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Les échelles d'observation

2008, D. Desjeux, Les échelles d’observation appliquées à la sociologie de l’art

Les échelles d’observation

2008, D. Desjeux, « La Sociologie de l’art au crible des échelles d’observation » publié dans Les arts moyens aujourd’hui sous la direction de Florent Gaudez, l’Harmattan

 

C’est probablement dans la sociologie de l’art au sens large que j’ai trouvé à la fin des années soixante la première solution élégante, comme on le dirait d’une démonstration mathématique, sur le rapport entre plusieurs échelles d’observation et tout particulièrement dans le Dieu caché, étude sur la vision tragique dans les Pensée de Pascal et dans le théâtre de Racine, de Lucien Goldmann (Gallimard, 1959). L. Goldmann va utiliser une méthode structurale et homologique pour montrer le lien entre une production individuelle et un effet d’appartenance sociale. Cette méthode avait déjà été utilisée par Georges Lukacs dans son travail sur Le Roman historique publié en 1956 en allemand (Payot, 1965) pour notamment montrer le lien entre les romans comme Ivanhoé ou Rob Roy produit par un auteur, Walter Scott, et la montée des mouvements nationalistes en Europe. Or c’est ce lien entre niveaux micro et macro qui est au cœur de la question des échelles d’observation en sciences sociales[1]. D’où le grand intérêt de cette approche, en terme de méthode, même à cinquante ans d’écart.

L’homologie structurale, un moyen classique de penser le lien entre échelles d’observation

Lucien Goldmann commence par isoler une structure qui organise l’ensemble de l’œuvre de Pascal et de Racine, la vision tragique du monde associée à celle du juste en état de péché mortel. Cette vision est proche de la pensée juive pessimiste du livre de Job dans la Bible mais en plus radical chez les deux auteurs puisque dans la Bible Job retrouve ses richesses à la fin de l’histoire.

Il va ensuite rappeler que ces deux auteurs appartenaient au groupe janséniste de Port-Royal qui lui-même se caractérisait par une pensée tragique et pessimiste liée à une aspiration de retrait du monde.

Il montre finalement que ce pessimisme va expliquer la diffusion du jansénisme auprès de deux groupes sociaux. D’un côté, il y avait les aristocrates opposés à la « domestication » organisée par la monarchie absolue grâce à la pratique de la curialisation de la noblesse à Versailles. La curialisation a été décrite par Norbert Elias dans La société de cour (Flammarion, 1974) et plus tard par Stephen Menell dans Français et anglais à table (Flammarion, 1987), pour expliquer la sophistication des pratiques culinaires françaises comme enjeu de la compétition sociale entre les nobles de la cour. De l’autre côté, contre la centralisation politique de Louis XIV, il y avait les officiers du roi membres des cours en Province. Ces deux groupes étaient menacés de descente social d’où leur pessimisme.

La pensée tragique est donc le lien homologique qui unit un groupe social menacé et un groupe religieux pessimiste auquel appartiennent Racine et Pascal. C’est ce qui explique que la structure de leur production littéraire soit organisée par une vision du monde tragique. L’homologie de structure permet de faire l’hypothèse d’une relation explicative entre un effet d’appartenance sociale et une production individuelle littéraire. Mais quelle est la nature de cette explication c’est ce qui reste peut-être le plus problématique dans la démonstration de L. Goldmann malgré la qualité de l’érudition littéraire dont il fait preuve.

Cela revient à se demander si un effet d’appartenance peut rendre compte de l’originalité d’une œuvre individuelle. En terme d’observation cela paraît peu plausible car la chaîne de causalités entre un niveau macro et un niveau micro devient trop complexe et l’expérience de l’enquête montre qu’il y a une discontinuité de l’observation entre ce que l’on observe à une échelle et ce que l’on va observer à une échelle plus éloignée. Le phénomène observé change de nature en changeant d’échelle et donc de découpage.

