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Enquêtes

2001, Laure Ciosi (dir. scientifique D. Desjeux), Représentations du corps et du principe d’incorporation chez les jeunes français

Vie quotidienne

Représentations du corps et du principe d’incorporation chez les jeunes français

2001, Laure CIOSI-HOUCKE, sociologue, chercheur à Argonautes

 

La magie est une croyance volontiers attribuée aux ethnies lointaines et au temps passé, mais rarement prise au sérieux par les populations instruites de nos pays occidentaux. Pourtant, si les jeunes français participent aujourd’hui d’une culture qui se veut « rationnelle », il est claire qu’une pensée magique cohabite belle et bien dans leur esprit avec une logique « scientifique ».

Cherchant à comprendre comment la population jeune se représentait les effets des produits laitiers sur le corps ainsi que le fonctionnement interne de celui-ci[1], nous avons pu mettre en lumière le principe magique d’incorporation. En partant de l’analyse de l’imaginaire véhiculé par le lait en particulier et les produits laitiers en général, se sont révélées les caractéristiques symboliques de ces aliments. Au niveau des représentations, chaque caractéristique symbolique engendre un effet particulier. En effet, la pensée magique liée à l’acte alimentaire repose sur le principe d’incorporation qui implique que lorsque nous ingérons un aliment, nous incorporons du même coup certaines de ces caractéristiques symboliques (voir entre autres Fischler, 1990 et Lahlou, 1998). Par ailleurs, certaines connaissances biomédicales peuvent être connues des jeunes. C’est donc d’une part en laissant libre cours à leur imagination et d’autre part en mobilisant leurs connaissances que les jeunes construisent leurs représentations. Ceci sera présenté dans la première partie de cet article.

Associant ainsi une logique « rationnelle » et « magique », les jeunes nous ont décrit les effets « symbolico-physiologiques » des produits laitiers sur le corps. Par la suite, nous avons cherché à connaître comment les jeunes se représentent le fonctionnement du corps humain. Comment s’imaginent-ils le processus par lequel ces produits laitiers ingérés sont intégrés au corps ? Pour ce faire, nous avons interrogé les jeunes de notre population d’enquête sur la façon dont ils se représentent l’itinéraire de l’ingestion de produits laitiers. Nous avons pris appui sur des dessins que les personnes interrogées faisaient au cours de l’entretien, sur la façon dont le processus se déroulait[2].

Les représentations des produits laitiers chez les jeunes

La construction des représentations des produits laitiers chez les jeunes étant en partie fonction des savoirs « scientifiques », nous avons cherché à établir un bref état des lieux des connaissances des jeunes sur les produits laitiers. Comment les jeunes définissent-ils ces aliments ? Et comment conçoivent-ils leur constitution ?

Dans un deuxième temps, afin de compléter notre connaissance sur ces représentations, nous avons cherché à déconstruire et à analyser l’imaginaire des produits laitiers.

Les connaissances « scientifiques » des jeunes sur les produits laitiers

Les produits laitiers se définissent avant tout par leur point commun, constituant la base de leur constitution, le lait. Ainsi, le lait, le yaourt, le fromage, le fromage blanc, la crème et le beurre constituent la liste de base citée par quelques interviewés. Mais cette définition amène certaines personnes à inclure dans la catégorie « produits laitiers » des produits ou préparations culinaires pour la simple raison qu’ils contiennent du lait dans leur composition. Par ailleurs, le beurre et la crème fraîche sont quelquefois omis de cette liste leur richesse en lipides légitimant leur exclusion.

De plus, le fait qu’il ne soit pas blanc comme le lait « prouve » que ce n’est pas un produit laitier. Nous pouvons constater ici le rôle de la couleur dans la construction des représentations. Non seulement gage de pureté (comme nous le verrons plus bas) la couleur blanche participe à la définition de ces produits. Elle est une caractéristique autant matérielle que symbolique.

Enfin, les œufs, voire la mayonnaise, sont quelquefois considérés comme étant des produits laitiers. L’origine animale ainsi que leur couleur explique cette confusion.

Quant aux connaissances des jeunes concernant la constitution nutritionnelle de ces produits, elles sont plutôt approximatives. Mis à part le fait qu’ils contiennent du calcium et des matières grasses en plus ou moins grande quantité selon les types de produits laitiers, tous les jeunes sont loin de connaître l’intégralité des éléments qu’ils contiennent. Citons tout de même certaines personnes pour qui les produits laitiers sont constitués non seulement de calcium, et de lipides mais aussi de vitamines, de phosphore, d’oligo-éléments et de protéines.

