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Enquêtes

2000, D. Desjeux, Les jeunes : analyse prospective

Vie quotidienne

Valeurs, représentations et pratiques des français et des jeunes

Rapport prospectif réalisé en mai 2000

 

Dominique Desjeux, Professeur d’Anthropologie sociale et culturelle

à l’Université Paris 5-Sorbonne, Directeur scientifique d’Argonautes

www.argonautes.fr

Introduction

L’histoire d’une société peut se découper en une série de cycles en termes de pratiques sociales, de comportements démographiques et d’imaginaires collectifs. Ces cycles expliquent que l’on voit souvent réapparaître sous des formes nouvelles des phénomènes que l’on croyait disparus. C’est pourquoi l’on attribue souvent, à tort, un caractère de nouveauté à un phénomène déjà ancien. C’est grâce à ces cycles, et à l’imaginaire du passé qui les structure, que l’on peut comprendre une partie du présent et du futur, même si l’ampleur de leur courbe et leur périodisation n’est ni mécanique, ni déterministe.

1.    Une remontée possible à la fois du célibat et du mariage sous de nouvelles formes encore en voie de construction

On peut se demander par exemple si la remontée du célibat et « la vie en solo » pour les femmes, pour reprendre l’expression du sociologue Jean-Claude Kaufmann (1999), aujourd’hui, est un phénomène nouveau ou s’il est la résurgence d’un phénomène plus ancien. Il semble que la période 1970-1990 représente une exception avec une « quasi disparition du célibat » (H. Mendras, 1990). Ce qui est ancien, c’est l’importance du célibat dans d’autres périodes de l’histoire, la plus connue étant celle du célibat monastique au Moyen-Âge. Ce qui semble plus nouveau, par son ampleur, c’est l’importance de la vie seul dans les grandes villes. Dans « Paris intra-muros, un ménage sur deux ne compte qu’une personne » (H. Mendras, 1990). Ceci montre que la valeur accordée à la vie de couple, au mariage ou au divorce, au concubinage, aux enfants dans ou hors mariage, à la cohabitation ou à la décohabitation (c’est-à-dire le fait que les enfants puis les jeunes habitent ou non avec leurs parents) peut varier et se retourner sur une vingtaine d’années.

Ainsi au 19ème siècle, « les célibataires et les enfants naturels étaient nombreux (40% des naissances étaient « illégitimes » à Paris au milieu du 19ème siècle), le concubinage, plus ou moins stable, était très répandu » (H. Mendras, 1990). De même, une monographie sur un village normand au milieu du 18ème siècle montre que, s’il existait peu d’enfants illégitimes, 20 % des femmes qui se mariaient était enceintes, et donc que les relations pré-maritales étaient une pratique courante (McKay et alii, 1999). Or relations sexuelles pré-maritales, enfants illégitimes et concubinages n’étaient pas spécialement une valeur sociale dans la France catholique des années soixante, juste avant mai 68 (D. Desjeux, 1998).

Ceci veut dire que la remontée de valeurs plus traditionnelles, liées à la vie privée, à l’éducation des enfants ou aux codes des bonnes manières, n’est pas à exclure dans les 5 à 10 ans à venir pour la population ayant aujourd’hui entre 20 et 30 ans. Célibat et mariage (quelle que soit leur forme juridique concrète, notamment sous forme de PACS) peuvent donc réapparaître comme des valeurs positives, et comme des pratiques, dans les proches années à venir. Leur sens pour chacun peut varier, depuis le refus de faire des enfants dans un monde qui semble absurde, jusqu’à la peur de l’autre, du même ou de l’autre sexe, en passant par des contraintes sociales diverses.

2.    Les objets de la consommation marquent à la fois le passage, l’appartenance et la distinction sociale

La durée de chaque cycle n’est pas mécanique, même si elle recoupe en partie l’écart entre deux générations, soit entre 20 et 35 ans. Surtout, ces périodes peuvent se ramener à une constante, celle de la gestion antagoniste de quatre grandes dynamiques sociales : celle de l’organisation des passages tout au long des étapes du cycle de vie ; celle de la construction identitaire de la ou des appartenances sociales ; celle de l’affirmation de la distinction sociale ou de la différence culturelle ; et celle de la production à la fois des innovations et de la reproduction des valeurs ou des mécanismes sociaux.

Ces dynamiques sont des outils anthropologiques intéressants de positionnement de produits ou services, anciens ou nouveaux[1]. Un objet, au sens large de produit ou service, peut-être utilisé comme un marqueur de passage, d’appartenance ou de distinction sociale. C’est bien connu pour les vêtements, la musique, le parler ou la façon de manger des adolescents (Lionel Fanardjis, 1997 ; Sophie Taponier, 1999). La sortie du cycle scolaire, à la fin du collège, peut s’accompagner de changements significatifs pour un adolescent, comme le fait de ne plus parler verlan (David Lepoutre, 1997), ou de changer de style de musique ou de T-shirt[2]. Pour les jeunes entre 20 et 30 ans, les changements de boisson alcoolisée, de recette culinaire (Isabelle Garabuau-Moussaooui, 1999) ou de style de film, sont liés aux passages d’un groupe d’appartenance à un autre ou, en couple, au changement de partenaire. Ces évolutions sont elles-mêmes liées aux changements d’université, pour ceux qui y vont, ou à la mobilité spatiale liée à la recherche d’un travail pour les autres. Les « objets » comme marqueurs de passage se retrouvent aussi aux dernières étapes du cycle de vie, au moment de la retraite, avec l’arrivée d’une mobilité plus réduite ou de certains handicaps liés à l’âge, comme les lunettes de presbytie vers la cinquantaine ; ou encore le fait d’arrêter de conduire une voiture et d’avoir à adopter l’usage d’une canne blanche, voire d’une chaise roulante (S. Taponier, I. Ras, D. Desjeux, 1999).

Pour les autres clivages, de classe, de sexe ou ethnico-culturel, ce type d’approche est plus ou moins accepté par les chercheurs et les études marketing en fonction des produits ou des services. Et pourtant il est possible de repérer des marchés « ethniques » spécifiques comme celui de la viande d’agneau ou des bijoux en or pour une partie de la population vivant en France et d’origine méditerranéenne, ou encore des marchés alimentaires, des marchés de la communication, etc., en fonction des modèles ethnico-culturels (Argonautes) ; ou des marchés lié aux stratifications sociales, en termes de niveau scolaire, de revenu et de capital de réseau social, comme celui du déménagement, par exemple, plus fréquent chez les cadres moyens et supérieurs (D. Desjeux, A. Monjaret, S. Taponier, 1998), ou les marchés du luxe, voire aussi pour les différents segments du téléphone mobile ou des usages d’Internet, etc.