L’explication par une homologie macro-sociale revient en fait souvent à retrouver dans le micro-individuel des éléments de l’échelle macro pour en faire des facteurs explicatifs des comportements individuels. Cela revient à gommer ce qui fait la particularité de l’échelle individuelle au profit des éléments semblables à ceux déjà trouvés dans l’échelle macro. L’individuelle est irréductible à la seule explication par le social. Mais la réalité formant un tout, le social est bien présent dans l’individu. Aussi le grand apport de l’homologie structurale est qu’elle permet de faire apparaître la part du social qui est en tout individu. Dans le cas du Dieu caché, l’effet de descente sociale des magistrats du roi produit le pessimisme et la pensée tragique c’est-à-dire une « vision du monde » qui va organiser la production individuelle de Racine et Pascal sans pour autant épuiser l’explication d’œuvres comme Andromaque, Bérénice ou Phèdre, ce que ne cherche pas à faire L. Goldmann par ailleurs.

Le problème posé ici est celui de la description des chaînes de causalités entre des phénomènes observables à des échelles différentes. C’est le même que l’on peut poser aux concepts d’habitus, de cadre mentale, de disposition, de répertoire, de modèles de résolution des problèmes ou plus généralement de modèle culturels. Ils sont des variables explicatives indépendantes à l’échelle macro-sociale et deviennent des variables dépendantes aux autres échelles, notamment aux meso-sociale et micro-sociale, celle des interactions entre acteurs où l’effet de situation devient la variable indépendante.

Cette question est tout à fait applicable au travail de Pierre Bourdieu sur Gustave Flaubert dans Les règles de l’art, genèse et structure du champ littéraire (1992) dans lequel « l’agent singulier » est défini par sa position sociale. L’individu disparaît en grande partie dans ses dispositions sociales. Or si les dispositions collectives existent bien, elles sont surtout visibles à l’échelle macro-sociale et grâce à des méthodes quantitatives et donc elles deviennent très difficiles à isoler aux autre échelles où de plus les méthodes qualitatives sont dominantes de fait. A l’échelle micro-individuelle les dispositions, les effets d’appartenance ne sont observables, quand ils le sont, qu’à l’état d’indice, comme le comportement individuel quand il sert à expliquer l’échelle macro-sociale. Il n’est lui aussi plus présent qu’à l’état d’indice. Cette approche par les échelles permet de sortir de l’aporie entre approche individualiste ou holiste puisque que le holisme est ramené ici à une échelle macro-sociale et l’individualisme à une échelle micro-individuelle. Ils relèvent tous les deux d’un effet d’observation déterminé par le choix de l’échelle.

Sur le plan de la méthode d’observation L. Goldmann est aussi proche de Max Weber et de la méthode homologique qu’il mobilise pour montrer le lien entre les valeurs et l’ethos calviniste et surtout piétiste et les valeurs du capitalisme dans L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme publié en 1905 (Plon, 1964). Mais Max Weber reste à l’échelle macro-culturelle pour faire sa démonstration. Il ne montre pas spécialement le lien entre cette vision et un entrepreneur particulier. Il ne traite donc pas dans ce livre des individus, sinon à titre d’exemple pour appuyer sa thèse comme dans le cas qu’il cite à propos d’un homme d’affaire américain qu’il rencontre dans un train et qui lui explique que dans une relation commerciale il ne ferait pas confiance à quelqu’un qui n’aurait aucune religion, et ceci pour démontrer l’importance de la religion aux USA. Il montre par contre une ressemblance de structure entre deux phénomènes macroscopiques la religion et l’économie.

Cette méthode sera aussi reprise dans le domaine de la consommation par Colin Campbell dans son livre The Romantic Ethic and the spirit of Modern Consumerism (Blackwell, 1987) dans lequel il montre le lien entre les valeurs hédonistes des néoplatoniciens du groupe de Cambridge en Angleterre au 18ème siècle et la montée de la société de consommation et de ses valeurs de plaisir.

