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Dominique Desjeux Activités

1999, D. Desjeux, « Energie et société »

1999, D. Desjeux, « Energie et société », in Rencontre scientifique 99 de la région centre 
Blois, jeudi 9 décembre 1999

Dominique Desjeux
Professeur à la Sorbonne (université Paris V)
Directeur adjoint du CERLIS (CNRS)
Directeur scientifique d’Argonautes


INTRODUCTION


Ce que j’aimerais montrer, en partant d’enquêtes et de recherches menées sur le quotidien depuis plusieurs années notamment avec Sophie Taponier et l’équipe d’Argonautes, c’est qu’une réflexion sur l’énergie ne se limite ni à sa dimension technique, ni à sa dimension naturelle ou industrielle : les énergies s’inscrivent toujours dans un jeu social ; l’énergie humaine est souvent oubliée ; l’imaginaire de l’énergie, celle de ses bienfaits ou de ses méfaits, varie en fonction des cultures.
Ces recherches, citées au fur et à mesure pour indiquer les sources de l’information, ont porté sur la production agricole, la santé, l’alimentation, les usages de l’électricité ou l’environnement, en France, en Europe, en Afrique, aux USA ou en Chine. L’énergie qu’elle soit humaine ou animale, naturelle ou industrielle y représente bien souvent la dimension cachée mais stratégique du fonctionnement de la société.
Ma présentation sera plus de l’ordre d’un parcours de découvertes qu’une analyse systématique du lien entre énergie et société. Je parlerai principalement de l’énergie lié à l’eau, de l’énergie humaine et de l’énergie électrique. Je chercherais à montrer comment l’énergie est à la fois une condition matérielle du fonctionnement des sociétés, un enjeu social et un imaginaire.
1. LES ENJEUX DE LA GESTION DE L’ENERGIE LIEE A L’EAU
L’eau, comme fluide, est à la fois un moyen de production, quand son énergie est utilisée pour faire tourner un moulin ou des turbines et un moyen de circulation pour les bateaux ou les péniches. L’eau est aussi un objet de consommation alimentaire que son usage soit lié à une source, un puit, un robinet ou une bouteille. L’eau est nécessaire à la vie et à la production agricole (cf. D. Desjeux (éd.), 1985, L’eau quels enjeux pour les sociétés rurales, l’Harmattan)
L’eau a aussi une forte dimension symbolique notamment associée aux rites de purification depuis les grands rites de passage comme celui du baptême jusqu’aux micro rites du quotidien comme le nettoyage à fond du nouveau logement à la suite d’un déménagement en France (cf. D Desjeux, A. Monjaret, S. Taponier, 1998, Quand les français déménagent, Paris, PUF) ou le rituel de l’eau avant d’occuper un nouveau logement en Chine aujourd’hui.
Comme toutes les sources d’énergie, quelles soient éoliennes, solaires ou nucléaire, l’eau est aussi une énergie ambivalente, bénéfique et maléfique. Utilisée comme micro barrage en Afrique elle permet autant l’irrigation et donc la survie alimentaires des populations qu’elle est la cause du développement de maladie liée soit à l’eau courante en aval du barrage, comme l’onchocercose qui rend aveugle au Burkina Faso, soit à l’eau stagnante en amont du barrage avec la bilharziose. De même les grands barrages peuvent autant favoriser le développement électrique des villes qu’ils peuvent provoquer la salinisation des sols et la ruine de l’agriculture, comme au Sénégal, en Egypte, aux USA ou dans l’ex-URSS.
Dans la consommation alimentaire, elle provoque aussi la diarrhée de l’enfant, 3ème cause de mortalité infantile dans le monde, quand elle n’est pas salubre (cf. D. Desjeux, Isabelle Favre, Joëlle Simongiovani, Sophie Taponier, 1993, Anthropologie d’une maladie ordinaire. Etude de la diarrhée de l’enfant en Algérie, Thaïlande, Chine et Egypte, l’Harmattan)
Surtout comme toute les énergies, elle est l’objet d’une compétition sociale quant à sa production, à son accès ou à son usage. Cette compétition varie suivant qu’il s’agit d’eau courante ou d’eau stagnante et suivant qu’elle est une ressource rare dans l’environnement, et ceci tout particulièrement dans les régions semi-arides.