 

Ces quatre dynamiques influencent les modes de vie, la sociabilité familiale, amicale et professionnelle, ainsi que les rapports au corps, au sexe, à l’alimentation ou à la santé, tout autant que les représentations du risque qui structurent implicitement toute vie sociale. Ce qui varie, ce sont les contenus des rites de passage, l’importance que chaque phénomène prend en fonction des appartenances et des clivages sociaux, et la forme des institutions chargées de prendre en charge cette dynamique : la famille, l’école, l’armée, l’église, les entreprises ou l’Etat.

I.    Constantes et évolutions françaises : poids de la famille, allongement de la jeunesse, particularismes locaux et hiérachies sociales

1.    La famille : primat de l’amour, rôle sous-estimé des grands parents, importance de l’expression de soi comme valeur et remontée potentielle du féminisme

Entre la fin de la dernière guerre mondiale et mai 68, le couple subit un changement important. La logique patrimoniale du lignage qui demande que les mariages soient organisés par la famille, afin de maintenir les biens en son sein, est battu en brèche au profit d’une logique de l’amour et du choix personnel entre conjoints. Pour Henri Mendras (1990), ceci correspond à une victoire de l’Eglise catholique qui depuis 2000 ans cherchait à imposer le mariage par consentement mutuel : « Mais la réapparition du concubinage et la multiplication des divorces remettaient en question un autre de ses principes, l’indissolubilité du mariage. » Pendant cette période « tout le monde se mariait, se mariait jeune et chaque couple voulait deux enfants » (H. Mendras, 1990).

A l’opposé, entre la fin des années soixante-dix et le début des années quatre-vingt, et ceci dans toute l’Europe, et en commençant par la Scandinavie, une évolution inverse se dessine : le taux de natalité baisse, l’âge du mariage remonte, le taux de divorce augmente, le nombre de ménages individuels augmente, le concubinage redevient légitime (le PACS légalise cette situation de fait en 1999), le nombre de naissance hors mariage et de familles monoparentales ou recomposées augmente. Une partie des observateurs diagnostique la « fin de la famille ».

En réalité on confond le couple, la famille nucléaire et la parentèle élargie. Le couple ne fonctionne plus sur le seul « mariage de raison ». Comme l’explique le sociologue Jean-Claude Kaufmann, l’augmentation des divorces s’explique paradoxalement par le fait que chacun accorde une plus grande place à l’amour. S’il n’y a plus d’amour les membres du couple doivent se séparer. Ceci influe sur le fonctionnement de la famille nucléaire : les unions sont plus courtes, et la mère semble jouer un rôle plus important de stabilité (certains enfants ne connaissent pas, ou n’ont pas ou peu de contacts avec leur père après un divorce). Mais parallèlement la parentèle, les grands parents du côté maternel surtout, mais aussi du côté paternel, va continuer à jouer un rôle important au niveau des services de proximité (garde d’enfant, jeux avec les petits enfants, vacances, etc., Jean-Hughes Déchaux, 1994, 1997). Les relations familiales, de couple et nucléaire, ont donc changé de forme sans que l’importance de la « famille lignagère », la parentèle, ait été finalement remise en cause.

On peut retenir deux conséquences de cette description bien connue aujourd’hui de l’évolution du couple, de l’importance du travail des femmes depuis 30 ans et du rôle non négligeable des grands parents, même si tout ceci est à nuancer en fonction des clivages sociaux.

La première conséquence est que la famille, sous sa nouvelle forme, est considérée comme une valeur toujours aussi importante pour les Français, comme pour l’ensemble des Européens (H. Mendras, 1990).

La deuxième est l’importance qui est accordée par la société française, au moins comme valeur, sinon en pratique, à la sincérité et à l’authenticité. Le sociologue François de Singly montre aussi que la famille ne cherche plus tant à transmettre des valeurs traditionnelles qu’à apprendre l’autonomie et l’indépendance aux enfants et dans le couple. Sincérité et autonomie vont dans le même sens de l’expression et de l’accomplissement de soi comme valeur à promouvoir. L’émotion, l’amour, l’expression des sentiments sont vécues comme des valeurs positives, surtout chez les jeunes, même si en pratique tout le jeu social familial ou professionnel continue à limiter par des codes, des normes ou des contraintes de productivité la libre expression de cette émotion.

Je ferais même l’hypothèse que cet apprentissage va entrer en contradiction avec une partie des pratiques de l’entreprise dont le management est d’abord organisé vers la réalisation de ses objectifs de productivité plus que vers la recherche du plaisir des acteurs. Ceci rentre en contradiction avec le contenu de l’apprentissage de la nouvelle génération tournée vers l’expression de soi. Il me semble exister une forte tension entre les valeurs et les pratiques concrètes de contrôle dans le travail, symbolisées par la multiplication des normes ISO 9000 et celle des codes barres dans l’automatisation de l’organisation du travail, et les valeurs hédonistes et fusionnelles des jeunes.

Un autre paradoxe se joue en parallèle dans la sphère domestique, celui de l’importance des changements intervenus dans l’univers matériel, avec notamment l’électro-ménager, la Hi-Fi et l’électronique depuis 30 ans, et les faibles évolutions sociales dans la répartition sexuelle des tâches au sein de la famille, entre les hommes et les femmes et entre les générations (Argonautes, 1996).

D’un côté on assiste à une évolution du mode d’accès au logement avec une augmentation des propriétaires dans toute l’Europe (H. Mendras, 1990). On assiste aussi à une évolution du rôle et des usages de trois espaces domestiques.

La cuisine devient un lieu de communication et de convivialité familiale et plus seulement un lieu dont la fonction principale est la préparation des repas, avec la présence de post it sur les réfrigérateurs, de télévision, de tableau blanc sur les murs, de photos, de radio, etc (Tine François, 1998 ; D. Desjeux, M. Neumann, Zheng Lihua, 1998). Par certains côtés, la cuisine retrouve sa fonction traditionnelle de « foyer », celle qu’elle assumait avant l’arrivée de l’électricité, un peu avant la guerre.