L’imaginaire des produits laitiers

En amont de l’imaginaire de l’incorporation des produits laitiers et des représentations de leurs effets sur le corps, se trouvent des constructions symboliques concernant strictement les produits laitiers. Il existe en effet des univers structurant l’imaginaire des produits laitiers et ceux-ci se retrouvent mobilisés en partie lors de la description des effets des produits laitiers sur le corps. C’est pourquoi nous allons analyser l’imaginaire des produits laitiers et déterminer les différents axes qui le structurent.

Les univers structurant l’imaginaire des produits laitiers

L’imaginaire des produits laitiers se structure en plusieurs univers que nous pouvons résumer par l’enfance et la maternité, la nature, l’authentique, la santé, l’organique et la maladie. Nous verrons que chacun de ces univers révèle les différents symboles[3] qu’incarnent les produits laitiers.

Ces aliments évoquent tout d’abord « l’enfance »[4] et la « maternité » car les jeunes pensent avant tout au « lait nourricier maternelle ». C’est aussi « l’onctuosité » et la « douceur » de ces produits qui rappellent la période de « l’enfance ». Le symbole de pureté dont jouissent ces produits est en autre issu de cette évocation. Il est de plus « validé » par sa couleur « blanche ». Par ailleurs, les jeunes ont exprimé la sensualité émanant de la relation tactile de la mère et de son enfant. Au niveau symbolique, c’est la protection que cette image incarne.

Les produits laitiers sont par ailleurs liés à l’univers de la « nature ». Des mots tels que « vaches », « campagne », « montagne », « herbe », « prairie », « pâturages » et « prés » ont été évoqués. Ils expriment l’univers naturel et sain dont l’imaginaire des produits laitiers fait partie. Leur imaginaire est également lié à la « santé ». Grâce à leurs apports en « calcium » et en « vitamines » en particulier, ces produits sont considérés comme source de bonne santé.

Cependant, la santé, la blancheur, le sain sont ambivalents car ils ont comme pendants « l’ennui » et « la fadeur ». Les produits laitiers ont eux aussi cette double image. En terme de lieux, les produits laitiers évoquent « l’hôpital » c’est-à-dire un lieu de soins mais aussi de « silence », de « tristesse » et où l’on peut trouver la mort. Ils évoquent en outre les « régimes », moment de restriction et de non-plaisir.

« Les produits laitiers ne sont pas des aliments comme les autres » car ils sont produits par des « mammifères » et par conséquent ils sont eux–mêmes vus comme des « aliments vivants ». L’odeur qu’ils dégagent quand ils pourrissent rappelle cette origine. Ainsi de manière contradictoire, l’origine naturelle de ces produits évoque tant le pur comme nous l’avons vu, que l’impur. L’impur est d’une part « matérialisé » par l’odeur désagréable d’un produit laitier tourné et d’autre part, par le fait qu’ils contiennent des « bactéries ». Par ailleurs, leur contenance en « matières grasses animales » conduit les jeunes à penser à la maladie : au « cholestérol », aux « maladies cardiovasculaires », et au « cancer ».

 

Mais afin de connaître plus finement l’imaginaire des produits laitiers, nous allons maintenant nous focaliser sur les imaginaires propres au lait, à la crème, au beurre, au fromage et au yaourt.

Projectif des différents produits laitiers

Le lait : la pureté et le quotidien

L’imaginaire du lait semble proche de l’imaginaire des produits laitiers en général. Ceci s’explique peut-être par le fait que les personnes interrogées pensent spontanément au lait lorsqu’on leur parle de produits laitiers. Ainsi, « l’enfance », la « maternité », l’aspect « naturel » et « pur » sont réapparus. Notons tout de même que le lait a un statut particulier parmi les aliments en général et les produits laitiers en particulier car il constitue la première nourriture que le corps humain ingère dans la petite enfance. De ce fait, on peut parler non seulement d’aliment premier au niveau chronologique, mais en outre au niveau symbolique : absorbé dès la petite enfance et fluide corporel primordial, il engage une symbolique riche, liée aux représentations des rapports mère /enfant. « Le lait est en quelque sorte la matière du principe nourricier et protecteur dont la relation mère-nourrisson constitue la réalité psychologique et affective » (Michel Meslin, 1994, pp. 101).

Par ailleurs, l’aspect « santé », avec d’une part la « force » et « l’énergie » apportées par le lait, et d’autre part, la « croissance » et la constitution des « os » grâce au « calcium » qu’il contient, a aussi été exprimé. Aussi, le lait est lié au « quotidien » et évoque la « fraîcheur » et le geste sain que l’individu offre à son corps lorsqu’il consomme un verre de lait « froid » au lever.

