sont plutôt favorables à la carte de paiement Modeus/Moneo, mais pour une raison inattendue, le passage à l’euro qui doit se faire le 1er janvier 2002. Ils appréhendent ce passage parce qu’ils ne voient pas très bien comment ils vont gérer une double caisse en francs et en euros. La monétique leur paraît un moyen de mieux gérer cela. De plus ils pensent que ce nouveau système de paiement peut les aider à fidéliser leurs clients qui sinon risque d’aller chez des commerçants concurrents qui eux seront équipés de ce nouveau système. Ici la contrainte et la peur de la concurrence jouent en faveur de la réception de l’innovation.

En pratique, il existe deux sortes de commerces. Une partie possède des flux de clients denses et soutenus. Le panier moyen est peu élevé, ce qui explique qu’ils n’acceptent pas la carte bancaire pour ces paiements. Ils doivent donc manipuler constamment de la petite monnaie en grande quantité. Ce sont les boulangeries, les sandwicheries, les magasins de presse et les bureaux de tabac, les cafés et les brasseries, c’est-à-dire les commerces de bouche. Le nouveau système est censé faciliter leur gestion grâce à la télécollecte réalisée tous les jours par les banques qui transfèrent la recette immédiatement sur le compte bancaire du commerçant. Enfin ce système pourrait avoir comme avantage de diminuer les files d’attente en accélérant le temps du passage en caisse. À l’inverse les commerçants qui ont un flux de clientèle plus faible, mais avec un panier moyen plus élevé et donc qui ne manipulent pas beaucoup de petites monnaies ne voient pas bien l’intérêt du porte-monnaie électronique.

Ceux qui expérimentent ce nouveau système de paiement sont confrontés à deux problèmes pratiques. Le premier est de faire valider le paiement par le client ou bien de le valider eux-mêmes, même s’il est conseillé de systématiquement faire valider par le client. Le choix va dépendre le plus souvent de l’importance de la file d’attente. Quand celle-ci est grande, une partie des commerçants préfère valider eux-mêmes.

Le deuxième problème est celui de la recharge expresse du porte-monnaie numérique. Il est conseillé de faire la recharge du porte-monnaie quand le terminal le demande, mais là encore sous contrainte de flux de la file d’attente certains ne font pas la recharge pour ne pas augmenter la queue.

De plus, le porte-monnaie électronique remet en cause une partie des pratiques officieuses qui étaient possibles avec la petite monnaie et notamment pour les pourboires qui risquent de disparaître comme on le voit dans les taxis depuis la numérisation du paiement en 2012. Enfin le maniement du terminal demande un certain apprentissage que tout le monde n’a pas envie de faire.

Pour certains il représente donc une opportunité qui va leur permette de mieux sécuriser leurs paiements, mais pour les autres il représente un risque celui de perdre le contrôle du flux d’argent généré par la petite monnaie. Ces commerçants sont donc très attachés à l’émission d’un ticket qui laisse une trace physique du paiement alors qu’à l’origine il n’était pas prévu d’éditer un ticket pour de si petites sommes. Une partie des commerçants ne sont pas non plus très favorables pour payer une nouvelle commission pour ce nouveau service.

Au final la contrainte va venir du fait que le nombre de clients utilisant le porte-monnaie électronique va rester assez faible et donc que cela ne va résoudre aucun des problèmes qu’il était censé résoudre : la gestion de la petite monnaie, la gestion de la file d’attente ou la télécollecte générale de la caisse. En plus il a diminué une partie des marges de manœuvre des commerçants liés à l’usage de la petite monnaie. Il n’a pas sécurisé ceux qui étaient inquiets par l’usage de la monétique, et surtout il n’a pas amené plus de clients.

B. La suite provisoire de la chaîne d’innovation : la réception par les clients finaux

Le développement des applications du téléphone mobile peut nous faire oublier que la dématérialisation de l’argent ne date pas d’aujourd’hui. On peut même la faire remonter au XVIIIe siècle pendant lequel John Law inventa les billets de banque qui devaient déjà à l’époque remplacer la monnaie en métal. Son expérience s’est cependant terminée en 1720 par un krach retentissant.