La salle de bain devient un véritable lieu de recréation sociale, comme une loge qui permet de préparer le matin sa mise en scène sociale et le soir de se démaquiller (Marie Claire Levesque, 1998). Le nombre de petits ou moyens objets pour les soins du corps ou pour la santé peut dépasser plusieurs centaines dans une salle de bain française, contre quelques unités ou quelques dizaines dans une salle de bain chinoise. C’est un lieu de construction identitaire pour le corps, pour les femmes, comme pour les jeunes hommes aujourd’hui (Tiphaine Gamba, 1999). Mais c’est aussi un lieu de refuge pour tous (Yvonne Bernard, 1992), et pour les femmes quand elles souhaitent échapper au stress familial. C’est aussi un des endroits où l’on se retire définitivement en se suicidant entre 35 et 45 ans.

Le salon est autant une pièce à vivre qu’il peut être transformé en pièce électronique avec ordinateur, écran de télévision, jeu vidéo ou téléphone fixe, ou encore en musée pour exposer les racines familiales sous formes d’objets souvenirs, de meubles de famille ou de photos (Mark Neumann, 1998).

 

Mais de l’autre côté, la répartition des tâches entre hommes et femmes est restée relativement stable en 30 ans : les femmes à la cuisine et à la couture, les hommes au bricolage (Yvonne Bernard, 1992) ; pour le jardinage, les femmes cultivent les fleurs, les hommes font pousser les légumes ; la chasse reste un des derniers domaines à dominante quasiment purement masculine, etc.

Même si certaines frontières se sont brouillées, ou se sont déplacées, le fond de la division sexuelle des tâches reste. Ceci se traduit par quelques signes avant-coureurs de retour du féminisme, peut-être pas sous la forme « anti-homme » et égalitaire des années soixante-dix, mais sous d’autres formes de demande soit de revalorisation des tâches féminines, soit de transformation des valeurs masculines fondées sur la compétition, les rapports de force ou la violence dans les lieux professionnels qui sont devenus petit à petit mixtes, comme, par exemple, dans les centres de tri de La Poste (Jean-Marie Sauret, 2000), soit de quota, etc. Les USA et la Grande Bretagne ont conservé des courants féministes forts depuis 1970. En France depuis 20 ans ils étaient plutôt faibles. C’est peut-être un nouveau « front chaud » qui s’annonce en France ?

2.    L’allongement de la jeunesse : transformation des rites de passage, importance des pairs, des transgressions et des inversions

Un des phénomènes les plus importants qui touche la jeunesse depuis la fin des années quatre-vingt, est celui de son allongement : « au début des années 50, presque un tiers des garçons étaient déjà au travail à 14 ans » (Olivier Galland, 1991). 30 ans plus tard, en 1987, l’âge d’entrée dans la vie active commence à 18 ans (27,2%). 33% des jeunes de 22 ans ne sont pas encore entrés dans la vie active. Le report du moment d’entrée dans la vie active est dû à la scolarisation. Aujourd’hui la tendance s’est encore accentuée, semble-t-il, et ceci dans toute l’Europe.

L’allongement de la jeunesse se conjugue avec une plus forte cohabitation des jeunes qui restent plus longtemps chez leurs parents, ceci s’expliquant à la fois par le chômage et par la durée des études. En 1982, 57% des étudiants de 20 à 24 ans, 26% de ceux de 25 à 29 ans vivaient chez leur parents. 5 ans plus tard, les pourcentages montent à 63% pour les 20 à 24 ans et à 33,6% pour les 25 à 29 ans.

Ceci se traduit par une circulation d’aide financière intergénérationnelle mise en évidence par des sociologues comme Claudine Attias-Donfut ou Xavier Gaulier. Nous retrouvons ici l’importance du rôle de la parentèle, parents et grands parents. Nous assistons donc en France à un double phénomène depuis 30 ans : la création d’un cycle de vie quasiment inconnu avant, la jeunesse, et la réactivation des liens de solidarité entre plusieurs générations, alors qu’ils semblaient avoir disparus (mais c’était probablement plus dû à un effet d’observation qu’à un effet de réalité).

Cet allongement de la jeunesse se traduit aussi par une disparition des grands rituels de passage, soit religieux, comme la première communion pour les enfants, la confirmation ou la communion solennelle au sortir de l’enfance, ou le mariage à l’église, soit laïcs, comme le certificat d’études, les fiançailles et bientôt le service militaire. Certains ont cru à la fin des rituels et de la société.

En réalité tout se passe comme si aujourd’hui ces grands rituels avaient été remplacés par de nombreux micro-rituels de passage dont le sens ne tenait plus à une seule pratique mais à une accumulation de micro-pratiques : cadeaux rituels, comme les bijoux à 18 ans, le permis de conduire aussi à 18 ans, ou certaines pratiques plus fréquentes entre 18 et 30 ans, comme les déménagements qui sont l’occasion de mobiliser son réseau et de faire des fêtes, la fréquentation des bars de nuit, etc. Quand ces pratiques se ralentissent ou s’arrêtent, ceci est le signe que le moment du passage est arrivé (D. Desjeux, M. Jarvin, S. Taponier, 1999). C’est le moment d’entrée dans la vie « adulte » qui se traduit souvent par une mise en couple plus stable, – associée à son corollaire, la mise à distance d’avec le groupe de pairs et la fin de la fréquentation des bars de nuit -, plus un travail avec un CDI, les deux se combinant pour favoriser l’arrivée d’un enfant (Olivier Galland, 1991). Nous l’avons notamment observé dans une enquête qualitative récente sur les emplois-jeunes dans l’environnement : la signature d’un contrat de 5 ans entraînant la décision de faire un enfant (Argonautes, 1999).

La période de la jeunesse, – dont la durée varie clairement en fonction des classes sociales, les moins favorisées connaissant un allongement plus faible de cette période entre adolescence et vie adulte, que les jeunes des milieux favorisés – se caractérise aujourd’hui par une importance accrue accordée au groupe des pairs et par rapport auquel la présence des adultes est plus faible (Michel Fize, 1994). Ce phénomène avait déjà était mis en valeur aux USA, dès les années cinquante.

Je pense que le groupe des pairs joue un rôle important dans le domaine de la consommation si on accepte cette idée qu’il existe un lien fort entre appartenance de groupe et consommation de tel ou tel produit ou service, et ceci dans les deux sens : d’un côté le produit peut être acquis et utilisé parce que tout le monde dans le groupe l’utilise, mais de l’autre il peut être rejeté si le groupe ne l’accepte plus comme signe de passage, de construction identitaire, ou de distinction sociale. C’est ce que nous avons observé avec l’usage des alcools et du vin, entre 12 et 25 ans, chez les filles et les garçons. Le Pastis est un alcool d’intégration et de jour. Les alcools blancs sont plus des alcools de nuit et de transgression. Surtout leur choix est très marqué par les évolutions du groupe de pairs. Le Malibu, il y a 6 ou 7 ans, était un alcool d’initiation et un marqueur de passage de l’adolescence vers la jeunesse, vers 15-17 ans. Passé cet âge, il disparaît de la consommation (Argonautes, 1994).

