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Enquêtes

2006, D. Desjeux,Les usages et les représentations de l’énergie électrique dans la France de la fin du 20ème siècle

Les usages et les représentations de l’énergie électrique dans la France de la fin du 20ème siècle

Dominique Desjeux, anthropologue social et culturel, Professeur à la Sorbonne (Université Paris 5)

Introduction

Dans les milieux professionnels l’électricité est plutôt abordée sous l’angle technique des conditions de sa production et de sa distribution. Dans la presse ou les débats publics la question énergétique est plutôt traitée soit sous l’angle de son coût et de la dérégulation de son marché. Elle peut aussi être présentée sous un angle politique, celui des dangers potentiels qu’elle représente quand elle est produite à partir du nucléaire ou encore quand elle est associée aux menaces du terrorisme international et donc aux risques que cela fait peser sur la sécurité de l’approvisionnement en énergie électrique. Elle l’est plus rarement sous l’angle anthropologique, c’est-à-dire à la fois celui de ses usages quotidiens dans la salle de bain, la cuisine, le living, la chambre ou les toilettes et des imaginaires positifs ou négatifs qu’elles suscite tout au long de son processus de production, de distribution et d’usage auprès du consommateur final.

Or mener des enquêtes à cette échelle d’observation très micro-sociale, comme je l’ai fait avec principalement Sophie Taponier, Isabelle Garabuau-Moussaoui, Sophie Alami et Isabelle Orhant, depuis le début des années 1990 avec EDF en France, permet de rappeler l’importance fondamentale que joue l’électricité dans la vie de tous les jours des pays industriels et urbains et donc le rôle central que joue les producteurs d’électricité.

Cette importance, souvent invisible, est perçue comme évidente et sans limite. Elle tient au nombre de plus en plus importants d’objets qui nécessite de l’électricité pour fonctionner, – depuis la télévision, le réfrigérateur jusqu’aux jeux vidéos -, pour se recharger – les batteries pour le téléphone mobile, le micro-ordinateur et autres I-Pod, mais aussi pour les brosses à dent et les tournevis électriques -, pour surveiller, contrôler ou automatiser – avec tout ce qui relève de la domotique dans le logement depuis les régulateurs de chauffage jusqu’aux alertes contre le vol, l’incendie et les fuites d’eau.

L’électricité est donc un élément matériel clé de la vie familiale, que ce soit entre parents et enfants ou entre conjoints. La facture de courant électrique peut devenir une des sources de tension familiale quand elle est trop élevée. De même l’accès aux différents appareils électroménagers et électroniques divers sont une source de tension ou de convivialité comme avec la télévision quand il faut choisir entre le foot ou une série télé ou quand il faut accélérer la fin du dîner pour regarder à temps le « journal de 20h ». En résumé gérer le courant, c’est gérer l’énergie qui circule au sein de la famille. C’est cette importance progressive de l’électricité dans nos sociétés et tout l’imaginaire qu’elle produit autour de ces pratiques que je vais rappeler maintenant en m’appuyant sur une enquête qualitative plus particulière menée au milieu des années 1990[1].

L’omniprésence des usages de l’électricité dans le logement  en France

Pour mémoire je rappelle que l’électricité va commencer à passer d’un usage principalement industriel vers un usage urbain et domestique vers la fin du règne de Napoléon III en France, vers le milieu du 19àme siècle. Son usage sera encore pour longtemps réservé à la grande bourgeoisie et à ses salons de réception[2]. En effet c’est à partir des années 1960 que l’électricité va se démocratiser. Surtout, l’électricité va jouer un rôle fondamentale dans la deuxième révolution consumériste, celle du développement de la grande consommation qui débute dans les années cinquante en France et en Europe. Tout au long du 20ème siècle l’électricité va passer à la fois de l’entreprise au logement, et du luxe réservé à une minorité au droit d’accès au courant électrique pour tous.