La crème : un produit gourmand

La crème quant à elle connaît un imaginaire très différent du lait. Contrairement à ce dernier qui est imaginé seul de manière spontanée, la crème est toujours associée à d’autres aliments. Elle est envisagée comme un accompagnement. Elle fait penser aux mets que l’on confectionne et évoque « l’onctuosité » et « la douceur ». C’est pourquoi la crème fraîche symbolise la « gourmandise ». Elle évoque par ailleurs le « gras » et les conséquences de celui-ci sur le corps : les « bourrelets » et la « cellulite ». Outre le « ventre » et les « fesses » (points propices du corps au développement des bourrelets et de la cellulite), ce produit est lié dans les représentations à la « peau » pour sa douceur (la peau d’un enfant ou d’une femme en particulier) et à la « bouche » pour son goût. Notons par conséquent, que ce n’est pas la santé qui semble menacée par l’ingestion de crème mais l’esthétique du corps.

Le beurre : le produit des bons-vivants

Le beurre évoque avant tout un imaginaire positif car il « apporte du plaisir » grâce à son « goût ». Cependant, le beurre participe aussi à l’univers négatif de la maladie. Dû à sa teneur en matières grasses, le beurre est considéré comme néfaste pour la santé. Les jeunes pensent en effet aux problèmes de « cholestérol », et aux risques de « crises cardiaques ». Il est par ailleurs corrélé à la prise de poids et fait penser au « ventre » pour cette raison et à la « bouche » pour son goût. C’est justement parce qu’il est ambivalent que les jeunes valorisent le beurre et l’associent au fait d’être « bon-vivant ». Ainsi, il est plus valorisé dans l’esprit des jeunes d’aimer le beurre que d’éviter d’en consommer afin de se préserver de potentiels risques en terme de santé. Il s’avère en effet que la santé n’est pas une préoccupation première pour les jeunes alors que l’esthétique l’est.

Le fromage : un produit authentique et sensuel

Le fromage fait partie de l’imaginaire « rustique » et « authentique ». Il évoque en effet la « montagne », la « campagne », « les marchés traditionnels », « la ferme ». Ce produit rappelle par ailleurs, la « convivialité » présente durant les « bons repas » d’« adultes » arrosés de « vin ». Il évoque donc le « partage » ainsi que les « réunions familiales ». Si dans l’imaginaire le fromage n’est que convivialité et partage lors de grands repas, nous avons pu constater qu’en pratique, il est aussi consommé seul, lors de grignotage. C’est de plus un produit « sensuel » car il éveille les sens, « la chair » et « la sexualité. » Enfin, le fromage est aussi regardé comme un produit néfaste pour le corps pour la même raison que le beurre : les matières grasses et donc le cholestérol (et le risque de maladie cardiovasculaire) et la prise de poids.

Le yaourt : la santé et la banalité

Contrairement aux trois derniers produits laitiers étudiés, le yaourt est un produit laitier évoquant avant tout la « santé ». L’imaginaire dont il fait partie semble proche de celui du lait. Tout comme ce dernier, il est associé à « l’enfance » et la « pureté ». Il évoque par ailleurs la « digestion », car comme nous le verrons plus tard, le yaourt est censé aider à la digestion. Cependant, son image saine rappelle à certains jeunes les moments de contraintes alimentaires comme les régimes ou les séjours à l’hôpital. Dès lors, les yaourts sont perçus comme des aliments « tristes ». En terme de consommation, le yaourt évoque le « quotidien » et la « banalité », contrairement au lait qui garde une certaine noblesse malgré cette même place dans le quotidien.

Nous allons maintenant étudier comment les diverses caractéristiques symboliques, métaphoriques ou scientifiques que les jeunes accordent aux produits laitiers sont réinvesties dans l’imaginaire de l’incorporation.

Le principe d’incorporation des produits laitiers dans le corps d’après les jeunes : L’association des logiques rationnelle et magique

Nous avons choisi d’utiliser le terme « association » afin de définir le rapport entretenu entre les deux logiques mobilisées par les jeunes, car le terme de « duel » avec lequel nous avons hésité, était un peu trop fort. Toutefois, notons que lorsque nous demandions aux jeunes de nous décrire les effets des produits laitiers sur le corps, la première réaction était de nous rappeler la faiblesse de leurs connaissances en biologie et en anatomie. En effet, sauf une ou deux exceptions, les jeunes répondaient dans un premier temps : « je n’en sais rien, je ne suis pas médecin ». Malgré nos explications concernant le type de données que nous attendions, à savoir les effets en termes de représentation et d’imaginaire, les personnes interviewées se disaient souvent ridicules dés qu’elles se laissaient aller à parler et à fantasmer. Quoi qu’il en soit, si les jeunes sont conscients du manque de « réalisme biologique » de leur propos, il n’en reste pas moins qu’à travers leur discours, nous avons pu accéder aux réelles représentations qu’ils se font de leur corps et de son fonctionnement.