C’est peut-être ce qui est en train d’arriver aux jeans Levis dont la caractéristique principale est de coller au corps. Or une partie des pantalons aujourd’hui, chez les adolescents, ne collent plus au corps, que ce soit pour les rollers ou pour les rappeurs. Le jean semble plutôt s’adresser tendanciellement à une population plus « âgée ».

L’importance accordée au groupe des pairs renvoie à deux phénomènes qui relèvent des mécanismes de passage constant de la jeunesse : d’une part, un rapport à l’énergie humaine très spécifique qui explique une partie des transgressions de cet âge, et d’autre part, des pratiques d’inversion qui participent de la construction identitaire des jeunes.

Tout se passe comme si on pouvait construire une courbe qualitative de l’énergie humaine de la façon suivante. Entre 15 et 25 ans, à chaque fois à cinq ans près, les jeunes recherchent les hors limites, où sont les frontières de leur énergie : les « cuites » où l’on recherche les limites de sa résistance à l’alcool, les jeux de rôle qui peuvent se tenir deux ou trois jours de suite et autant de nuits sans discontinuité, la sur-vitesse en moto ou autre véhicule à moteur, les tentatives de suicide pour tester son environnement social, etc. Entre 25/30 ans et 45/50ans, les personnes gèrent leur énergie. A partir de 50 ans, elles commencent à l’économiser et les objets ou services du passage changent.

L’intérêt de cette approche, qui correspond aussi en partie à la courbe des besoins énergétiques alimentaires, les régimes alimentaires (au sens de « diet » en anglais) participant de ce même système de marqueur de passage d’un âge à un autre, est de faire ressortir d’une autre façon l’importance de l’énergie, comme énergie humaine, mais en la traitant au-delà de sa seule dimension physiologique. L’énergie a une fonction sociale et culturelle de transgression, de compétition, ou de réalisation de soi, ce qui doit être bien connu chez Coca-Cola ! Nous l’avons trouvé en travaillant sur des vitamines (Argonautes, 1995).

Mais la période de la jeunesse est aussi celle des inversions. Nous l’avons notamment analysé pour les comportements culinaires. Les jeunes ont des pratiques inversées par rapport à leurs parents : on suit peu les recettes, on improvise pas mal (comme en Chine), on fait beaucoup de mélanges, on choisit des cuissons ou des produits sans trop de risque culinaire, comme les poulets, la viande hachée ou les filets de poisson, etc. (Isabelle Garabuau-Moussaoui, 1999).

En matière religieuse, c’est, comme pour la cuisine, une pratique syncrétique qui domine. Il y a un lien entre l’abandon général des pratiques liées à l’église catholique et la montée d’une foi plus métissée, moins institutionnelle, plus centrée aussi sur des petites communautés, pratique caractéristique de ce moment de la jeunesse (Yves Lambert, Guy Michelat, éds., 1992)

Il n’est pas sûr par contre que ceci perdure avec l’entrée dans la vie adulte. Certains rites traditionnels liés à la mort, comme le jour des morts en novembre, réapparaissent au-delà du moment des inversions propre à la jeunesse. Ces rites mortuaires, associés aux pratiques de recherche généalogique familiale, confirment l’importance que les Français accordent à la filiation et à la parentèle (J.H. Déchaux, 1997).

A certains moments, transgressions et inversions se confondent comme on peut l’observer avec les cigarettes ou les joints, par exemple. Mais le plus souvent ces transgressions se font dans l’ordre : les séances de joint (Mélanie Roustan, 1999), la drague dans les bars, ou fumer des cigarettes, ne se font pas n’importe comment. Ces pratiques suivent des codes qui ne sont pas ceux des adultes mais ceux du groupe de pairs. Le plus souvent elles sont collectives, la pratique individuelle étant la plupart du temps stigmatisée.

L’existence de ces transgressions et de ces inversions, me paraît représenter les formes actuelles du conflit de génération. Là encore, comme pour la famille ou les rituels, nous constatons que ce sont les formes qui ont changé. Elles sont moins politiques. Elles relèvent plus de la vie quotidienne. Elles sont en partie privées. Certaines pratiques se sont déplacées vers d’autres sphères publiques, comme les raves, même si on n’a pas l’habitude de les désigner comme publiques.

Plus qu’à une disparition, je pense qu’on assiste à un déplacement des tensions et des formes de protestation sociale propres à la jeunesse. Il est donc possible qu’on assiste à la remontée de courants militants tiers-mondistes, anti consommation, anti-capitaliste ou anti mondialisation, associés aux thèmes de l’environnement. On en voit des signes avant coureurs avec les manifestations contre l’OMC à Seattle, contre le FMI à Washington DC, puis en Thaïlande, et peut-être en juin 2000 à Paris, et contre McDonald en France. Le vote écologique qui approche des 10% aux européennes semble bien toucher une population plus large que la seule population sensible aux questions d’environnement. Il n’y aura peut-être pas de suite en terme de mouvement social, mais c’est la première fois depuis 1968, et en partie grâce à Internet semble-t-il, que l’on retrouve agrégés ensemble tous ces mouvements protestataires qui jusque là étaient plutôt autonomes. Ils peuvent s’appuyer sur une génération de jeunes de 20 à 30 ans, comme sur une génération de « papy boomers » arrivant à la retraite.

Nos enquêtes montrent que sur les questions de risques écologiques ou alimentaires, la génération des « papy boomers », pour sa fraction la plus technique et la plus favorisée socialement, peut se retrouver en position de minorité active, avec des moyens de blocage technico-juridique contre telle ou telle société dont les produits seraient jugés dangereux pour la santé (Argonautes, 2000). Le point important à souligner ici est la montée des groupes de pression consuméristes en France, associés ou non aux groupes écologiques, ce qui est plutôt nouveau, et ceci 35 ans après mai 68.

En terme de valeur et de pratique, les formes de la protestation sociale se sont déplacées d’objectifs de changement de LA société, vers des objectifs plus ponctuels de changements DANS la société. La protestation se concentre aujourd’hui sur la consommation, l’environnement et la santé. Elles se sont diversifiées du local à l’international, en passant par le national et l’européen. Elles s’adaptent à la multiplication des lieux de décision politique et économique.

