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Enquêtes

2001, Libération, jeudi 24 mai, DAVID GROISON

La diaspora dans le miroir du réseau

Anthropologie du comportement des communautés étrangères à Paris.

Par DAVID GROISON

Le jeudi 24 mai 2001

Libération

 

 

 

Un anthropologue des pratiques culturelles

Dominique Desjeux, 55 ans, n’a pas choisi le métier d’anthropologue pour observer les us et coutumes des tribus d’Amazonie. Les questions qu’il se pose sont d’une autre nature: que révèle notre engouement pour les téléphones portables? Sortir dans les bars la nuit constitue-t-il une sorte de nouveau rite? Comment un enfant influence-t-il les achats de ses parents? Dominique Desjeux guette les pratiques culturelles, se définissant comme un «anthropologue de la consommation». Par ailleurs, il dirige la collection «Sciences sociales» aux Presses universitaires de France. Il est à la tête d’une société, Argonautes, qui réalise des études d’anthropologie pour des entreprises, comme France Télécom ou Motorola. Et il enseigne l’anthropologie à la Sorbonne. C’est avec sa vingtaine d’étudiants de l’université qu’il a réalisé l’étude sur l’utilisation de l’Internet par les diasporas. D.G.

  Ils ont quitté les bancs de la Sorbonne pour traîner sur l’avenue d’Ivry et le boulevard Barbès. A la recherche des communautés africaines, maghrébines et asiatiques de Paris. Les étudiants du magistère de sciences sociales dirigé par l’anthropologue Dominique Desjeux ont choisi cette année de disséquer le comportement des diasporas face à l’Internet. «Nous avons constaté, à travers une enquête de terrain et des entretiens, que l’attachement à une origine se reflète dans l’utilisation de l’Internet», rapportent les étudiants. Pour chaque communauté, ils ont dressé un inventaire des cyberpratiques. Et mis en exergue les plus spécifiques. Celle de ces femmes tunisiennes qui disent «utiliser un Internet propre». «Un Internet sans mail, sans forum et sans « chat »», précise Sophie Courbet, une jeune anthropologue. Car, pour la diaspora tunisienne, communiquer avec les autres par voie électronique c’est «risquer» de rencontrer un homme. Les pères et les frères surveillent de près l’usage que les jeunes femmes tunisiennes font du Net. «Ils ont peur qu’elles trouvent un mari en dehors de la communauté», observe-t-elle. Les codes culturels de la «vraie vie» gouvernent aussi le monde virtuel.

Spécificités. Les étudiants en ont ainsi esquissé les grandes lignes. L’usage du réseau révèle les spécificités… Au sujet de la politique et de la communauté maghrébine, par exemple, ils ont recueilli des témoignages concordants. Celui de Hiyam, qui confie: «On n’oserait pas critiquer le système marocain par mail. On préfère ne pas prendre de risque, même si on en a envie.» A Linda, ils ont demandé si elle se sentait censurée dans sa correspondance. «Oui, je pense que oui. Mais c’est une censure inconsciente. Je ne parle jamais de politique, je ne vais pas dire « le roi du Maroc est con »», répond-elle.

Cette pression les empêche d’envoyer des e-mails politiques et de consulter des sites engagés. S’ils doivent le faire, ils se rendent dans un cybercafé. Préférant affronter le regard de ceux qui les entourent, plutôt que de risquer une hypothétique enquête de la police marocaine ou algérienne qui aboutirait à Paris.

Autre pratique passée au crible des étudiants: les formules de politesse. Toan, d’origine vietnamienne, confie: «Les mails sont des messages courts, dix lignes en moyenne. Sachant que, dans la culture vietnamienne, tu en comptes trois pour les formalités d’usage, il n’en reste plus que sept pour le reste.»

Protocole. Les internautes d’origine sénégalaise, eux, ont résolu ce problème. Ils ont purement et simplement abandonné le protocole. Dans leur pays, impossible pourtant d’échanger une information avant plusieurs minutes de conversation. Ils s’enquièrent d’abord de la santé de leur interlocuteur et de sa famille. Même chose au téléphone. «Vous imaginez les factures», plaisante Dominique Desjeux, à l’origine de cette étude. Mais avec la messagerie électronique, la pratique a évolué. Abandonnées les lignes et les lignes de «comment ça va?». C’est un coup de pied dans le monde des traditions.

Même observation au sujet de «l’obligation de partage» que connaissent les émigrés d’Afrique subsaharienne. Le thésard Pascal Hug raconte: «Les Africains installés en France reçoivent de nombreuses sollicitations de leur famille restée au pays. Un chèque pour ceci, un autre pour cela. Jusqu’à quatre ou cinq demandes par semaine.» Nombre d’entre elles se font désormais par l’Internet. Des e-mails envoyés depuis les cybercafés de Dakar ou de Bamako. «La messagerie électronique permet de faire le tri. Elle leur donne quelques jours de répit.» Le mythe communautaire s’effrite. «Vu d’Occident, les Africains vivent en communauté. Mais ils développent des stratégies individuelles pour affirmer leur identité. L’Internet les met à jour», affirme Dominique Desjeux.

De la même façon, la thésarde Xia Min Yang voit sur le Net se révéler une «crise générationnelle» au cœur des communautés asiatiques.

Les jeunes Chinois ont troqué les traditionnelles cartes de vœux envoyés en dizaines d’exemplaires à la famille et aux amis par une carte électronique. Une animation un peu kitsch transmise par e-mail. «Les Chinois plus âgés le vivent comme un manque de respect», rapporte Xia Min Yang. Les jeunes anthropologues brisent une idée reçue: les diasporas n’utilisent pas le Net pour affirmer leur identité mais pour découvrir celle des autres. Kadia, dont le père est mauricien, confirme: «Ce qui m’attire, c’est surtout de parler avec des gens d’une autre culture.»

Anonymat. Et d’échapper aux regards discriminatoires! Clément, originaire du Cameroun, se réjouit d’avoir enfin accès, grâce au réseau, à des annonces immobilières. Même si, dit-il, la réalité le rattrape ensuite. «Quand je me présente pour faire les papiers, on me dit: « Ah, je ne vous avais pas dit… Ma fille vient sur Paris, finalement l’appart n’est pas libre, désolé… »» Un autre témoin confie: «C’est bien, sur les forums et les chats, personne ne voit que je suis arabe.» Au détour de témoignages, cette étude sur les diasporas nous éclaire aussi, finalement, sur nos propres pratiques.