Un rapide survol de l’évolution de la diffusion de l’électricité dans le logement montre qu’en une centaine d’années, l’électricité s’est élargie de la sphère publique et industrielle vers la sphère domestique et privé. J’ai constaté ce même transfert des technologies industrielles vers l’habitat familial dans d’autres enquêtes sur l’informatique et la domotique. Ce transfert s’opère le plus souvent grâce à une réinterprétation des fonctions industrielles de la technologie quand elle rentre dans le cadre familial. La comptabilité sur ordinateur qui était un usage important de l’informatique d’entreprise dans les années 1970 ne s’est pas vraiment diffusée dans les familles comme on l’escomptait à l’époque. C’est plus la fonction ludique qui s’est développé de fait au sein de la famille.

L’électricité contribue donc aussi depuis une trentaine d’année au brouillage des frontières entre les activités professionnelles et les activités domestiques, d’abord avec le téléphone dans les années quatre vingt, puis avec Internet aujourd’hui. Une partie des appels ou des emails au travail relève de la vie privée.

Ce transfert s’accompagne d’une transformation des représentations de l’électricité d’un univers de luxe vers un univers de droit, au sens de droit acquis. Ce droit d’accès à l’électricité devient problématique au début des années quatre-vingt-dix avec la montée de la pauvreté en France. Le fait de manquer d’électricité pour un SDF, par exemple, peut limiter ses capacités à recharger la batterie de son téléphone mobile dont il a besoin pour trouver du travail.

Cette évolution sera plus ou moins rapide en fonction des classes sociales, les couches supérieures en bénéficiant plus rapidement. De même elle suivra la répartition des territoires domestique entre sexes, l’électroménager pour les femmes, le bricolage pour les hommes, sans tellement les changer, ni mieux les répartir. En 2005 les femmes consacrent toujours 4 à 5 minutes au bricolage et les hommes 30 à 36 minutes.

L’électricité sera aussi un bon analyseur des relations entre générations avec la facture, « la guerre du feu » pour limiter les dépenses, et la « guerre des boutons » pour limiter le son des disques du pick up hier ou du lecteur de CD aujourd’hui, la nouvelle génération de jeunes conditionnés par le port du casque pour les jeux vidéos, les lecteurs MP3, sans oublier les casques pour le vélo ou les skates, introduisant un calme relatif dans l’univers sonore familial.

La diffusion de l’électricité suit un processus lent d’élargissement de son usage à travers les pièces du logement. Dans un premier temps, peu après la première guerre mondiale pour nos interviewés, l’électricité est située en un seul lieu, la salle commune. Elle apparaît comme un lieu de rassemblement pour les membres de la famille, au même titre que la cheminée. Progressivement, avec la meilleure diffusion des sources d’énergie, puis avec la multiplication des « objets électriques », l’électricité se dispersé dans l’ensemble du logement.

En effet, à partir des années soixante, on assiste en France à la mise en place des six grandes fonctions de l’électricité et de leur différenciation dans l’espace domestique. La fonction chauffage — pour l’habitat et pour l’eau — qui est le poste de dépense le plus important ; la fonction éclairage qui représente la base minimum de tout habitat collectif ou individuel ; la fonction cuisine et tout l’électroménager qui lui est associé ; la fonction nettoyage, avec les machines à laver le linge et la vaisselle, l’aspirateur et le fer à repasser ; la fonction bricolage ; la fonction média, de la télévision au téléphone mobile en passant par l’ordinateur, le magnétoscope, les chaînes hi-fi, les consoles de jeux, les téléphones portables, les « live box », les baladeurs MP3 ou les chargeurs de batteries.

Ces fonctions d’usage de l’électricité sont eux-mêmes liés à des pièces du logement. La cuisine est l’un des deux lieux qui concentrent le plus d’appareils électriques. La multiplication des accessoires depuis les années cinquante correspond à une logique de rationalisation du travail domestique, dans un objectif de gain de temps maximum, même si aujourd’hui une partie de ces objets n’est plus utilisée et remplit le fond des placards ou des greniers. Une partie des accessoires électroménagers ont été offerts à l’occasion de la fête des Mères. La cuisine reste bien encore aujourd’hui un espace féminin, que ce soit en termes de tâche réelle, pour la cuisine notamment, ou en termes symboliques d’association entre la mère et son image de « noyau de la cellule familiale ».