3.    Maintien des particularismes régionaux et de l’importance des hiérarchies sociales en France

La société française semble redécouvrir aujourd’hui l’existence d’une double tension qui a marqué son histoire depuis plusieurs siècles. La première touche au conflit entre jacobins centralisateurs et girondins plus régionalistes. La deuxième touche à la mondialisation et à l’Europe.

Le localisme, l’Etat et la mondialisation : craintes et protections

Il faut rappeler que l’unité monétaire, culturelle et linguistique de la France est récente, un peu plus d’un siècle, et que cette unité a toujours été ressentie comme menacée par l’arrivée des immigrants d’un côté (cf. Le creuset français, de Gérard Noiriel, 1988) et le maintien des particularismes régionaux de l’autre. Le film Saint Cyr, qui vient de sortir en mai 2000, rappelle un fait souvent oublié, l’importance du patois dans la société française au 17ème siècle. Mais son importance va perdurer jusque vers 1880, époque où se développe l’école républicaine de Jules Ferry. Jusqu’à la guerre de 1914, le « bi-linguisme », français-patois est fréquent (Eugen Weber, 1983 ; Fernand Braudel, 1986). Les tribunaux, les recruteurs pour l’armée française ont régulièrement besoin d’interprètes en Bretagne ou ailleurs pour se faire comprendre.

Cinquante ans plus tard, entre 1970 et 1980, Hervé Le Bras et Emmanuel Todd (1981) montrent la force des cultures régionales, liées aux modèles familiaux le plus souvent, dans les votes politiques (lien entre vote politique en faveur de Giscard en 1974, et régions où les pratiques religieuses sont fortes en 1965, comme la Bretagne, le Centre et l’Alsace) ou dans l’implantation de la religion (l’implantation fortement méridionale du protestantisme par opposition au catholicisme qui recouvre toute la France) et certains comportements démographiques. Pour les auteurs, la Bretagne, l’Occitanie, la Normandie, la Lorraine, la Picardie, la Vendée, la Savoie sont toujours des entités vivantes. Le particularisme régional est donc toujours une dimension dont il faut tenir compte dans la communication en France aujourd’hui.

Une partie du localisme nourrit le courant « authentique », la peur de la « mal-bouffe » et plus généralement les théories conspiratoires du pouvoir dont le caractère central, lointain, technocratique, et donc caché, est mobilisé de façon fantasmatique pour expliquer les malheurs et les insatisfactions du quotidien. L’Etat joue le rôle d’un nouveau fatum grec, le destin qui guide nos vies (Michael Herzfeld, 1993), que cet Etat soit « parisien » ou à Bruxelles.

Et pourtant, l’Etat reste en France, en terme de valeur, une puissance tutélaire, une puissance protectrice. La peur ou les espoirs investis en l’Europe reposent sur cette même vision protectrice. En effet, en France, contrairement aux USA d’après les années cinquante et du New Deal, l’Etat est perçu de façon ambivalente, à droite comme à gauche, à la fois comme bureaucratique, lourd et inefficace, et en même temps comme devant intervenir à chaque fois qu’il y a une crise pour définir les règles de la sécurité et du droit (sang contaminé, Furiani, OGM, vache folle, etc.). La critique de l’Etat en France porte surtout sur son mauvais fonctionnement. Aux USA elle porte surtout sur la limitation de son intervention, au moins pour l’Etat fédéral. En France la règle doit être imposée par le haut, quitte à être contournée ensuite (Michel Crozier, 1963). Aux USA la règle est négociée entre les acteurs concernés par l’action et doit aboutir à un contrat auquel tout le monde doit se tenir (Philippe d’Iribarne, 1989). [3]

La mondialisation, qui a marqué l’histoire de la France et de l’Europe depuis au moins deux siècles, depuis les échanges commerciaux du 18ème entre la France, la Grande Bretagne et les Pays-Bas, d’un côté, et l’Amérique du Nord, l’Inde et la Chine de l’autre, jusqu’aux deux dernières guerres mondiales, symbolise aujourd’hui, pour une part des Français, les évolutions négatives de nos sociétés auxquelles est associé le modèle américain.

Le livre de Richard Pells, Not Like us, 1997, rappelle l’histoire d’amour et de haine depuis 100 ans, entre l’Europe et les USA, symbolisés par McDonald, Euro Disney et Coca-Cola (cf. la dénonciation de la « coca-colonization » de la France à la fin des années quarante, p.199),. Les premiers quotas européens pour freiner « l’invasion » des films américains remontent aux années 20. Localisme et anti-mondialisation se retrouvent aujourd’hui dans un même rituel sacrificiel anti-McDonald.

La peur de la modernité touche à un vieux fantasme français, celui de la menace qui pèse sur sa culture en général et sur sa culture alimentaire en particulier. On oublie bien souvent que la culture culinaire est en France d’origine bourgeoise et qu’elle n’est en rien menacée par la cuisine américaine. Les fast foods touchent plutôt les jeunes et les classes populaires, même si ce n’est pas exclusif. Ce sentiment de menace est d’autant plus fort que l’unité de cette culture est en reconstruction permanente, depuis 200 ans au moins. Paradoxalement, le racisme verbal des Français, qui est l’expression périodique de ce danger, pendant les années trente, puis les années quatre-vingt, est bien souvent un moyen de faire passer par inversion dans l’imaginaire une forte capacité pratique d’intégration sociale. Le métissage semble même aujourd’hui une des valeurs fortes d’une partie de la jeunesse. De même l’importance accordée à l’unité nationale est d’autant plus forte que les stratifications sociales sont encore bien vivantes en France, comme en Grande Bretagne.

La force cachée des hiérarchies sociales en France

Même si aujourd’hui les classes sociales ne fonctionnent plus sur le modèle des classes industrielles, bourgeoisie et prolétariat, entre le milieu du 19ème siècle, depuis Napoléon III, dans une France à 70 ou 80% rurale, notamment, et le milieu des années soixante, la France est restée marquée par une vision très hiérarchique, voire aristocratique des rapports sociaux (cf. La France noble, de François de Negroni, 1974, dans lequel l’auteur montre l’importance de l’imaginaire aristocratique dans la publicité française).

Déjà en 1925, Edmont Goblot montrait dans La barrière et le niveau. Etude sociologique sur la bourgeoisie française moderne, comment les débats violents autour de l’apprentissage obligatoire ou non du latin renvoyaient de fait à un débat sur la barrière entre la classe bourgeoise et les autres classes. Le latin était à la fois une barrière et un niveau pour protéger l’accession à la classe bourgeoise.