Dans les régions où l’agriculture irriguée est dominante, comme en Chine ou à Madagascar (cf. D. Desjeux, 1979, La question agraire à Madagascar. Administration et paysannat de 1895 à nos jours, l’Harmattan), le contrôle politique et militaire de l’accès à l’eau courante est très coercitif sur l’ensemble des populations qui ont accès à l’eau et tout particulièrement sur celles qui sont en aval. L’objectif est de garantir à tous l’accès à l’eau courante nécessaire à l’irrigation. Wittfogel  a pu parler de « despotisme oriental ». Les cités lacustres, fondées sur de l’eau stagnante, semblent avoir été moins favorables au développement des grands Etats.
Ce qui semble probable, c’est l’existence d’un lien puissant entre centralisation des sources énergétiques et centralisation du pouvoir dont la fonction est de garantir l’accès de l’énergie à tous. En France, à la fin des années soixante, ce pouvoir était contrôlé par deux grands corps de l’Etat, le corps des ingénieurs des Ponts pour l’énergie électrique et l’eau, et le corps des Mines pour l’énergie nucléaire (cf. D. Desjeux, 1973, Le corps des Mines ou un nouveau mode d’intervention de l’Etat, Micro Hachette).
La dérégulation européenne comme le développement des « énergies renouvelables » aujourd’hui remet en cause le lien entre sources d’énergie centralisée et contrôle centralisé. Cette remarque n’implique aucune approbation ou improbation de la centralisation ou de la décentralisation, de même que des bienfaits ou des méfaits du « gros » ou du « petit » : le petit n’est pas toujours « beautifull », pour reprendre à l’envers l’expression de Shumacher (« small is beautifull »).
L’important à retenir avec l’eau, même si elle n’est pas qu’une énergie, est qu’elle est comme toutes les énergies une source forte de compétition sociale en fonction de sa rareté, ou de ses difficultés de stockage, ou de son coûts, ou de ses effets de nuisance, parce qu’elle est en enjeu clé pour la vie humaine et économique.
Aujourd’hui des grands groupes comme Vivendi et La lyonnaise des Eaux sont engagées dans une compétition mondiale pour obtenir le contrôle de la gestion de l’eau, autant pour garantir sa qualité comme fournisseur que pour gérer le recyclage des eaux usées, du fait du développement des villes et des mégalopoles. Gérer l’eau, c’est gérer la santé, gérer la santé, c’est gérer l’énergie humaine.
2. LE CONTROLE DE L’ENERGIE HUMAINE
Si l’eau est la base de toute vie humaine, c’est parce que l’énergie humaine, celle de la force de travail que représente les hommes et les femmes dans toutes les société a longtemps été la principale énergie disponible pour l’agriculture, l’artisanat ou l’industrie.
Elle a souvent été associée à l’énergie animale. Cette association ne va pas toujours de soi comme le montre l’exemple de l’échec de l’importation des ânes dans un village congolais. L objectif du projet  était de soulager les femmes du transport dont elles avaient la charge : elles ont eu peur des ânes.
L’énergie humaine renvoie principalement à trois dimensions, celle de force de travail, celle d’énergie psychique telle qu’on peut la trouver chez Freud quelle soit liée à l’énergie sexuelle ou aux « résistances » de l’inconscient, et celle de santé.
Comme force de travail l’énergie humaine voit se renouveler sans cesse les formes de son contrôle depuis l’usage de la « sorcellerie » dans les sociétés africaines ou rurale européennes, comme moyen de contrôle des vieux sur les jeunes et sur les femmes pour la réalisation du travail des champs (cf. D. Desjeux, 1987, Stratégies paysannes en Afrique Noire. Le Congo. Essai sur la gestion de l’incertitude, l’Harmattan) jusqu’aux formes modernes de management et de contrôle par l’informatisation des stocks ou les normes ISO (cf. D. Desjeux et alii, 1998, La construction sociale de la méfiance, Mission de la Recherche de La Poste, Argonautes)
La santé en Chine est assez directement liée à la bonne circulation du Shi (l’air) et à l’équilibre énergétique du corps (cf. D. Desjeux, Sophie Taponier, ZHENG Li Hua, 1998, Pratiques et représentations de la mémoire en Chine, Argonautes/ Centre de Recherche sur l’Interculturel). Aujourd’hui, il est possible de montrer que les cycles de la vie en France suivent métaphoriquement une courbe de l’énergie : entre 15 à 25 ans, les jeunes cherchent où sont les limites de leur énergie (cuite, vitesse, joints, compétition, etc.…), entre 25/30 et 45/50, les adultes gèrent leur énergie. A partir de 45/ 50 ans ils cherchent à l’économiser !