Seront présentés dans un premier temps les effets des produits laitiers sur le corps et dans un deuxième temps les manières dont ces effets se réalisent. Ainsi, nous analyserons l’imaginaire du fonctionnement du corps humain chez les jeunes.

Les effets des produits laitiers sur le corps d’après les jeunes

Bâtir et consolider l’ossature humaine

Grâce au calcium, les produits laitiers ont un effet structurant d’après les personnes interrogées. Ils forgent les os, durcissent et blanchissent les dents. Le rapport entre la blancheur des dents et des os d’une part et celle des produits laitiers d’autre part n’est pas neutre pour les jeunes : ils ont une vision analogique des effets des aliments sur le corps en fonction des couleurs : la viande rouge agit sur le sang, les produits laitiers blancs, agissent sur les os et les dents. Ainsi, une caractéristique concrète, la couleur, serait identifiée tant de l’extérieur par notre œil, que de l’intérieur, par notre organisme.

Fortifier le corps et l’esprit

Les produits laitiers sont considérés comme des aliments fortifiants car ils sont riches en « énergie ». En buvant du lait au petit-déjeuner, certaines personnes ressentent cet effet sur leur corps et ont l’impression de se protéger de la faim ou de carences. De plus, grâce aux vitamines qu’ils contiennent les produits laitiers apportent « tonus » et « vitalité ». Enfin, ils sont des fortifiants intellectuels. Ils permettent l’entretien et l’accroissement des capacités mentales et agissent en particulier sur la mémoire. Certains jeunes lient cet effet à la présence de phosphore dans les produits laitiers alors que d’autres l’attribuent à la vitamine A contenue dans le beurre et la crème.

Les produits laitiers riches en calories sont par ailleurs valorisés par les futurs parents durant la période de grossesse dans l’optique de fortifier le fœtus et de faciliter et d’intensifier les futures montées de lait.

Protéger des agressions extérieures

Les produits laitiers ont aussi la capacité de protéger leur consommateur. Au niveau physique interne grâce à ses apports nutritionnels, ils protègent le corps de la faim et des maladies. Au niveau psychosomatique, le lait étant symbole de protection comme nous l’avons expliqué plus haut, il apporte un réconfort et un sentiment de sécurité. Enfin protecteur au niveau physique externe, les jeunes ayant aussi pensé au lait en tant que soin pour la peau.

Purifier et équilibrer

Comme nous l’avons constaté dans notre analyse de l’imaginaire du lait, celui-ci est un symbole de pureté, et l’incorporation de cet aliment implique pour celui qui le consomme l’acquisition de cette propriété symbolique. (Fischler, op. cit.). Ainsi, consommer du lait amènerait à purifier son corps. Cette croyance est issue d’une confiance aveugle dans les vertus de sa couleur et de son origine naturelle.

En outre, tout se passe comme si les effets d’une consommation malsaine et destructrice pouvaient être inhibés par ceux d’une pratique saine et purifiante comme boire du lait ou ingérer un yaourt. Il existe d’après les jeunes, un effet de purification compensatrice à la suite de pratiques nocives voire transgressives comme fumer du tabac ou du haschich. Si fumer encrasse le corps, le yaourt le purifie.

Ce principe de compensation permettant le rééquilibre du corps, est aussi imaginé dans le cas d’absorption d’une alimentation riche. Le yaourt par exemple, aliment symbolisant la santé, voire le régime, a pour caractéristique nutritionnelle d’être faible en calorie. Par un phénomène de contagion, la légèreté du yaourt serait acquise en le consommant.

Soigner et apaiser le corps et l’esprit

Les produits laitiers ayant un effet soignant et apaisant sur le corps sont le lait, le yaourt, le fromage et le beurre. Par exemples, le « lait de poule », du lait mélangé à des œufs battus et du sucre, permet d’accélérer la réparation d’un os cassé et le lait chaud agrémenté de miel apaise les maux de gorge d’après la population interrogée. Enfin, le beurre calme la peau en cas de brûlure.