Quarante ans plus tard, en 1967, alors que les mathématiques ont remplacé les humanités dans les processus de sélection sociale en France dans les grandes écoles, Pierre Bourdieu a montré dans Les héritiers, qu’il existait toujours une sélection sociale dans laquelle la maîtrise de la dissertation française jouait un rôle clé, celle-ci ayant remplacé le latin. Ceci fonctionne au cœur des grandes écoles scientifiques comme je l’ai aussi constaté pour polytechnique en 1969. Le français, dont les enfants de la bourgeoisie ont une maîtrise particulièrement bonne du fait de leur environnement social, jouait toujours un rôle invisible de sélection sociale. L’allemand s’est aussi ensuite substitué au latin dans les filières d’excellence.

Aujourd’hui, tout cela pourrait sembler lointain, et pourtant les grandes écoles continuent à travers les « prépa » parisiennes à recruter les meilleurs élèves parmi la bourgeoisie des « beaux quartiers » (Michel et Monique Pinçon, 1989 ; François Dubet, 1991). Ceux-ci vont intégrer les grandes écoles. Et 20 ans plus tard, ils vont occuper les places de dirigeant dans les plus gros groupes français. En 1993, « près des trois quarts des n°1, des 200 plus importantes entreprises françaises sont diplômés d’une grande école (73%). Parmi ces écoles trois (l’X, l’ENA et HEC) occupent une place particulière, puisqu’à elles seules, elles assurent la formation de 56% de grands patrons » (Michel Bauer, Bénédicte Bertin Mourot, 1997). L’anglais et les compétences informatiques sont peut-être les nouveaux moyens à venir de la sélection sociale en France et du renouvellement implicite des hiérarchies sociales invisibles.

Le débat scolaire est toujours aussi violent aujourd’hui, les pédagogues modernistes, comme Philippe Mérieu se faisant traiter de bradeur de la culture quand ce n’est pas de nazi, par des intellectuels sortis des grandes écoles (Le Monde en mai 2000).

Unité nationale et égalité des citoyens semblent donc d’autant affirmées au niveau du droit que dans la réalité sociale elles ne sont qu’en partie présentes. Les valeurs sont bien souvent l’expression inversée des pratiques réelles. Ceci doit nous rendre prudents sur les approches culturelles qui ne prennent pas en compte ce mécanisme humain, qui par ailleurs n’est pas proprement français. Le politologue américain Charles Kindleberger écrivait : « D’une façon générale, la France a adopté de nouvelles attitudes à l’égard de la famille, de la production et de la consommation, mais sans modifier essentiellement les divisions sociales et la méfiance de l’individu envers les autres classes, les autres individus, et l’Etat qui incarne les autres. » C’était en1963. Il en reste encore quelque chose aujourd’hui.

II.   Les trois grands chocs en cours dans les organisations et la vie quotidienne

J’ai été frappé de voir dans nos enquêtes sur le quotidien et dans les organisations, l’arrivée de trois chocs : celui lié au changement de génération, celui de l’arrivée des 35 heures et celui de la nouvelle perception des risques, sans exclusive d’autres tout aussi importants, comme celui lié au développement de l’Internet et de la « nouvelle économie »[4].

Le premier choc concerne le changement générationnel qui est en cours avec le départ en masse des « papy boomers », nés entre 1945 et 1955, à la retraite, ou en pré-retraite, dans les 3 à 10 ans à venir. Le moment du départ varie en fonction des métiers, des secteurs professionnels ou des entreprises. Il correspond à l’arrivée d’une nouvelle génération née entre 1970 et 1980, les enfants des papy boomers. Elle ne connaîtra pas forcément les petits boulots ou le chômage, au moins pour sa fraction la plus favorisée socialement, celle des classes moyennes et supérieures. C’est une classe d’âge moins nombreuse qui remplace une classe d’âge plus nombreuse. Si l’emploi se développe, cela peut amener à un raccourcissement de la période de jeunesse fondée en partie sur la précarité, et donc à une entrée plus précoce dans la vie adulte, puisque Olivier Galland avait montré que son allongement était lié en partie au chômage. En terme de consommation, le nombre de « jeunes » consommateurs va donc peut-être diminuer, au profit des adolescents d’un côté et des adultes de l’autre.

C’est à la fois un changement conflictuel dans les entreprises du fait des écarts de diplôme entre anciens et jeunes et des différences de conception face au travail, mais aussi une chance de renouvellement. Le passage générationnel va se faire avec des pertes de transmission d’expérience entre générations, ce qui pourra autant être bénéfique que négatif. La non transmission des routines peut permettre l’innovation[5].

Le deuxième choc est celui des 35 heures qui touche au temps de loisir ou temps « non contraint » (Paul Yonnet, 2000). Il est difficile d’en évaluer les effets actuellement. On sait déjà que cela a provoqué une remise en cause des petits avantages acquis dans le quotidien de l’entreprise. En touchant à la productivité on touche aussi aux rapports entre générations et à la façon dont les plus anciens se sont accommodés d’une forme de travail moins performante ou plus routinière. Les plus jeunes peuvent alors contester une partie de l’ordre établi. Les 35h ont aussi favorisé un allongement des vacances et du temps libre, grâce aux jours de rattrapage pour dépassement de 35h. Les 35h ne font qu’accentuer une tendance forte depuis le dix-neuvième siècle, celle de la diminution du temps de travail qui a dû être divisé par deux en 150 ans (Joffre Dumazedier, 1962). La réduction du nombre d’heures travaillées explique en partie aussi la baisse du salaire d’embauche depuis 25 ans pour les jeunes ouvriers (C. Baudelot et R. Establet, 2000). Ce qui variera, c’est le revenu disponible pour ce temps de loisir nouveau en fonction des classes sociales, la façon de réoccuper l’espace du logement pour investir de nouvelles activités, voire le réinvestissement dans une deuxième activité professionnelle.

Le troisième choc, et c’est le plus important aujourd’hui dans le domaine alimentaire, est celui de l’évolution des risques et de leur perception. Les risques, comme les maladies, ce qui apparaît comme évident dès que l’on fait de la comparaison internationale, ne sont pas réductibles à leur dimension objective. En fonction des sociétés, un danger, une incertitude, un problème sera ou non perçu comme un risque : les Américains et les Chinois sont peu sensibles, jusqu’à aujourd’hui, aux dangers potentiels des OGM, au contraire d’une partie des Français qui les associent aux autres risques alimentaires comme la vache folle, la dioxine ou les bouteilles de Coca Cola. Dans les années soixante-dix, c’était le risque nucléaire qui était perçu comme central par certains. Cela est moins vrai aujourd’hui, toujours au niveau des perceptions. Un risque, comme la qualité ou la sécurité d’un produit, possède une forte dimension culturelle.