Sans remonter si loin, les personnes interviewées avaient déjà connu aussi une première expérience de dématérialisation avec la généralisation du chéquier dans les années 1960. « À l’époque, c’était un privilège d’avoir un chéquier et c’était aussi une modernité. Les gens en général faisaient peu confiance aux chèques. Ils préféraient utiliser des espèces sonnantes et trébuchantes » comme le déclare un interviewé nait en 1947. Un autre né en 1943 expliquait même que son chéquier lui servait à tout payer à cette époque : « l’essence, l’hôtel parce que c’est là que je logeais, mon restaurant, toutes les dépenses de la vie courante. De temps en temps, je retirais de l’argent liquide aux guichets de La Poste : on remettait un chèque dans un bureau désigné pour ça. Le liquide me servait à payer des cigarettes, parfois de l’essence parce que je faisais beaucoup de déplacements. Mais c’était surtout pour les dépenses de poche. J’étais en pension à cette époque donc je payais la restauration et le loyer par chèque au mois. »

Après le chèque, c’est la carte bancaire qui a suivi. Mais comme le chéquier son usage n’était pas forcément évident pour tout le monde : « J’ai ouvert un compte courant en 1991, j’avais 18 ans [il est né en 1972]. J’ai eu le chéquier avec. Je n’ai pas pris la carte tout de suite parce que ça ne m’intéressait pas de payer une carte parce que je n’en avais pas l’utilité. On [lui et son épouse] a la carte bancaire depuis 5 ans. »

Ce qui ressort aussi de ces premiers usages d’une monnaie dématérialisée, c’est que l’accès au chéquier comme à la carte bancaire a été réinterprété comme des objets de rite de passage de l’enfance vers la vie adulte, le travail et la mise en couple. Ils symbolisent l’accès à la liberté de consommation et surtout à un nouveau mode de paiement la carte à puce, rapide et facile à utiliser : « Le premier moyen de paiement que j’ai eu, ça a été une carte de retrait. C’est vieux : ça doit faire une dizaine d’années {1990}. C’était dans le cadre des offres du Crédit Agricole qui faisait une carte à l’époque qui s’appelle maintenant la carte Mosaïque et qui est pour les jeunes, de 16 à 25 ans, je crois. C’est une carte de retrait toute simple. Déjà avant, on utilisait essentiellement la carte. Dès que j’ai eu une carte de paiement, je n’ai utilisé plus que ça pratiquement. »

Pour une partie des interviewés, la carte bancaire va remplacer petit à petit les paiements par chèque et les paiements en argent liquide. « La carte bancaire, je l’utilise pour tous les achats courants, sauf pour la boulangerie bien sûr. Je m’en sers pour payer les titres de transport, dans les magasins de bricolage, les vêtements, l’essence, enfin pratiquement tout. » Ils se sentent prêts à utiliser le porte-monnaie électronique, même si certains continuent à préférer le paiement par chèque.

Les clients expérimentateurs que nous avons interviewés étaient dès le point de départ plutôt favorables au porte-monnaie électronique. En ce sens ils ne sont pas représentatifs de tous les Français. Cependant ils permettent de comprendre à partir de leurs représentations et de leurs pratiques de paiement ce qui peut conduire au développement ou à l’abandon du porte-monnaie électronique.

Ils déclarent avoir été attirés par le fait qu’il symbolisait la modernité par sa technique sans contact, son caractère multifonctionnel, mais aussi son aspect ludique, voire sa fonction de sociabilités dans la file d’attente. Les porteurs de la carte avaient le sentiment d’appartenir à une sorte de groupe d’initiés et donc de se sentir très valorisés. On retrouve des éléments qui étaient déjà associés au chéquier et à la carte de paiement. La distinction sociale contribue toujours fortement au processus de réception des innovations comme l’avait déjà montré Pierre Bourdieu dans son livre La distinction, publié en 1979. Ce qui varie ce sont les objets marqueur sde la distinction sociale. Le chéquier a été remplacé par le porte-monnaie électronique hier et par le téléphone mobile aujourd’hui.

En pratique le porte-monnaie électronique résolvait potentiellement deux problèmes : prévoir en permanence la quantité de petites monnaies nécessaires pour le paiement des petits achats et la lenteur du paiement à la caisse. Il était censé faire baisser cette charge mentale au moment du paiement. Les peurs ont sélectionné et donc réinterprété pour une part les usages prévus.

Une partie des clients ont décidé de se focaliser sur le paiement des transports qui s’intégrait bien à leur routine de mobilité quotidienne. Le mot routine est ici utilisé dans un sens positif d’économie d’énergie humaine. La routine permet de réaliser par des activités du quotidien sans augmenter la charge mentale qui nait quand il faut se poser trop de questions pour réaliser une action. D’autres se sont limités au paiement des petites courses. Certains ont diversifié leurs paiements entre les courses et les transports. Le choix s’est fait en fonction de l’augmentation de la charge mentale qui risquait d’être provoquée par le changement de pratiques de paiement. Les défaillances techniques et le manque de terminal chez de nombreux commerçants ont freiné l’usage de la monétique. L’innovation a donc d’autant plus de chances de réussir qu’elle s’intègre dans les routines du quotidien sans augmenter le stress et les préoccupations de celui qui l’adopte.

