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Enquêtes

2008, D. Desjeux, le jeu sur téléphone mobile, préface au livre de Catherine Lejealle

2008 05 Préface au livre de Catherine Lejealle, 2008, Le jeu sur le téléphone portable : usages et sociabilité, Paris, L’Harmattan

Interview de Catherine Lejealle par Libération du 14 mais 2009

Le travail de Catherine Lejealle repose sur une enquête très originale, celle d’une pratique encore en émergence aujourd’hui en France, la pratique du jeu sur mobile. Elle n’a pas encore le statut qu’a l’usage de la photo sur le mobile, comme nous allons le voir ci-dessous, mais elle pose une autre question tout aussi fondamentale, celle de la place du divertissement dans nos sociétés, vieille question déjà posée par Pascal en 1662 dans les Pensées et dans lesquels il montre combien il est essentiel de se divertir de l’essentiel !

Avant de montrer en quoi le livre de Catherine Lejealle représente une avancée importante dans un domaine déjà fortement exploré, celui de la téléphonie mobile, je voudrais rappeler que le téléphone mobile est un des objets les plus intéressants des sociétés contemporaines parce qu’il est le témoin de la vie intime et de la vie publique, des pratiques individuelles et des pratiques collectives mais aussi des grandes peurs d’aujourd’hui autour de l’addiction, de l’individualisme, du pouvoir d’achat ou des menaces potentielles de cancer.

Le mobile est notamment un analyseur des tensions sociales et politiques dans le champ de la consommation entre Etat, opérateurs et groupes de pression de consommateurs comme UFC que choisir qui critique le maintien des tarifs de la téléphonie mobile à des niveaux trop élevés, au moins de son point de vue. UFC que choisir est aussi un des lobbys le plus engagé dans la promotion des « class actions » ou actions collectives de défense des consommateurs, notamment autour des coûts de l’usage du mobile et des SMS, mais aussi de ceux des services bancaires ou de la grande distribution. De son côté, le Conseil de la Concurrence, le gendarme de l’Etat contre les ententes entre entreprises, a condamné en 2005 les opérateurs de téléphonie mobile à une amende record de 534 millions d’euros.

Un des problèmes reste celui de la formation des prix et du risque dans une économie numérique, ce qui ne va pas de soi comme le montre Olivier Bomsel dans son livre Gratuit ! publié en 2007 chez Gallimard, du fait de l’effet réseau ou effet de propagation auprès du consommateur. Cet effet est à la source d’une forte amplitude des chances de gains mais aussi des risques de pertes qui rentrent à leur tour potentiellement dans le « coût », et c’est bien ce coût du risque qu’il faut aussi estimer dans la formation d’un prix final, du point de vue de l’entreprise.

Le mobile, ce petit objet du quotidien, est en fait au cœur des luttes pour la redistribution entre groupes sociaux de la valeur créée par les entreprises. C’est pourquoi le mobile n’est pas seulement un objet de communication conviviale. Il symbolise une des grandes tensions propre aux sociétés contemporaines, celle entre les intérêts du consommateur qui demande à baisser les prix pour minimiser les risques de baisse du pouvoir d’achat, et ceux du producteur qui demande d’augmenter son salaire pour maintenir son pouvoir d’achat, les deux étant souvent la même personne ou le même ménage.

Cette tension est d’autant plus complexe à gérer que l’arbitrage entre producteurs et consommateurs ne relève plus du seul niveau national. Il relève de facteurs internationaux, ce qui n’est pas nouveau, mais suivant des modalités nouvelles comme celle de la montée des classes moyennes dans les BRICs (Brésil, Russie, Inde et Chine). La nouvelle consommation des classes moyennes concourent à augmenter la compétition autour de l’accès aux produits alimentaires dont l’augmentation pèse à son tour sur le budget des ménages les plus démunis.

En parallèle  les dépenses de communication et donc de téléphonie ont été multipliées par 5 ou 6 en 45 ans en passant de 0,6% en 1960 à 3,3% en 2006 (INSEE). Plus le niveau de revenu est bas et plus le pourcentage des dépenses incompressibles comme traditionnellement l’alimentation, l’énergie et l’habitat et aujourd’hui les dépenses de communication sont importantes dans le budget des populations, ménages et jeunes, les plus pauvres.

Le mobile est donc un fort objet de tension sociétale, sans compter les controverses en cours autour de la question de savoir si l’usage du téléphone portable entraine une augmentation des tumeurs de la tête et du cou suite à la publication partielle de l’enquête européenne Interphone. L’incertitude quant au risque réel de cancer vient du petit nombre de cas d’utilisateurs fréquents analysé par pays, dans certaines enquêtes les chiffres ne concernent que 12 utilisateurs fréquents, et du fait de la courte vie du mobile qui ne permet d’avoir des statistiques sur la longue durée. Pour le moment les risques ne sont réfutables ni dans un sens ni dans l’autre. Dans ces conditions incertaines qui ne préjugent pas de dangers futurs, ce qui est le propre de la vie, l’affirmation de la certitude d’un danger semble participer d’un mécanisme humain souvent méconnu, celui de l’enchantement pessimiste. Il est fondé sur le plaisir paradoxale de l’annonce du malheur. Il complète un autre mécanisme, plus connu, celui des théories conspiratoire du pouvoir qui trouvent dans le « gros » la source des manipulations qui menacent le « petit ».