Par exemple en France le terme frais signifie plutôt proche du producteur et de la nature, que ce soit pour les légumes ou pour la viande, de même pour l’eau avec la préférence accordée aux eaux de sources, celles qui sont perçues comme « authentiques », par rapport aux eaux purifiées, perçues comme plus « industrielles ». Le frais est aussi associé au bon goût gustatif. Aux USA le terme frais serait plus proche de « sans germe », sans risque de maladie. Il est moins associé au goût qui est donné par les sauces plus que par la nature du produit. En Chine un produit animal frais (poisson, serpent ou poulet) doit être vivant et présenté comme tel devant le restaurant ou au marché.

La grande leçon à en tirer en terme de prospective est que l’attribution d’un qualificatif de risque pour un phénomène x ou y, n’est pas prévisible en partant du phénomène. Ce qui est premier, et qui me paraît assez universel, c’est l’existence d’un imaginaire de peur face au futur ou à l’environnement (cf. le dernier livre d’Eugen Weber, 2000, sur les millénarismes aujourd’hui). Ensuite, en fonction des cultures, c’est-à-dire de l’histoire, et donc de la sélection faite par chaque culture pour décider de ce qui est important ou non, bien ou mal, c’est-à-dire des valeurs, chaque société va associer tel phénomène à tel risque.[6]

Conclusion

J’ai essayé de montrer les mutations et les permanences à partir d’un postulat méthodologique, celui de me centrer sur les pratiques et les rapports sociaux afin de ne pas isoler les valeurs de leur inscription dans le social, sous peine d’être peu opérationnel. Une valeur ne fonctionne que si on comprend dans quel jeu social elle s’inscrit. Le deuxième postulat est que la vie sociale « ondule » entre des pôles qui à la fois reprennent le passé et créent du changement. Enfin toutes ces descriptions sont faites « à la hache » sans pouvoir à chaque fois intégrer les différenciations liées aux quatre grands clivages qui structurent toute société, les stratifications sociales, les générations, les sexes et les cultures (au sens anthropologiques de modèle de comportement et de valeur). Maintenant je vais conclure en présentant quelques valeurs clés des jeunes aujourd’hui en partant de travaux de sociologues spécialistes des jeunes et des adolescents.

Il se confirme que la famille reste une valeur forte, sous réserve des remarques faites plus haut sur les conflits et les transformations du couple, et un lieu d’échange intergénérationnel important sous les formes suivantes : «démarches administratives, travail domestique, aides à trouver un emploi, soutien scolaire, coup de main de toutes sortes mais aussi prêts et dons  d’objets : voitures, logements, dons en nature.» (C. Baudelot, R. Establet, 2000). Et ces échanges vont dans les deux sens, autant des jeunes vers les plus âgés que l’inverse, la génération « sandwich » des parents jouant dans les deux sens.

L’école continue à représenter une forte aspiration pour tous les milieux. Le niveau scolaire a bien aussi progressé dans la réalité. Mais les fils de cadres ont plus profité de la progression que les fils d’ouvriers. Les enfants de cadres ont amélioré leur situation à Bac + 2 et plus (de 48% de diplômés à 69%, entre 1970 et 1998), contre une progression de 7% en 1970 à 12% en 1998 pour les fils d’ouvriers. De même, les femmes voient leur niveau de diplôme augmenter, elles ne trouvent cependant pas à la sortie le même niveau de qualification que les hommes. Nous retrouvons l’importance des hiérarchies invisibles, sociale et sexuelle en France.

Pour une partie des jeunes le travail est aussi une valeur forte : il conditionne leur survie et leur autonomie. Le rapport au travail, des ouvriers notamment, est ambivalent, à la fois critiqué et indispensable (C. Baudelot, R. Establet, 2000 ; Le Monde du 25 juin 1997). On est loin de la fin annoncée du travail, surtout chez les jeunes.

Si on se fixe, comme Michel Fize (1994), sur les adolescents en-dessous et un peu au-dessus de 20 ans, nous pouvons compléter le tableau des valeurs et notamment montrer qu’une forte importance est accordée à l’amitié, au fait d’associer sexe et sentiment, le passage à l’acte sexuel relevant toujours de l’épreuve. La valeur de l’en-soi entre pairs se confirme. C’est surtout une période de la vie complètement ambivalente entre le plaisir et l’angoisse, la liberté et la morale.

Ceci explique aussi que c’est une période difficile associée à des moments de déprime et de tentatives de suicide : taux de suicide réussi 1 p 10 000 ; tentatives estimées, 4 à 15%, Le Monde, 23 avril, 2000. Ceci fait dire à Joël Gendreau (1998) qu’il ne faut pas sur-valoriser les rites de passage ou les transgressions au détriment des difficultés rencontrées par les jeunes. Pour lui, toute épreuve ne relève pas forcément du rite constructeur d’identité. C’est la critique qui est aussi faite au bizutage des grandes écoles comme celle des arts et métiers (Denys Cuche). La différence d’appréciation tient dans le rôle positif ou négatif qu’il faut accorder à la bande et au groupe de pairs, notamment en toxicomanie.

Il faudrait montrer pour terminer les transformations de l’humour depuis 50 ans en France, depuis les chansonniers politiques de la 4ème République, en passant par Fernand Reynaud, – l’humoriste des débuts de la consommation qui décrit autant l’arrivée de la modernité technique avec l’introduction du réfrigérateur dans les logements ou les problèmes de téléphone avec le « 22 à Asnière », que le passage d’une société rurale vers une société urbaine -, pour arriver au premier imitateur, Henri Tissot, qui en imitant le général De Gaulle, va de fait révolutionner la forme de l’humour politique en brouillant les frontières du vrai et du faux. Depuis une vingtaine d’années, l’humour est aussi devenu plus quotidien, plus « franchouillard », plus « potache », ou proche de la critique sociale avec Coluche, Guy Bedos ou Pierre Desproge. « L’humour se veut naturel », comme le remarque Gilles Lipovetsky, en 1983. C’est une valeur, proche de l’authenticité et de la sincérité que l’on retrouve souvent chez les jeunes.