Le living est le deuxième lieu de concentration des objets électriques. On y trouve principalement les objets à fonction médiatique. Le salon est donc plutôt un lieu de lien  social où se croisent les générations. C’est aussi le lieu où on reçoit les invités, par opposition à la cuisine qui reste davantage un lieu privé. C’est le lieu des paquets de fils électriques, blue-tooth et la wi-fi permettant aujourd’hui de limiter la quantité de fils. C’est aujourd’hui un haut lieu de compétition entre opérateur de NTIC pour devenir l’organisateur central des usages des objets de la communication à partir du Téléphone (live box, free box), de la télévision (Noos), de l’ordinateur, imprimante/appareil de photo numérique (HP) ou de la console de jeu.

La chambre peut aussi concentrer aujourd’hui une grande quantité de NTIC : TV, ordinateur, console de jeu, téléphone mobile ou chargeurs de batterie.

Dans la salle de bain, les objets électriques sont peu nombreux: sèche-cheveux et rasoir électrique principalement.

Ceux sont aussi deux espaces qui peuvent être source de tensions liés à l’utilisation du chauffage et à la température que chacun souhaite avoir ou liée à l’usage de la salle de bains, quand tout le monde veut l’utiliser en même temps. Ces deux espaces sont significatifs d’une tension familiale qui naît d’une différence de gestion du coût de l’énergie, entre générations ou au sein du couple et de gestion du temps dans un espace donné, la salle de bains.

Les images de l’électricité : la vie contre la mort

Les représentations de l’électricité s’organisent en quatre étapes tout au long d’un itinéraire qui évoque au départ « l’électricité naturelle » pour démarrer vraiment avec « l’énergie électrique » à l’étape de la production puis qui passe par « l’énergie électrique » à l’étape de la distribution pour aboutir au « courant électrique » pour les usages domestiques.

Le point important est qu’en fonction des étapes les images de l’électricité peuvent être positives ou négatives. Ceci explique la complexité de la gestion de son image en terme d’entreprise.

Cette complexité explique pourquoi, en terme de méthode j’ai du distinguer trois dimensions pour analyser les représentation et donc les images de l’électricité : les perceptions, c’est-à-dire comment les acteurs décrivent par des images, des idées, des formes ou des signes concrets l’objet électricité, c’est-à-dire comment les acteurs voient un objet ; puis les opinions c’est-à-dire le jugement qu’ils portent sur ce qu’ils décrivent (j’aime ou je n’aime pas) ; et enfin  l’imaginaire, qui exprime ce qui est ressenti et la symbolique qui y est associée.

De plus pour décrire les perceptions de l’électricité, je distingue celles qui sont liées à l’objet électrique lui-même et celles liées à son itinéraire, depuis la production de l’électricité jusqu’à sa distribution.

En termes d’image général, l’électricité renvoie principalement à celle de « courant » auquel sont associés les ampères, les watts et les volts qui eux-mêmes évoquent la puissance et le mouvement de l’électricité. Mais les personnes que nous avons interviewées n’ont pas les mots pour décrire le courant. Finalement le courant est perçu comme un objet matériel, mais invisible et intouchable, un peu comme Dieu. L’imaginaire du courant est proche d’un univers religieux à la fois transcendant et immanent au monde.

De la foudre à la prise de courant

En poursuivant cette exploration des images de l’électricité je découvre que l’électricité à « l’état pur » possède une image plutôt positive liée à la nature. Elle existe indépendamment de l’intervention humaine. C’est la foudre. Elle apparaît ici comme une force naturelle au même titre que l’eau, le soleil, le vent. L’homme va canaliser cette énergie naturelle : « L’électricité existe en elle-même dans la nature, alors que le courant il faut le produire ». La foudre est bien perçue comme dangereuse mais comme propre et naturelle, et donc possède plutôt une image positive.

Quand l’électricité est associé à sa phase de production elle prend une forte charte émotionnelle. La production nucléaire de l’électricité est perçue comme la principale menace pour l’environnement. Cette menace réside dans les déchets produits, ainsi que dans les risques d’accidents liés à la manipulation de cette énergie. Par contre l’énergie électrique, quand elle est envisagée en dehors de son contexte nucléaire, est considérée comme une énergie propre. Plus on est proche d’une énergie naturelle plus l’image est positive, plus on s’approche d’une énergie industrielle plus l’image de non maîtrise est forte. L’angoisse augmentant l’image devient de plus en plus négative.