Avec M. Weber et C. Campbell l’homologie se situe à la même échelle macro-sociale. Avec L. Goldmann l’homologie sert à montrer le lien entre deux échelles meso-sociale et micro-individuelle. Avec Erwin Panofsky l’homologie se situe à l’échelle meso-sociale celle des acteurs collectifs et des effets de réseaux sociaux.

Dans le domaine esthétique, Erwin Panofsky montre dans son travail Architecture gothique et pensée scolastique (Minuit, 1967, traduction de Pierre Bourdieu) le lien qui existe entre la forme du plan de la Somme théologique de Saint Thomas d’Aquin, – systématiquement divisée en trois parties, I, II, III, puis en trois sous parties, a, b , c, puis en trois sous-sous parties, 1,2,3, etc., le trois symbolisant la trinité divine -, et la forme architecturale trinaire des cathédrales gothiques.

L’hypothèse de Panofsky est que les architectes du 13ème siècle étaient complètement imprégnés implicitement ou explicitement du contenu de la pensée scolastique, soit à travers leur apprentissage scolaire et les « disputationes de quolibet » (‘débats sur tous les sujets’), qui traitaient de questions variées, dont les questions de scolastique, soit à travers des contacts intellectuels avec les philosophes et les théologiens, les architectes faisant partie du petit monde des intellectuels, soit grâce au développement des libraires-éditeurs, des libraires et des prêteurs de livre.

Le principe homologique entre la pensée scolastique et l’art gothique, dont le plan en trois parties en est le symbole, est celui de clarification. C’est pourquoi toute l’organisation architecturale des cathédrales gothiques sera construite suivant le même système de parties et sous parties, le plus souvent ternaire : le tympan de Notre Dame de Paris, par exemple, est organisé en système ternaire, de même que les fenêtres, les murs, les séries de piliers qui sont eux aussi organisés en trois séries verticales.

Cette méthode est donc une bonne façon de poser la question des échelles d’observation parce que c’est une méthode qui permet de montrer les liens explicatifs qui peuvent exister entre des échelles  d’un côté ou de l’autre entre des phénomènes de natures différentes, qu’ils soient économiques, sociaux, culturels ou religieux.

La méthode de l’homologie structurale est assez utilisée dans les domaines de l’art, de l’esthétique et de la culture. Je l’ai moi-même utilisée au Congo pour montrer une homologie de structure entre une forme d’épargne, la tontine, et une forme d’entre aide dans le travail, une forme de circulation de l’accès à la terre, le jour, et sous une forme inversée et symbolique, la nuit, avec la tontine des « sorciers »[2]. Elle l’est moins à ma connaissance en sociologie du travail, en sociologie de la famille, en sociologie urbaine ou en sociologie de la consommation. Ceci est peut-être un indicateur de la nature particulière de la sociologie de l’art et plus généralement des approches culturelles, au moins à ses débuts. Ces approches ont à voir avec les représentations de la réalité. Elles posent donc plus directement la question du lien entre représentation et action. Aujourd’hui, les enquêtes empiriques sur l’art ont fortement diversifiées leurs échelles d’observation. En première approximation je note enfin qu’il y a déjà un lien assez fort entre art, religion et consommation et tout ceci autour des mécanismes de symbolisation et d’imaginaires sociaux.

Petit retour sur les échelles d’observation

La question des échelles est d’abord une question empirique qui part des enquêtes concrètes réalisées par les chercheurs. Elle pose d’abord la question de savoir ce qui a été observé, comment, c’est-à-dire avec quels outils de recueil de l’information et à quelle échelle. Elle ne présuppose pas que la réalité parle d’elle-même, seul ceux qui n’ont jamais fait d’enquête de terrain se pose cette question, ou que le chercheur n’a aucun cadre a priori, mais que la réalité existe, qu’on ne peut pas la saisir empiriquement de façon globale mais qu’il faut faire des découpages entre échelles et ensuite à une échelle donnée. C’est donc ici le cadre empirique du découpage qui organise les interprétations. C’est pourquoi des livres « abstraits » comme celui d’Antoine Hennion, La passion musicale, (Métailié, 1993), ne rentrent pas dans cette grille de lecture, malgré toute leur qualité intellectuelle, car ils sont « irréfutables » par rapport à une confrontation à la réalité sociale mise à part peut-être la quatrième partie du livre sur les « objets » de la musique.