Par ailleurs, consommer un produit laitier avant de se coucher permettrait de se calmer, et par conséquent de s’endormir plus rapidement et de dormir plus paisiblement. C’est pourquoi certaines personnes recherchant cet effet soporifique grignotent un petit bout de fromage ou boivent un verre de lait avant de se coucher. C’est encore une fois, l’image du nourrisson calme et en sécurité au sein de sa mère qui est activée. L’apaisement naîtrait du souvenir de la relation entretenue avec sa mère durant la petite enfance.

Le yaourt quant à lui est supposé « soigner le ventre ». Il aide à la digestion pour deux raisons : sa constitution d’une part, car il contient des ferments lactiques rééquilibrant la flore intestinale, et sa consistance d’autre part.

Les effets esthétiques

Les produits laitiers peuvent, de plus, avoir des effets sur l’aspect physique. En fonction du produit laitier consommé et de la quantité ingérée, ces effets peuvent être positifs ou négatifs : ils embellissent et/ou font grossir.

Considérés comme des aliments gourmands, les produits laitiers apportent entre autre un réconfort moral ; la logique explicative étant : « se faire plaisir, c’est se faire du bien ». Par ailleurs, nous avons pu constater qu’ils sont considérés comme bons pour la santé. Ainsi, ils permettent d’être en bonne santé physique et morale et ces effets internes au corps se reflèteraient à l’extérieur du corps.

La prise de poids est le deuxième effet esthétique évoqué par les jeunes. Il est dû aux matières grasses que contiennent certains produits laitiers : le beurre, la crème et le fromage. Notons que cet effet est exclusivement conséquent à l’abus, à l’excès de consommation des produits précédemment cités.

Les maladies

Enfin, l’excès de consommation de graisses animales via les produits laitiers engendre du cholestérol qui est la cause de maladie cardiovasculaire. Quant à la consommation de produits laitiers cuits, le beurre et la crème en particulier, celle-ci est considérée comme cancérigène.

 

Si les jeunes n’ont pas ou peu ressenti de tension entre la « logique rationnelle » et la « pensée magique » en élaborant les différents effets que les produits laitiers ont sur le corps, un véritable sentiment de honte est apparu lorsque nous leur avons demandé d’aller plus loin dans leur « raisonnement » à savoir, essayer de décrire comment ils se représentaient la réalisation physique de ces effets dans leur corps. Ainsi, si d’après eux les effets n’ont pas besoin d’être validés au niveau scientifique pour être « réels », le fonctionnement interne du corps quand à lui s’abstrait plus difficilement d’une logique « rationnelle ». Malgré cela, nous avons tout de même pu aboutir aux représentations du fonctionnement de l’organisme humain d’après les jeunes, ce que nous allons tâcher d’analyser maintenant.

Les représentations du fonctionnement du corps humain : l’incorporation physique imaginée

L’itinéraire de l’ingestion

Les produits laitiers « comme tous les autres aliments » transitent à travers le corps en suivant une trajectoire ainsi décrite :

Ils entrent par la bouche, descendent vers l’estomac, où ils stagnent pour être digérés (la digestion est définie comme étant un moment de séparation des particules nutritives en divers groupes – lipides, protides, glucides, calcium – ou de dégradation), puis les différents éléments se concentrent en un point, cela peut-être les intestins, les reins, le ventre, le cœur, le foie ou encore « au niveau du nombril » selon les représentations des individus, et à partir de ce lieu, l’organisme les dissémine dans tout le corps via le sang. Enfin, les restes sont évacués. Cependant, comme les restes sont définis comme étant « les éléments dont le corps n’a pas voulu », donc comme des éléments néfastes, le lait par exemple, qui est considéré comme étant seulement constitué d’éléments bénéfiques, n’est jamais évacué d’après certains jeunes.

La vitesse de ce passage dans le corps varie en fonction du degré de solidité et de goût de l’aliment : le lait transite rapidement dans l’ensemble du corps, alors que le fromage marque des temps d’arrêt dans la bouche, moment où le corps prend du plaisir, et dans l’estomac pour être digéré. Certains se demandent même si les aliments liquides et solides passent par le même conduit.

Nous allons maintenant tâcher d’expliquer comment une fois dans le sang l’aliment produit des effets sur le corps d’après les jeunes.

Les modes d’action des produits laitiers sur le corps : l’incorporation

Nous avons structuré l’ensemble de ces représentations en cinq catégories correspondant à cinq modèles d’imaginaire du fonctionnement interne du corps. Notons toutefois qu’un même individu peut évoquer plusieurs modèles durant son discours.