L’usage du porte-monnaie a aussi varié d’un usage individuel à un usage collectif. Certains l’ont prêté à leurs enfants ou à des amis. D’autres l’ont partagé avec leur conjoint. Il semble que l’usage du porte-monnaie électronique soit lié à la division sexuelle des tâches à l’intérieur de l’espace domestique. C’est en fait celui qui assume le gros des tâches ménagères qui le garde.  L’innovation est encastrée dans les pratiques familiales qui lui préexistent.

Certains clients estiment que ce nouvel appareil est fiable et inspire la confiance. D’autres au contraire éprouvent un sentiment de méfiance et d’insécurité dans la mesure où ils ont l’impression de perdre la maîtrise matérielle de leur argent, comme avec le chéquier 40 ans avant, au profit d’une monnaie virtuelle donc il ne contrôle pas la circulation. On est déjà dans le binôme qui va se perpétuer jusqu’à aujourd’hui du « click and mortar », de l’immatériel et du matériel. Le « click, » la souri à l’origine, favorise la rapidité et la fluidité des échanges, mais peut poser des problèmes de sécurité, de vol, et de sentiment de perte de maîtrise. Le « mortar », le mortier, le bâtiment en dur, symbolise la continuité des objets et des techniques non numérisées.

Il apparaît aussi une aspiration à la convergence des multiples cartes qui ne sera pas réalisée dans l’immédiat par la carte Modeus/Moneo, mais un peu plus tard par le développement des téléphones intelligents. « Avec la monnaie virtuelle, on pourra avoir tout sur la carte : les chèques vacances, les réductions qu’on a dans les magasins, les accès au parking. C’est avoir le plus de choses possible sur une seule carte, pour éviter d’avoir 36 cartes d’adhérents, parce que ça, on en souffre. Ce serait une puce vierge à remplir. On est en plein là-dedans. Ce n’est pas négatif, au contraire parce que c’est la même chose si c’est sous cette forme ou sous la forme de billets : je ne dépenserai pas plus ou moins. Ça ne changera pas grand-chose. Mais il faut que tout le monde l’ait : quand on part en vacances et tout », déclare un interviewé en 2000. Cette demande de convergence avait bien été diagnostiquée par une société de services numériques comme Niji, cofondée en 2001 par Hugues Meili.

Avec le recul on voit bien que l’image symbolique du porte-monnaie électronique était plutôt positive même si certains étaient réticents à passer à l’usage l’une monnaie immatérielle. Un usage non prévu avait même émergé avec le passage à l’euro, le porte-monnaie électronique étant perçu par certains commerçants et par certains clients plus âgés comme un moyen de mieux gérer le passage des francs aux euros. Il semblait même assez adapté aux usages et aux pratiques des jeunes qui utilisent beaucoup les commerces de bouche et de restauration rapide, dont les McDo, certains étant équipés des terminaux nécessaires. Il aurait pu aussi rendre service aux interdits bancaires et aux populations les plus démunies, sous réserve de la création d’une carte spéciale pour recharger le porte-monnaie électronique.

Il semble que la faiblesse du porte-monnaie électronique ne soit pas principalement liée à l’usager final, mais à la difficulté de mettre en place simultanément chez de très nombreux commerçants des terminaux adaptés à la lecture du porte-monnaie électronique. La contrainte logistique, et probablement de sécurisation de l’architecture informatique, paraît donc assez centrale pour expliquer la faible diffusion du porte-monnaie électronique. C’est un peu le même problème qui se pose aujourd’hui avec le développement de la voiture électrique qui ne pourra décoller qu’à partir du moment où il existera assez de bornes électriques pour la recharger. Le développement d’une innovation est bien souvent la résultante d’une course contre la montre entre la demande potentielle des usagers et le besoin d’investissements financiers pour développer le système d’objets matériels nécessaires au fonctionnement du nouveau produit.

Conclusion

Le 13 février 2014, le journal La Tribune annonce le lancement d’un nouveau porte-monnaie électronique par Orange sous le nom d’Orange Cash : « c’est un peu la version 2.0 de Moneo intégré dans son Smartphone ». Il fonctionne sous Android. Il est compatible avec une quinzaine de modèles de téléphones mobiles. « Ce service fonctionne comme un compte prépayé qu’il faut créditer au préalable, par virement ou par carte bancaire, quelle que soit sa banque. Il suffit ensuite d’approcher son Smartphone à moins de 4 cm du terminal de paiement du commerçant pour effectuer des achats de moins de 20 € », pour payer son pain, son journal, ses cigarettes ou son sandwich.