Tous les découpages sont acceptables, ou à peu près. Tous les découpages, et donc toutes les écoles, se valent, mais ils sont tous limités du fait des contraintes de l’observation. On ne peut pas tout observer en même temps. Cela veut dire qu’il n’existe pas de cause première, qu’aucune échelle n’est plus pertinente qu’une autre et donc qu’aucune échelle n’est plus explicative qu’une autre. Une enquête est souvent réalisée à une échelle particulière qui peut être macro-sociale, celle des effets d’appartenance, meso-sociale, celle des acteurs collectifs et des effets de réseaux, micro-sociale celle des acteurs en interactions face à face ou micro-individuelle, celle des sujets, des personnes ou des agents singuliers, parfois à deux mais rarement plus, les autres échelles servant alors de contexte explicatif. C’est donc une approche qui relève du relativisme méthodologique. Ce n’est pas étonnant car comme l’écrit Antoine Hennion « l’anthropologie est spontanément relativisme» et ajoute-t-il  avec justesse « un relativisme qui, en somme, ne lui coûte rien » (La passion musicale, 1993, Métailié, p. 258), ce que j’assume tout à fait.

C’est donc à la fois une méthode consensuelle puisque chaque approche, sous réserve de la qualité pratique de l’enquête, est valide, mais aussi conflictuelle puisqu’elle montre qu’il n’est pas possible d’avoir une approche empirique globale de la société et donc que chaque école de pensée est à la fois pertinente mais suivant une pertinence limité au périmètre de ses enquêtes à une échelle donnée. Il est bien sur possible de changer d’échelle, de faire évoluer les découpages et par accumulation de construire des théories plus généralisantes mais qui seront toujours des « généralisations limitées ».

L’objectif est de montrer que chaque échelle est pertinente mais qu’aucune ne peut dominer en terme explicatif le champ des sciences humaines et sociales. En terme de méthode ce n’est pas l’œuvre d’un auteur qui sert de base au classement mais un livre avec une enquête associée à une description. Le principe de classement est donc plus fondé sur la nature de la description que sur le modèle théorique interprétatif. Comme toute bonne méthode tout ne colle pas avec la grille d’analyse. Elle est donc réfutable et ceci d’autant plus que je ne suis pas un spécialiste de la sociologie de l’art mais un « sociologue de l’art amateur » pour faire un clin d’œil au livre d’Isabelle de Lajartre, Les peintres amateurs (l’Harmattan, 1991) qui montre entre autre l’importance du réalisme dans leur production comme c’est le cas dans la méthode des échelles.

Les changements d’échelle en sociologie de l’art

L’échelle macro-sociale est celle des quatre grands effets d’appartenance que sont les strates sociales ou les classes, les âges ou les générations, les sexes ou les genres et la culture que ce soit sous forme de valeur, de religion ou d’idéologie politique. A cette échelle l’individu n’est pas visible. Le sociologue voit surtout ce qui conditionne de l’extérieur les acteurs sociaux. Par contre les interactions sociales qu’elles soient stratégiques en terme de relations de pouvoir ou symboliques en terme d’identité sont invisibles de même que les objets ou les espaces domestiques ou professionnels qui contribuent à la construction du quotidien.