Le mobile est donc loin d’être un objet tranquille, et pourtant comme le montre l’enquête de TNSsofres dirigée par Brice Teinturier et commandée par l’AFOM, c’est bien un objet social : en 2007, 76% des français de plus de 12 ans ont un téléphone mobile. De plus qu’il soit ou non associé à un couteau suisse, c’est aussi un objet à usage multiple. Comme le montre Joëlle Menrath et Anne Jarigeon un nouvel usage s’est développé depuis quelques années, celui de la photo, un peu comme « un nouvel ‘art moyen’ mutimedia ». 53% des utilisateurs de mobile de 12 ans et plus prennent des photos comme le confirme l’enquête TNSsofres. C’est une photo imprévue, impertinente voir transgressive au moment des chahuts scolaires. L’usage du mobile apparait surtout comme de plus en plus collectif et collaboratif. Joëlle Menrath et Anne Jarigeon concluent donc que « ces nouveaux partages mobiles remettent en cause l’idée d’une atomisation de la société. »

Toutes les analyses qu’elles soient macro-sociales, celle des appartenances analysées par TNSsofres, meso-sociales, celle du jeu politico-sociale entre opérateurs téléphoniques, groupes de pression de consommateur, élus, administration ou médias, ou micro-sociales, celle des interactions entre utilisateurs du téléphone mobile, convergent vers une conclusion souvent contre intuitive aujourd’hui, celle de l’existence d’une société dans laquelle la part de l’individualisme paraît finalement assez faible en pratique.

Catherine Lejealle, en partant d’une échelle très micro-individuelle, va montrer qu’à cette échelle l’individu existe bien et qu’il est un sujet producteur de sens. De plus, grâce à une analyse dynamique elle va aussi montrer que l’usage du téléphone mobile relève autant de pratiques individuelles que collectives et donc que les approches individualistes relèvent pour une part d’un effet d’échelle d’observation. En effet, si l’observation se centre sur l’individu, il est normal que l’on ne voie que des individus et que l’individualisme soit positif, sauf à dire qu’être un sujet est négatif ce qui paraitrait étonnant dans nos sociétés occidentales.

Surtout Catherine Lejealle apporte un éclairage nouveau sur une pratique très peu étudiée du téléphone mobile, celle du jeu. Or la question du jeu dépasse de beaucoup son seul usage sur le mobile. Elle touche au fondement même de la société comme elle le montre dans sa première partie historique et comme l’actualité le montre avec la lancement du processus de dérégulation du marché des jeux prévu pour 2009 ou 2010 et qui va toucher La Française des jeux, le PMU et les casinos. Le jeu c’est du sérieux.

Et pourtant pendant longtemps le jeu a été considéré comme le résidu d’une activité barbare. Cependant, au dix-neuvième siècle, Alice Gomme (1853-1938), une mère de famille qui s’inspire de sir Edward Taylor, comme l’explique C. Lejealle, va créer les fondements modernes de l’étude des jeux en réalisant des observations sur des enfants. Le jeu, ou plutôt les jouets, sont associés à une activité enfantine. Parallèlement sous la poussée du mouvement hygiéniste le jeu acquière une qualité éducative pour les ouvriers. Il doit permettre de lutter contre l’alcoolisme, de favoriser le mariage et de restaurer la force de travail. Le jeu est vu comme une activité de socialisation et de maintien de l’ordre public.

Aujourd’hui, quand il est pris sous l’angle de l’addiction, comme avec les jeux de grattage sur lesquels Anne Claire Mangel mène une recherche, grâce à une thèse CIFRE à la Française des Jeux, le jeu est plutôt présenté par certains psychiatres, et donc à l’échelle micro-individuelle, comme un dérèglement social. Cela nous permet de réfléchir sur la permanence de l’addiction comme mécanisme humain, en clair il n’existe probablement pas de société sans addiction, et du déplacement de sa prise en compte en fonction des époques ou des sociétés. Actuellement ce sont toutes les addictions adolescentes et jeunes qui sont prise en compte à l’inverse des addictions des seniors, comme le rappelle Serge Tisseron. Celles-ci ne font pas l’objet de projet de politique publique au contraires des jeunes à travers l’alcool, les jeux vidéos (cf. le livre de Mélanie Roustan (2006), Sous l’emprise des objets ?), les cigarettes, les drogues et de tout ce qui relève des pratiques excessives et dangereuse pour la santé.

En 1933, Johan Huizinga, recteur de l’université de Leyde aux Pays-Bas, va donner au jeu un nouveau statut, celui d’apprentissage et de socialisation. Il fraie la voie pour les théories de Piaget, en psychologie, sur le rôle éducatif du jeu pour l’enfant. En 1958, Roger Caillois publie chez Gallimard son célèbre livre Les jeux et les hommes dans lequel il va montrer comment le jeu est à la fois un lieu d’apprentissage des règles mais aussi de liberté. Au fond le jeu permet d’apprendre un mécanisme anthropologique, c’est-à-dire une constance humaine quasi universelle, celui du jeu entre autonomie et contrôle social, mécanisme que j’ai retrouvé dans la plupart de mes enquêtes depuis 30 ans.