Surtout on découvre dans l’article qu’aujourd’hui en France près de « 200 000 commerces sont équipés de terminaux sans contact » compatible avec la technologie proposée par Orange et que « 5 millions de Français sont équipés de smartphones compatibles. » Un seuil d’équipement chez l’usager et chez les commerçants semble donc avoir été atteint. Une nouvelle alliance institutionnelle s’est mise en place puisqu’Orange travaille avec Visa Europe « qui collabore aussi avec Vodafone au Royaume-Uni, en Allemagne et en Espagne. » Il semble donc qu’une partie des conditions logistiques qui étaient absentes il y a 15 ans soit maintenant réunie pour permettre la réception en 2014 de l’invention du portefeuille électronique créée dans les années 2000.

La grande leçon à tirer de ce cas est qu’un processus d’innovation n’est pas linéaire et qu’il est bien souvent la résultante d’une agrégation inattendue de technologies, de jeux d’acteurs et d’imaginaires. La non-diffusion du porte-monnaie électronique sous sa forme première ne veut pas dire que cette invention a été un échec, mais qu’elle a continué sous d’autres formes et qu’elle a pu réémerger au moment où un nouvel objet, le téléphone mobile devient l’agrégateur des technologies anciennes et nouvelles. Il permet ainsi la convergence technique et sociale qui va favoriser le lancement d’une nouvelle forme de porte-monnaie électronique et avec de nouveaux acteurs institutionnels et peut-être avec de nouveaux usagers.

Non seulement le passage de l’invention à la réception n’est pas linéaire, mais en plus il se fait dans la durée, il nécessite souvent des financements importants ce qui explique le rôle clé des banques et des investisseurs dans le développement des innovations incrémentales et de rupture, la mobilisation des réseaux sociaux « prénumériques » et numériques qui favorisent les alliances institutionnelles qui vont permettre d’offrir à l’usager final un nouvel objet technique dont l’utilisation va varier, probablement de façon inattendue, au fur et à mesure que les acteurs du quotidien vont découvrir des usages nouveaux par rapport à ce qui était prévu au plus tard de l’invention. Un processus d’innovation qui va jusqu’au bout et un processus de transformation permanente et d’adaptation aux incertitudes des situations et des usages.

On comprend mieux maintenant l’importance de la distinction entre l’invention qui porte sur un objet technique, l’innovation qui porte sur le processus social d’alliance entre acteurs institutionnels et qui conditionnent le financement et la mise en place des conditions matérielles logistiques de diffusion de l’invention et la réception par l’usager final qui va intégrer ou non cette invention à l’intérieur de ces routines quotidiennes. Si le temps d’apprentissage n’est pas trop complexe, si le lieu d’acquisition de la nouvelle technologie ne demande pas une dépense de temps trop importante, si le coût du paiement ne pèse pas sur le budget, si la nouvelle technologie n’augmente pas la charge mentale, si le porte-monnaie électronique s’intègre à la norme du groupe d’appartenances de l’usager final, son groupe de pairs, sa famille ou ses collègues, et s’ils s’intègrent dans le jeu de l’identité et de la distinction, alors le porte-monnaie électronique aura une chance de se diffuser et d’intégrer les pratiques de paiement au quotidien.

Paris le 4 mai 2014

2015 12 couverture revue plurielle argent

 

 

[1] Desjeux D., Grynko C., Pavageau C., 2001, La carte Modeus/Moneo, Paris, La Poste/Argonautes, www.argonautes.fr/?submit=&s=modeus

[2] Desjeux D., Mangel A. C., 2009, Rapport de synthèse sur la libéralisation des jeux en ligne, Paris, la Française Des Jeux, www.argonautes.fr/2009-03-d-desjeux-anne-claire-mangel-rapport-de-synthese-sur-la-liberalisation-des-jeux-en-ligne. Mangel A.C., 2009, Analyse de la construction sociale de la notion de « jeu pathologique » et de ses effets sur les représentations et pratiques des joueurs de la Française Des Jeux, Thèse Université Paris Descartes, Sorbonne Paris Cité (dir. D. Desjeux)

[3] Piedallu J., 2014, Le jeu sous contrôle. Analyse sociologique des formes de régulation à l’œuvre dans la pratique contemporaine du poker en France, Thèse en cours de finition, Paris, Université Paris Descartes, Sorbonne Paris Cité (dir. D. Desjeux) ; Piedallu J.2013, Rapport au jeu d’argent déménage en situation d’exclusion financière de surendettement, la Française Des Jeux/Crésus, 61 p. (multig.)

[4] Desjeux D., Taponier S., Garabuau-Moussaoui I., Pavageau C., Ras I., Sokolowski E., 2003, « La consommation et les objets du quotidien comme analyseur des trajectoires de la précarité des  SDF », in Représentations, trajectoires et politiques publiques : les SDF, Paris, édition PUCA/ministère de l’Equipement, pp 89-107

[5] Cf. Brisepierre G., 2013, Les conditions sociales et organisationnelles d’une performance énergétique in vivo dans les bâtiments neufs, Edition Les chantiers Leroy Merlin Source, 43 p.