Le modèle typique de cette échelle, et le plus connu, est le livre de Pierre Bourdieu et Alain Darbel, L’amour de l’art publié en 1969 chez Minuit. Il montre le lien entre une pratique et des effets d’appartenance sociale. Ainsi il est montré que les visiteurs de musées, dans les années 1960, sont pour 1% des agriculteurs, 4% des ouvriers, 5% des artisans et des commerçants, 23% des employés et des cadres moyens et 45% des classes supérieures. De même pour les diplômes 9% des visiteurs n’ont pas de diplôme (ce sont des écoliers surtout), 11% ont une diplôme de fin d’étude primaire, 17% ont un diplôme d’enseignement technique ou général, 31% sont bacheliers et 24% possèdent un diplôme égale ou supérieur à la licence. De plus 40% de ces visiteurs ont fait du latin, soit 4% pour les classes populaires, 24% pour les classes moyennes et 75% pour les classes supérieures. Enfin il est à noter une surreprésentation des jeunes. Il semble qu’il y ait au final un effet de capital scolaire et culturel important.

Je rappelle juste que ces résultats qui paraissent évident aujourd’hui ne l’étaient pas dans les années soixante, au même titre que Les héritiers publié en 1964 chez Minuit, même si les travaux d’Alain Girard avaient déjà bien ouvert le chemin des analyses en terme d’effet d’appartenance avec son livre La réussite sociale en France publié en 1961 aux PUF. Pierre Bourdieu et son équipe montre donc, à la suite d’Halbwachs dans sa thèse La classe ouvrière et les niveaux de vie publiée en 1912, que les dispositions sociales jouent probablement un rôle plus important que les effets de revenu.

Les effets d’appartenance sociale continuent à fonctionner aujourd’hui à une échelle macro-sociale, sous réserve de la nature des musées ou des nouvelles variables qui ont pu devenir prédominantes entre temps. Le travail de Pierre-Michel Menger sur La profession de comédien (Documentation Française, 1988) relève de cette même échelle de même que celui de Dominique Leroy, Histoire des arts du spectacle en France (L’Harmattan, 1990).

C’est en partie aussi le cas du livre de Bernard Lehmann, L’orchestre dans tous ses éclats (La découverte, 2002) qui pose un problème particulier de liaison entre échelles d’observation. Il montre des régularités propres à l’échelle macro-sociale et aux méthodes quantitatives qui sont que plus l’instrument joué par un musicien est éloigné de la musique classique, comme les instruments à vent par différence avec les instruments à cordes, plus le recrutement est populaire. Il montre donc bien un effet d’appartenance sociale. Le problème c’est qu’il en fait une variable explicative de l’échelle d’observation micro-sociale qu’il utilise pour décrire les pratiques de l’orchestre et les aspirations des musiciens. Il introduit une contradiction méthodologique entre un mode d’explication fondé sur le conditionnement sociale et un mode d’explication fondé sur le jeu des acteurs en situation suivant une très bonne méthode ethnographique. Le problème c’est que conditionnement et jeu sont difficilement observable en même temps. Cela n’enlève rien à l’intérêt de son livre mais montre l’intérêt du raisonnement par échelle dans le maniement rigoureux de la causalité et du lien empirique compliqué entre effet de structure, effet de situation et effet d’acteur.

Le travail de Raymonde Moulin, L’artiste, l’institution et le marché (Flammarion, 1992) se situe un peu différemment. Il relève de l’échelle macro-sociale quand elle traite des artistes plasticiens pour faire apparaître le poids des urbains et des étrangers, celui des héritiers issus des catégories sociales supérieures et une chance de réussite plus forte chez les hommes. En même temps quand Raymonde Moulin traite du marché et de l’Etat elle est déjà plus à l’échelle meso-sociale celle du jeu des réseaux, des commissions administratives, des galeries, des critiques ou des effets de la commande publique sur la structuration des marchés de l’art. En ce sens la sociologie de l’art commence à rentrer dans le jeu des acteurs et de leur déclaratif par interview.

L’échelle meso-sociale est celle des approches en terme d’acteur, de système d’action, de construction des carrières et du marché. Le sociologue entre dans un nouveau découpage qui prend en compte les intentions et les calculs des acteurs, ainsi que les effets de contraintes de situation qui pèsent sur eux. La causalité n’est plus externe comme à l’échelle macro-sociale, mais à la fois interne aux acteurs du fait des calculs et externes du fait des contraintes du jeu social.