A l’étape de la distribution l’image de l’électricité devient moins menaçante même si elle reste ambivalente. A cette étape l’électricité est perçue à travers les équipements de sa distribution : « pylône », « fil », « haute tension », « câble », « tranchée », « caténaire », « transformateur », « fibre optique ». A ce niveau, l’électricité n’a plus grand-chose de « naturel ». Elle passe par des équipements produits par l’homme. D’un côté elle est perçue comme plus proche et plus humaine. L’image d’EDF est remontée suite à son intervention efficace après les dernières grandes tempêtes en France. De l’autre les grèves sont très souvent évoquées et difficilement acceptées. De même, toujours à l’étape de la distribution on retrouve des critiques sur l’esthétiques des pylônes électriques ou liées aux peurs des effets des champs électromagnétiques, peur que l’on retrouve aujourd’hui  avec les téléphone mobile et les antennes relais dont la présence est contestée par des association de consommateur comme « Robin des toits » aujourd’hui.

La charge émotionnelle est moins forte pour l’étape de la distribution que pour celle de la production. L’énergie électrique est même sécurisante, comparativement à d’autres sources d’énergie comme le gaz ou le fuel, qui sont perçues comme plus dangereuses. Les personnes craignent les risques de fuite et d’explosion lorsque le gaz se « baladent dans la nature ».  L’électricité est toujours cachée, mais son transport paraît plus sûr que celui d’autres énergies.

A la dernière étape, dans le logement, les représentations du courant électrique et des objets électriques renvoient à une opinion plus positive associée à des risques mais qui sont maîtrisables. L’image de l’électricité liée aux usages du quotidien est associée en positif à facilité d’usage, utilité, confort, esthétique et mise en scène de soi grâce au jeu des éclairages notamment. En négatif l’image est associée au risque d’électrocution, mais vue comme un risque maîtrisable, au désordre lié aux fils électriques et au coût de la facture. Surtout l’électricité est perçue comme un élément indispensable à la vie quotidienne aujourd’hui. « La vie sans électricité ce serait l’enfer » déclare un interviewé.

A la fin de cet itinéraire, on constate que plus on s’écarte de la nature pour aller vers l’industriel et plus l’angoisse de la non maîtrise est forte. Mais plus on se rapproche de l’usage dans le logement et donc du connu et plus l’image de l’électricité devient positive.

Les imaginaire ambivalents de l’électricité : apocalypse, messianisme et androgynie de l’électricité

Globalement l’électricité appartient encore aujourd’hui à l’univers du progrès malgré la forte remise en cause de cette croyance. Il reste malgré tout un imaginaire ambivalent. Il peut être soit messianique, associé à un messie qui annonce un monde meilleur, un monde de progrès, et donc plutôt optimistes qui suppose que, même si certaines applications sont néfastes, la science et la technique, en tant que savoirs, ne peuvent que faire le bonheur de l’humanité. Il est question de la place de l’homme dans son environnement physique et intellectuel. Pour certains, « progrès » signifie liberté et intelligence. On est proche du thème du développement durable.

C’est un imaginaire qui peut aussi être apocalyptiques, associé a l’idée de catastrophe et de destruction finale, et donc plutôt pessimiste, synonyme d’esclavage, de « vide social », d’inculture, de domination de l’homme par la technique.

L’imaginaire de l’énergie électrique repose donc sur une tension entre la possibilité d’une vie meilleure et les risques de dépendance qu’elle suppose.

Cette ambivalence explique l’image sexuée de l’électricité qui ressort de l’enquête. Classiquement l’électricité est associée à la fée du logis et donc au féminin. En fait l’électricité renvoie aujourd’hui à un imaginaire de l’ambivalence, celui de l’androgyne. L’électricité est autant mâle que femelle. En test projectif, les images exprimées tournent autour du caractère à la fois pointu et rond de l’électricité, deux symboles classiques du masculin et du féminin en anthropologie. En effet, l’électricité, c’est « -plutôt pointu, ça coupe, c’est agressif ; -plutôt rond, c’est plus adaptable, c’est modulable, c’est un confort, c’est plutôt rond ». L’androgynie signifie la totalité, la fusion des contraires comme le yin et le yang chinois, le plus et le moins du courant électrique et surtout les prises mâles et femelles. Au final l’électricité rassure et inquiète à la fois.