Dans son enquête Catherine Lejealle va mettre à jour de très nombreux mécanisme humain qui montre que le jeu sur mobile est à la fois en continuité et en discontinuité avec les jeux traditionnels.

Ainsi les pratiques de jeu varient en fonction des étapes du cycle de vie : « Je ne joue plus à n’importe quoi depuis que j’ai ma fille et surtout pas devant elle. Je ne vais pas lui montrer de la violence quand on joue tous les deux et même seul, je dois montrer l’exemple », comme la plupart des pratiques sociales.

De même on retrouve une grande constante quand on travaille sur les processus de diffusion des innovations vu du point de la réception de l’utilisateur final, qui est l’écart entre la façon les constructeurs classent les jeux entre d’une part les « méthodes d’accès possible (SMS, WAP, vocal, téléchargement) et type de combiné (marque et modèle) […] Cette typologie fait primer l’aspect technique et met en avant les contraintes liées au support et à la compatibilité. » Au contraire les joueurs les classent entre jeux simples et complexes, c’est-à-dire en fonction de leur usage mais aussi en fonction des lieux d’usage et du temps disponible : « Ainsi, les jeux ‘simples’, ‘basiques’ ou ‘bestiaux’ conviennent mieux aux environnements bruyants (transport en commun, jardin public), où il est difficile de se concentrer alors que les jeux ‘complexes’ sont adaptés aux séquences longues et régulières dans un lieu d’attente contraint (astreinte professionnelle dans un autocar au terminus ou dans un magasin en attente de clients). »

La pratique du jeu sur mobile est une activité qui mobilise un langage, des émotions et le corps. Elle peut être assimilée à une cigarette ou à un café, comme un moment à soi qui permet de souffler ou de se recréer. Ce peut être un rituel le soir, une pause avant de dormir, comme pour se calmer. C’est une pratique plus liée à la vie quotidienne ordinaire qu’aux grands moments festifs. Elle se situe dans les interstices du temps, pendant la mobilité des transports, pendant les moments ou le temps disponible est aléatoire. C’est une pratique en solo ou collective, comme pour le téléphone mobile en général. Elle suit une dynamique, avec l’étape de la découverte du jeu qui peut être collective en couple, en famille ou avec des amis, puis l’étape du jeu plus souvent en solo. Elle peut avoir aussi une fonction d’exutoire comme la célèbre Tarasque de Louis Dumont (1951).

Au final, C. lejealle montre qu’il est possible de ramener la sociabilité à trois grandes formes : la sociabilité chaude dont la coprésence et le partage sont les deux caractéristiques principales ; la sociabilité tiède, sans coprésence, à travers le chat par exemple ; la sociabilité froide, en solo et souvent superposée à une autre activité. Et de conclure que la particularité du jeu sur mobile est qu’il permet le passage de l’une à l’autre des ces sociabilités sans se limiter à un moment ou à un lieu dédié comme dans les jeux classiques ou les jeux de rôle sur plateau : « le jeu sur mobile n’est ni festif, ni coûteux, ni ostentatoire, ni statutaire. Remplaçant le tricot, l’encas en solo, la cigarette ou le café pris au distributeur entre deux rendez-vous, l’usage s’insère en continuité des autres activités quotidiennes, étalant parfois la partie sur plusieurs jours. »

Cette conclusion permet de relativiser l’atomisation de la société ou son individualisme au profit d’une approche plus flexible qui fait apparaitre les pratiques de jeu individuelles comme des moments d’alternances aux pratiques collectives, comme des moyens d’apprentissage mais aussi de menace du lien social et donc finalement comme une pratique sociale ambivalente.

C’est pourquoi le livre de Catherine Lejealle permet de mieux éclairer la tension qui pèse sur la pratique anthropologique centrée sur l’observation des pratiques concrètes, prise entre celle des médecins qui met l’accent sur la pathologie et son éradication potentielle au risque de créer une société sous haute surveillance dans le but de la purifier de ses imperfections et donc de rechercher une « pureté dangereuse » (B.H. Lévy) et celle des journalistes qui dramatise au risque de créer une ambiance de peur et de perte de confiance dans la vie, de créer une « société de défiance (P. Cahuc).

Finalement, au-delà d’une fine analyse socio-anthropologique, Catherine Lejealle nous amène à découvrir tout un univers de jeux que ce soit celui du Serpent, du Bowling, du jeu des boîtes à ranger, du Casse Briques, du Honey Ball, du Taquin ou du jeu de cartes Snood 21, un univers à la fois interstitiel, mobile, provisoire et quotidien encastré dans le jeu du lien et des règles sociales.

 

Dominique Desjeux

Anthropologue, Professeur à la Sorbonne (Université Paris Descartes), chercheur au CERLIS, membre du conseil scientifique de Bouygues Telecom

Auteur de La consommation, PUF, Que sais-je ? (2006)