L’énergie électrique hier et la puce électronique aujourd’hui permettent de nouvelles combinatoires de mobilisation de l’énergie humaine, des usages des objets dans l’univers domestique, et de reformulation de l’imaginaire sociale.
3. LE DEVELOPPEMENT DE L’ENERGIE ELECTRIQUE
La révolution industrielle amorcée en Angleterre au 18ème siècle, puis dans toute l’Europe au 19ème, associée à une première révolution de la consommation, notamment grâce au tissage du coton en provenance des Indes et de Chine, même si on l’oublie souvent, est associée au développement des nouvelles énergies et de la mécanisation : machine à vapeur et électricité.
L’électricité devient un usage urbain et domestique à la fin du règne de napoléon III (cf. Jean-Pierre Rioux, 1971, La révolution industrielle, Seuil ; François Caron, Fabienne Cardot, 1991, Histoire de l’électricité en France, Fayard). Mais c’est surtout dans les années soixante que l’électricité va jouer un rôle fondamentale dans la deuxième révolution de la consommation, celle du développement de la grande consommation qui débute dans les années cinquante en France et en Europe (D. Desjeux, Cécile Berthier, Sophie Jarrafoux, Isabelle Orhant, Sophie Taponier, 1996, Anthropologie de l’électricité. Les objets électriques dans la vie quotidienne en France, l’Harmattan).
Ce que montre notre enquête c’est à la fois comment l’électricité va se développer dans toutes les pièces de la maison en partant du foyer central, celui de la cheminée ou du poêle de la cuisine pour s’étendre vers les chambres, le salon ou la salle à manger, et la salle de bain. Celle-ci est en plein essor avec la montée de l’hygiénisme lié aux soins du corps ou à la préparation culinaire. La salle de bain restera toujours un lieu limitée pour l’électricité du fait de la présence de l’eau. Au contraire la cuisine deviendra un haut lieu de l’électricité avec la multiplication de l’électroménager, de même que le salon avec la Hi-Fi.
La cuisine semble revenir aujourd’hui en France à son ancienne fonction de lieu de communication, le micro-onde, le mini-four, les post it ou le réfrigérateur ayant remplacé la cheminée. En Chine le four est inexistant dans la cuisine. En Afrique la cuisine est faites dans de nombreux village avec du bois. Ceci pour évoque la relativité et la diversité des usages culturelles de l’énergie pour la cuisine et la vie quotidienne
Cette évolution sera plus ou moins rapide en fonction des classes sociales, les couches supérieures en bénéficiant plus rapidement. De même elle suivra la répartition des territoires domestique entre sexes, l’électroménager pour les femmes, le bricolage pour les hommes, sans tellement les changer, ni mieux les répartir. L’électricité sera aussi un bon analyseur des relations entre générations avec la facture, « la guerre du feu » pour limiter les dépenses, et la « guerre des boutons » pour limiter le son des disques du pick up hier ou du lecteur de CD aujourd’hui.
Enfin l’électricité renvoie à un imaginaire qui a fortement évolué en fonction de la banalisation de son usage et de l’origine de sa source, hydraulique ou nucléaire. Au début du siècle c’est un imaginaire féerique. Aujourd’hui c’est un imaginaire ambivalent de vie et de mort qui domine associé encore à une dimension sacrée.
CONCLUSION


L’énergie est un objet multidimensionnelle aux usages et aux effets multiples. Autant source de vie que de mort, autant source de coopération que de conflit, l’énergie symbolise particulièrement bien le fonctionnement de la vie en société, toujours en mouvement, difficilement stockable, souvent éphémère et pourtant condition permanente de la vie sociale.
L’important est de suggérer ici combien l’énergie ne se limite pas à une approche technique, mais aussi combien cette technique est importante dans la vie quotidienne, que cette énergie soit hydraulique, solaire, éolienne, nucléaire ou fossile. Nous n’avons pas le choix de nous passer de l’énergie. Nous pouvons opter pour telle ou telle source énergétique. Mais quelque soit la solution technique, sociale ou politique, en gérant l’énergie nous jouons toujours avec le feu…

Dominique Desjeux
Professeur à la Sorbonne (Université Paris V)

Paris le 9 décembre 1999