Son imaginaire renvoie aussi à celui de lien social. L’électricité apparaît souvent dans les entretiens comme une énergie indispensable dans la vie quotidienne. Elle entre en jeu dans les fonctions alimentaires, vestimentaires et d’habitat qui correspondent aux besoins primaires de l’homme. Elle était, et reste aujourd’hui, le lien, aussi bien matériel qu’affectif, avec les autres. Se faire couper le courant pour cause d’impayé, c’est non seulement être dans la gêne, mais c’est aussi perdre symboliquement du lien social. En ce sens elle est une énergie vitale.

L’électricité renvoie aussi à l’image de bonheur, de libération et de cocooning. Le bonheur se traduit dans la vie quotidienne par l’accès à une vie domestique plus intelligente qui grâce à l’énergie électrique fait davantage appel à l’intellect et moins à l’énergie humaine physique. Cela signifie en même temps moins de tâches ménagères, et donc moins de pénibilité pour les femmes et donc plus d’activités intellectuelles et de loisirs. Cela permet aussi une meilleure qualité et une plus grande diversité de ces loisirs grâce à l’ensemble des équipements disponibles aujourd’hui en matière de hi-fi, de jeux, d’informations diverses. L’éventualité d’exercer son activité professionnelle à domicile ce qui, évoqué par les femmes, permet de leur accorder enfin une autre place que celle de maîtresse de maison, au sein même de cette maison. L’électricité véhicule enfin un imaginaire de cocooning associée à l’image de la cohésion familiale, comme par exemple, les repas de famille : « (Si l’électricité était un plat culinaire), ce serait un bourguignon, c’est un plat du dimanche ».

Finalement, et on retrouve ici l’ambivalence de fond de l’imaginaire électrique, le courant électrique dans l’espace domestique est aussi synonyme de dangers et renvoie à l’image de mort. Le risque d’électrocution reste permanent dans les représenta­tions qu’il véhicule bien que de nombreuses précautions soient prises pour y faire face. Cette violence menaçante de l’énergie électrique apparaît d’autant plus inquiétante qu’elle n’est pas forcément visible immédiatement, parce qu’elle est canalisée comme le montre l’image associée à l’art martial : « (Si l’électricité était un sport), ce serait du taï chi shuan, c’est une danse très lente, tout en étant un art martial très violent ».

 

Conclusion

Toutes ces ambivalences  de vie et de mort, de libération et de dépendance, de masculin et de féminin montre la richesse et la profondeur de l’imaginaire de l’énergie électrique. Si l’électricité possède un imaginaire aussi fort émotionnellement c’est parce qu’elle est un bien indispensable à la survie des hommes. Manquer de courant aujourd’hui c’est autant risquer de perdre tout lien social, risquer de ne plus pouvoir consommer, de ne plus pouvoir travailler et de perdre tout les formes de libération humaines que l’usage de l’énergie en général et électrique en particulier à permis, en particulier pour les femmes, les agriculteurs et les ouvriers dont le travail était liée à l’usage de l’énergie humaine.

C’est pourquoi, l’usage de l’énergie a de fortes implications politiques. De tout temps, toutes les sociétés ont toujours cherché à contrôler l’énergie, quelle soit humaine, animale, naturelle ou industrielle, en faveur de sa reproduction. En période de pénurie ou de risque sur l’approvisionnement, comme aujourd’hui, cela peut conduire à la mise en place de systèmes politiques plus autoritaires comme on l’a déjà vu dans le passé. Finalement, l’électricité n’est pas qu’une question technique ou économique elle possède aussi une forte charge émotionnelle et politique. L’électricité c’est tout à la fois de la vie et de la mort, du lien social et de la dépendance, de l’émotionnel et de la technologie, un enjeu politique de contrôle social et de libération.

 

 

 


[1] Desjeux Dominique, Cécile Berthier, Sophie Jarrafoux, Isabelle Orhant, Sophie Taponier, 1996, Anthropologie de l’électricité. Les objets électriques dans la vie quotidienne en France, l’Harmattan

 

[2] cf. Jean-Pierre Rioux, 1971, La révolution industrielle, Seuil ; François Caron, Fabienne Cardot, 1991, Histoire de l’électricité en France, Fayard