Le modèle de la diffusion

Une fois digérés, les produits laitiers sont diffusés dans l’ensemble du corps via le sang. Certains jeunes pensent que les aliments se mélangent directement au sang. Par conséquent, après avoir bu un verre de lait, ils imaginent que leur sang s’éclaircit. Le sang circule ensuite dans l’ensemble du corps afin de se débarrasser des particules nutritives qu’il contient. Cette diffusion varie en fonction de plusieurs paramètres : la quantité d’aliment ingérée, la consistance de l’aliment, sa teneur en matières grasses ainsi que sa température. Ces variations influencent la consistance du sang et par conséquent, son mode de circulation dans l’imaginaire des jeunes. Ainsi, si le produit laitier est consommé en petite quantité, s’il est liquide, s’il a une faible teneur en matières grasses ou encore s’il est consommé chaud, la circulation du sang est fluide alors qu’en cas d’excès, de consommation d’un produit laitier riche, solide ou froid, celle-ci est bloquée.

Le modèle de l’agrégation

Le modèle de l’agrégation, consiste à affirmer que certaines particules nutritives ingérées s’agrègent aux parties du corps déjà constituées de ces mêmes particules. C’est-à-dire que le calcium s’agrège aux os et aux dents, et les cellules lipidiques s’associent aux cellules adipeuses du corps. Cette agrégation suit deux types de processus : soit les particules se déposent sur les parties du corps concernées, soit elles les enveloppent, tel un « vêtement protecteur ».

Ainsi, « des petits bouts de calcium se déposeraient sur les os » par l’intermédiaire du sang, le calcium agirait dès lors comme un plâtre consolidant. Les matières grasses elles aussi, sont représentées telles des petites particules solides. L’endroit où elles se déposent et se stockent est très bien délimité et correspond à une partition sexuée : il s’agit des fessiers pour les filles, du ventre pour les garçons. Cependant, les explications avancées varient et sont de trois types : Pour certains, l’espace en question est fonction de la place libre, si bien que la métaphore de la maisonnée est très appropriée pour parler du corps humain, et plus spécifiquement féminin. On parle d’une « cave » pour désigner une femme aux grosses fesses. Pour d’autres, les matières grasses vont se stocker dans les fesses et le ventre car ce sont dans les endroits du corps les moins mobiles. Enfin, certains jeunes évoquent la différence anatomique et génétique entre homme et femme.

En outre, les lipides contenus dans les produits laitiers peuvent aussi avoir des effets positifs. En enveloppant les neurones d’un film protecteur, ils ralentiraient leur dégradation :

« J’associe le beurre au cerveau, parce qu’il paraît que le beurre rend intelligent. C’est la couche de graisse qui entoure les neurones qui leur permettent de se dégrader moins vite. » (homme, 30 ans, célibataire)

Le modèle de l’homme machine

Ce modèle consiste à appréhender l’organisme tel une machine constituée de tuyauteries, de rouages, d’un moteur et d’une batterie. Cette machine a donc besoin d’un combustible : l’aliment. Le gras en particulier semble être l’énergie ressource principale. « Les parties charnues » sont alors considérées comme des batteries. Ensuite, tel un moteur de véhicule ou un « feu de cheminée », le corps transforme le gras en énergie utilisable « par combustion ».

Cette machine est constituée par ailleurs, d’une complexe tuyauterie dans laquelle circulent les aliments. En fonction du type de produit laitier ingéré, les effets diffèrent. Les personnes interrogées nous ont fait part des effets bénéfiques du lait et du yaourt, le premier permettant entre autre de purifier le corps et le deuxième de « soigner le ventre ». Dans l’imaginaire, les mécanismes sont les suivants : Le lait, de part sa consistance liquide, nettoierait les canalisations du corps tout au long de son passage. Au bout de cette tuyauterie se trouve l’estomac et le yaourt étant plus épais, tapisserait quant à lui, les parois de l’estomac comme un plâtre. Cette gaine permettrait de réduire l’attaque de la flore intestinale par les acides que ceux-ci soient absorbés par l’individu ou produits par son propre corps.

En revanche, les produits laitiers contenant des lipides peuvent aussi endommager le mécanisme. Toutes les matières grasses, ainsi que le cholestérol, sont perçues comme participant à la formation de thromboses dans les vaisseaux sanguins. Naïvement, ils sont imaginés sous la forme de boule de gras :

« L’exemple des effets négatifs, c’est le fromage, ça peut boucher les artères. Il va dans le sang et il fait des grosses boules de graisse et si tu en as trop, ça se fige et ça bloque ta veine, ça se bouche et tu finis sur une table d’opération ! » (femme, 25 ans, célibataire)

Mais le gras peut cependant être utile s’il n’est pas consommé en excès. Telle dans une machine composée d’engrenages en métal, le gras huilerait les articulations du corps humain. D’où, l’importance des produits laitiers dans l’alimentation d’une personne âgée.