Une partie de ces enquêtes relèvent de l’analyse stratégique dont celles développées à partir des approches du Centre de Sociologie des Organisations créé par Michel Crozier dans les années soixante, avec des travaux que je connais mal comme ceux de Catherine Ballé sur les politiques publiques ou un peu mieux comme ceux de Philippe Urfalino et Catherine Vilkas sur Les fonds régionaux d’art contemporain (l’Harmattan, 1995), ou encore tout récemment la thèse pionnière de Gaëlle Redon (2004) sur une analyse stratégique de l’activité théâtrale en Pyrénées Orientales.

Une autre partie relève de la sociologie des professions et des systèmes d’action au sens large avec Howard Becker, Les mondes de l’art (Flammarion, 1988), Svetlana Alpers, L’atelier de Rembrandt (Gallimard, 1991), Nathalie Heinich, Du peintre à l’artiste (Minuit, 1993), Alain Quemin, Les commissaires-priseurs (Economica, 1997), Catherine Paradeise, Les comédiens (PUF, 1998). Tous ont en commun de montrer comment une profession, une œuvre d’art, un marché sont la résultante dynamique et sous contrainte d’un jeu d’acteurs. Ils utilisent « des ressources matérielles et humaines », comme l’écrit H. Becker (p. 111) pour les mettre en œuvre dans le jeu économique qui organise leur pratique artistique. L’effet d’appartenance disparaît de l’observation au profit de l’effet de situation, du jeu social et de la capacité à faire pression ou non sur le marché ou l’Etat.

On retrouve ici la très belle description de Norbert Elias sur Mozart (Seuil, 1991) dans laquelle il montre comment il a échoué à développer un marché autonome de la cour au contraire de Beethoven qui réussira quelques années plus tard. De même il faudrait ajouter le grand classique qu’est le chapitre sur « les conditions du marché » dans L’œil du quattrocento publié par Michael Baxandall en 1985 (Gallimard) et dans lequel il montre comment au début les acheteurs de tableaux insistaient sur la quantité de bleu outremer mis dans le tableau et qu’à la fin du quattrocento ils négociaient le surfacez peinte par le maître, les goût sociaux ayant évolué.

A cette échelle la question du contenu de l’œuvre n’est pas plus résolue qu’à l’échelle macro-sociale. Je retrouve ce même problème quand je travaille sur les prises de décision et sur la production des faits scientifiques. Je suis capable à l’échelle meso-sociale de faire ressortir les conditions sociales de la production mais pas le contenu, la créativité ou la qualité de la décision ou de la découverte scientifique. Personnellement j’en tire une position agnostique quand à la possibilité qu’a un sociologue de dire quoique ce soit de sociologique sur le contenu de l’œuvre, de la décision ou de la découverte scientifique vis-à-vis de sa beauté, de sa validité ou de sa pertinence, à l’inverse de ce que défend avec brio Bruno Péquignot dans Pour une sociologie esthétique (l’Harmattan, 1993).

En finissant d’évoquer cette deuxième échelle je me rend compte que je ne vois pas bien à quoi peut correspondre l’échelle micro-sociale pour le moment parmi les productions de la sociologie de l’art aujourd’hui, celle qui équivaut à l’étude de la famille et des interactions entre membres de l’unité domestique quand je travaille sur la consommation. Peut-être qu’il existe des enquêtes que je ne connais pas sur l’itinéraire qui part du logement pour aller au musée ou au concert et qui analyse ensuite comment est mobilisé ce qui a été acquis à l’extérieur de l’espace domestique au sein de la famille, des amis ou des collègues de bureau. Ceci pourrait se faire en analysant les achats dans les boutiques situées à la sortie des musées par exemple.