Il faudrait aussi traiter du rapport ambivalent à l’argent et à la consommation, le rapport au racisme, etc. J’aimerais juste conclure sur le rapport à la technique en général et à l’ordinateur en particulier. Le n° 92-93 de la revue Réseaux (1999) publie un dossier spécial sur « Les jeunes et l’écran », dans lequel Dominique Pasquier rappelle que l’écran ne supprime pas la lecture, mais qu’il va intégrer une place parmi d’autres objets de la communication, dont la télévision qui reste le premier média des jeunes ; que l’accès à l’ordinateur domestique n’est pas égalitaire, notamment en défaveur des personnes âgées, des jeunes des milieux défavorisés, et des femmes, jeunes ou adultes ; qu’en terme de sociabilité le groupe des pairs est toujours aussi important dans la communication entre jeunes, au détriment des communications entre générations par contre.

 

Paris le 21 mai 2000

Dominique Desjeux

Professeur d’anthropologie sociale et culturelle à la Sorbonne (Université Paris V)

Directeur scientifique d’Argonautes

 

 

 

 

Note méthodologique

 

J’ai abordé la question des trais saillants de la société française, de leur permanence et de leur infléchissement en fonction de quatre grandes approches :

  • ·        Celle des échelles d’observation macro-sociale, micro-sociale et éventuellement micro-individuelle ou psychologique.
  • ·        Celle des grands clivages sociaux (stratifications ou classes, cohortes ou générations, sexes, et cultures ou interethnique). Ces clivages sont plutôt visibles à l’échelle macro-sociale.
  • ·        Celle des trajectoires du cycle de vie et notamment de la jeunesse.
  • ·        Celle du rapport aux institutions ou à certaines dimensions clés de la vie sociale, comme la famille, l’école, la religion, la politique, l’environnement, la ville ou l’économique.

Le tableau n’est ni complet, ni systématique. Il se veut suggestif et intuitif. L’intuition est cependant nourrie par les enquêtes d’Argonautes sur le sujet et par notre expérience de la comparaison interculturelle (Afrique noire francophone et Maghreb, Chine, certains pays européens, France et USA) et par la consultation d’une centaine d’ouvrages en français et en anglais déjà travaillés pour d’autres enquêtes sur les jeunes ou sur la société française et qui permettent d’objectiver une partie des données qualitatives présentées ci-dessous.

En terme de méthode ceci veut dire que :

  • ·        Chaque généralisation est toujours limitée et qu’il existe toujours une diversité plus grande que celle qui est présentée.
  • ·        Certains détails non généralisables sont plus importants pour comprendre le futur que des généralisations avérées.
  • ·        Une partie des traits culturels sont relatifs à celui qui les souligne. La culture est d’abord la perception d’une différence avant d’exister en soi. Par exemple un Français sera perçu comme souvent en retard et imprécis par un Allemand et trop strict sur les horaires pour un Africain ! L’importance des réseaux sociaux sera perçue comme typiquement chinoise pour un Français cadre d’entreprise et il oubliera leur importance en France, notamment autour des grands corps de l’Etat.

 

J’ai donc laissé fonctionner mon imagination anthropologique, sociologique et ethnologique, la plus librement possible !

 

 



[1] Ces outils sont pertinents en amont du marketing, c’est-à-dire au niveau de la direction générale, de la recherche développement, des études et de la prospective qui réfléchissent plus sur les produits en tant que tel et sur leurs usages. Le marketing travaille surtout sur la marque d’un produit et sur le plaisir de l’achat qui lui est associé. Une des limites fréquentes du marketing est de trop dissocier le produit de la marque.

[2] Ces mécanismes sociaux de marquage sont relativement prévisibles. Ce qui l’est beaucoup moins, ce sont les objets concrets qui vont être choisis pour symboliser le marquage. C’est la communication publicitaire qui tente de transformer un objet ou un service en marqueur de passage, d’identification ou de distinction. C’est ce qu’on appelle la mode. La mode est par nature imprévisible, et c’est ce qui fait son avantage et sa difficulté, puisqu’elle est à la fois source de renouveau et risque de perte. Les mécanismes dans lesquels elle est encastrée sont beaucoup plus prévisibles. Ce sont ces mécanismes que j’essaye de faire apparaître ici.

[3] Le courant libéral anti-étatiste en France ne correspond qu’à une tradition minoritaire, à droite (comme avec Guy Sorman ou Madelin), comme à gauche (une partie de la gauche rocardienne protestante et catholique, par exemple) au contraire des USA. Par contre localisme et internationalisme, en France comme aux USA se répartissent à droite comme à gauche, mais avec des sens différents. Schématiquement, le localisme « radical » aux USA est pacifique, celui de droite est nationaliste. L’internationalisme des démocrates est humaniste, celui des républicains est lié au bon développement des affaires (Peter Gourevitch, 1997). Pour Touraine (1990), l’Etat et la société auraient tendance à se rapprocher du fait de l’importance des lobbies. Le marché a remplacé le plan. La société civile se centre sur la vie privée.

[4] Nos enquêtes sur les NTIC montrent à la fois qu’elles s’intègrent dans les rapports sociaux déjà existants, mais en même temps qu’elles provoquent de nouveaux usages qui transforment à leur tour ces relations sociales. Dans le e-business et le e-commerce on retrouve d’un côté tous les problèmes de la distribution, voire de la VPC pour la logistique et de la communication, et de l’autre Internet est perçu comme un danger par la grande distribution qui craint d’être réduite au rôle de magasin de stockage, par exemple. Internet est un très bon analyseur des rapports de génération, de sexe, de culture et de classe.

[5] Christian Baudelot et Roger Establet (2000), dans Avoir 30 ans en 1968 et en 1998, pensent qu’il n’y aura pas de conflit générationnel du fait de la confiance qui s’est nouée entre générations, comme nous l’avons constaté aussi avec l’importance de la parentèle. Mon désaccord tient juste au fait que le conflit n’est pas contradictoire avec la confiance, et qu’il est même une des conditions de la construction identitaire. La relation intergénérationnelle va passer par des alternances de confiance et de conflit.

[6] Cette attribution me semble changer à chaque fois que les connaissances scientifiques déplacent les frontières du connu dans l’infiniment petit ou dans l’infiniment grand et qu’il est possible de montrer un lien réel ou imaginaire, et donc des effets, sur notre vie quotidienne. La Renaissance a connu les angoisses des premières dissections et celle du décentrement de la terre avec Galilée. Aujourd’hui, le nucléaire, l’effet de serre et le début de la perception des effets de la génétique et demain les biotechnologies représentent nos nouvelles peurs, c’est-à-dire le dépassement des nouvelles frontières de la connaissance.