Le modèle sociétal

S’opposant au modèle de l’homme machine, où le corps est perçu comme une mécanique, le modèle sociétal consiste à se représenter le corps comme un lieu de vie abritant une communauté vivante et structurée. En effet, certains jeunes imaginent leur corps habité d’une complexe organisation sociale, telle une société composée d’individus humains. Tantôt dirigé par un chef tout puissant, tantôt constitué de diverses unités douées d’intelligence, l’organisme s’autorégule.

Dans le premier cas, c’est le cerveau qui commande son armée disciplinée. Certains poussent encore plus loin cette métaphore et imaginent le cerveau commander oralement les cellules :

« Et puis ça agit sur les ongles par la diffusion : ça passe du sang à l’ongle, parce que le cerveau dirige ça. ‘On n’a plus de stock pour faire notre ongle !’ Et du coup (…)il y a des cellules qui vont tout choper, qui vont choper le nécessaire pendant la digestion et vont le porter à l’organe en question. » (Animation de groupe mixte)

Dans le deuxième type de représentation, les organes et les cellules du corps sont pourvus d’intelligence. Celle-ci permet aux organes de connaître leurs besoins en éléments nutritifs, ils se servent donc en fonction de leurs nécessités lorsque le sang passe à proximité. Elle permet en outre, aux cellules chargées du transport de ces éléments d’apporter habilement les différents éléments aux parties nécessiteuses du corps.

Cette conception anthropomorphique de l’organisme se poursuit avec la vision personnifiée des « cellules graisseuses de l’aliment qui s’accouplent avec celles du corps ». C’est parce qu’à l’issue de cette copulation « plein de petites cellules graisseuses » sont engendrées que le corps grossi.

Mais si le corps est un lieu d’amour, il est aussi perçu comme un terrain de bataille. Lors de la digestion, l’estomac devient un véritable champ de guerre où s’affrontent les bactéries de la flore intestinale et l’aliment. Ces bactéries attaquantes tels des guerriers affamés attrapent l’aliment, l’avalent et le digèrent. Ce processus est encore plus efficace lorsque le consommateur vient d’avaler un yaourt. C’est dans ce sens que le yaourt aide à la digestion dans les représentations des jeunes.

Le modèle intellectualisant

S’inscrivant implicitement dans la tradition épicurienne de l’hédonisme, qui consiste à être à l’écoute des envies et besoins de son corps sans tomber dans l’excès, ce modèle consiste à dire que les produits laitiers, tant qu’ils sont consommés dans le plaisir, ne peuvent nuire au corps.

 

Conclusion

Nous avons voulu montrer dans cet article comment les jeunes se représentaient leur corps à partir de l’analyse des représentations des effets de l’incorporation des produits laitiers. D’après nous, cette analyse a été fructueuse pour deux raisons. Non seulement, elle nous a amené à la construction de différents modèles du fonctionnement humain, mais aussi elle nous a permis de mettre en lumière la coexistence de logiques distinctes et a priori contradictoires : la logique « rationnelle » et la logique « magique ».

Si la logique scientifique prend le dessus dès qu’elle peut, cela signifie qu’elle est valorisée par rapport à l’autre. Ce qui ne semble pas étonnant étant donné notre environnement culturel. Cependant, elle n’anéantit pas pour autant la « pensée magique ». Ainsi, nous avons pu constater que « chacun « bricole » sa vision personnelle du corps en l’agençant à la façon d’un puzzle, sans souci des contradictions, de l’hétérogénéité des emprunts » (Breton, 1992, p. 89) ; seul un sentiment de honte ou de ridicule émerge lorsque les jeunes constatent leurs lacunes en anatomie et biologie, et évoquent des propos qu’ils considèrent « non-rationnels ».

En effet les deux logiques se complètent afin de constituer une image de son corps et de son fonctionnement. L’individu fait simultanément appel au modèle anatomo-physiologique, en mobilisant ses connaissances biomédicales, et au modèle magico-symbolique qui mobilise son imaginaire et ses représentations du monde.