L’échelle micro-individuelle est encore plus énigmatique pour moi. Faut-il y mettre les analyses sur les œuvres d’art elle-même comme le travail de Salvatore Settis sur la tempête de Giorgione, L’invention d’un tableau (Minuit, 1987), ou celui de Carlo Guinzburg, Enquête sur Piero Della Francesca (Flammarion, 1983) ? Cela ne me paraît pas satisfaisant car l’échelle micro-individuelle est censée d’écrire les acteurs comme individu d’un point de vue émotionnel, inconscient ou cognitif. Peut-être que la deuxième partie du livre de Baxandall sur « l’oeil du quattrocento » serait le plus proche de cette échelle au moins pour sa dimension cognitive.

Conclusion

Ce voyage à travers une partie de la sociologie de l’art limitée à mes connaissances livresques n’a pas un but d’érudition, ni d’exhaustivité. Je pense que des pants entiers de la sociologie de l’art n’ont pas été abordés comme ceux du cinéma, de la photo, des ateliers d’écriture, des romans policiers, de la télévision pour reprendre des thèmes abordés dans le colloque. La diversité des thèmes témoigne de la vitalité de la sociologie de l’art dont une partie des approches rejoignent ceux de la sociologie de la consommation et de la décision.

L’objectif est méthodologique. Il est de montrer que chaque échelle a réalisé un découpage et que le sociologue a choisi une focale spécifique, laquelle peut tout à fait évoluer soit pour l’ensemble de la profession soit au cours même de la vie d’un sociologue. En France, il semble qu’une grande partie des enquêtes sur l’art, sur les organisations et sur la société soit d’abord parti d’un point de vue macro-social. Petit à petit, au fur et à mesure que se développaient les enquêtes et que la sociologie s’autonomisait de la philosophie, les échelle sont devenues de plus en plus micro. En sociologie de la famille on est même quasiment arrivé à l’échelle du nano-social. En sociologie de l’art c’est le passage de Bourdieu à Becker et à toute la sociologie du marché initiée par Raymonde Moulin qui symbolise cette évolution, au moins pour le passage de l’échelle macro-sociale à l’échelle meso-sociale.

Aujourd’hui il me semble qu’on est plus capable de développer de nouveaux territoires intellectuels sans avoir à supprimer les autres territoires. C’est ce que montre le colloque Les arts moyens aujourd’hui. C’est un colloque de la maturité comme dans beaucoup de domaines la sociologie aujourd’hui.

L’intérêt des échelles est de montrer que chaque découpage a une pertinence à son échelle et qu’une généralisation n’est possible qu’à une échelle donnée. Elle permet aussi de produire une connaissance en sciences humaines et sociales qui soit cumulative grâce au progrès des enquêtes de terrain.

De même, si on n’observe pas un phénomène à une échelle cela ne veut pas dire que ce phénomène n’existe pas, que ce soit l’individu ou les classes sociales. Mais du fait de l’accumulation des enquêtes on sait que d’autres dimensions existent et qu’elles peuvent être mobilisées comme contexte ou comme rapprochement pour éclairer le phénomène. Elle permet une forte ouverture intellectuelle et une meilleure capacité à négocier.

Elle est surtout une protection contre les approches globales totalitaires, contre les cohérences qui peuvent friser la paranoïa et donc contre les croyances, au moins temporairement dans l’exercice de notre métier, car mon expérience d’anthropologue et de sociologue me montre que les croyances sont un des mécanismes  de base de toute société.

 

Dominique Desjeux

Professeur d’anthropologie sociale et culturelle à la Sorbonne (Université Paris Descartes)

Les sciences sociales, Que sais-je ?, PUF, 2004

La consommation, Que sais-je ?, PUF, 2006

Les méthodes qualitatives, Que sais-je ?, PUF, 2008 (sous presse), en collaboration avec Sophie Alami et Isabelle Moussaoui

 

 

 

 

 

 



[1] Desjeux D.,2004, Les sciences sociales, Que-sais-je ?, PUF

[2] D. Desjeux, 1987, Stratégies paysannes en Afrique noire. Le Congo, essai sur la gestion de l’incertitude, Paris, l’Harmattan