De ce fait, nous avons pu constater la mobilisation de ces deux logiques et leur nécessaire combinaison dans les choix concrets des jeunes. Non seulement elle est présente dans les esprits de jeunes français instruits et diplômés mais aussi, elle joue un rôle au service de l’action dans la volonté de maîtriser son corps. Par conséquent, la logique magique n’est ni arriérée, ni déviante.

 

bibliographie

 

CHEVALIER Jean, GHEERBRANT Alain, 1992, Dictionnaire des symboles, Aylesbury, Robert Lafont.

FICSHLER Claude, 1990, L’homnivore. Le goût, la cuisine et le corps, Paris, Odile Jacob.

FISCHLER (éd.), 1994, Manger Magique, Aliments sorciers, croyances comestibles, Paris, Editions Autrement.

LAHLOU Saadi, 1998, Penser manger. Alimentation et représentations sociales, Paris, PUF, Psychologie sociale.

LE BRETON David, 1992, Anthropologie du corps et modernité, Paris, PUF, Sociologie d’Aujourd’hui.

MESLIN Michel, 1994, Un don biblique, in Mémoires lactées, Paris, Editions Autrement.

 

Après avoir été responsable d’études à Argonautes, Laure Ciosi-Houcke mène actuellement une recherche financée par la CNAF sur « Les systèmes d’action structurant la prise en charge des jeunes enfants ». Elle est diplômée du DEA de Sociologie et du Magistère de Sciences Sociales de l’université René Descartes – Paris V – Sorbonne. Elle est par ailleurs tuteur en méthodes d’enquête au Magistère et chercheur associé au CERLIS. Au cours de ses études et de ses expériences professionnelles, elle a travaillé sur des thématiques diverses telles l’évaluation de projets de développement, l’imaginaire de l’incorporation des objets communicants, l’imaginaire de l’énergie, les pratiques et les représentations liées à l’alimentation et à son incorporation ainsi que les pratiques muséales.

l.ciosi-houcke@argonautes.fr



[1] Cet article a été rédigé à partir de données recueillies à l’occasion d’une recherche intitulée « Les produits laitiers et le corps : analyse des représentations des jeunes français de 20 à 30 ans ». Elle a été réalisée par l’équipe de chercheurs en anthropologie sociale d’Argonautes (cabinet de recherche et conseil en sciences humaines) et financée par le Cidil (Centre Interprofessionnel de documentation et d’information Laitières). Les données ont été recueillies et analysées par Magali Pierre et Laure Ciosi-Houcke et la direction scientifique assurée par Dominique Desjeux et Isabelle Moussaoui-Garbuau,. Les méthodes de recueil des données que nous avons utilisées sont qualitatives. Il s’agit de l’entretien semi-directif, l’histoire de vie centrée sur les produits laitiers et l’animation de groupe. De façon complémentaire, des photographies de l’interviewé (de son enfance à l’âge actuel) ont été utilisées en support d’élucidation. Il s’agissait de les faire parler parallèlement de leur changement physique et de l’évolution de leurs pratiques alimentaires au cours de la vie. Par ailleurs, nous demandons aux interviewés lors de chaque entretien de dessiner un corps humain ainsi que la trajectoire des produits laitiers dans ce corps afin de verbaliser des représentations souvent floues sur la façon dont les aliments absorbés sont assimilés par le corps humain.

Au final, nous avons rencontré une quarantaine de personnes qui ont entre 20 et 30 ans. La moitié d’entre-elles ont été rencontrées dans le cadre des deux animations de groupe (3h30), et les vingt autres individuellement lors d’entretiens en face-à-face : dix histoires de vie centrées (3h) et dix entretiens semi-directifs (1h30) ont été menés. En construisant notre échantillon, nous avons cherché à diversifier les lieux de résidence (personnes habitant à Paris, en région parisienne et province), les modalités d’habitation et les situations familiales (habitat individuel ou collectif, domicile parental, couples, personnes célibataires, avec ou sans enfant), les âges (entre 20 et 30 ans), le sexe des personnes interviewées, les revenus, les activités (étudiants, chômeurs, travail stable, au foyer, etc.). Quant au niveau d’étude, 12 ont un bac+5 et plus, 6 un bac +4, 6 un bac +3, 6 un bac + 2, 6 encore un bac, et enfin 3 seulement ont moins du bac.

[2] Nous avons alors pris en note les discours qui accompagnaient cette représentation figurée.

[3] Nous nous sommes généralement référés à l’ouvrage de Jean Chevalier et d’Alain Gheerbrant, le Dictionnaire des symboles publié en 1992 aux éditions Robert Lafont.

[4] Tous les mots en italique sont extraits des entretiens ou des animations de groupe.