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CONSOMMATION

1998, D. Desjeux, Anne Monjaret, Sophie Taponier, Une approche micro-sociale du déménagement, éd. PUF

Objets, déménagement, mobilité et échelles d’observation2015 01 LIVRE COUV demenagement 1

1998, D. Desjeux et alii, Une approche micro-sociale du déménagement

in  Dominique Desjeux, Anne Monjaret, Sophie Taponier, 1998, Quand les français déménagent. Circulation des objets domestiques et rituels de mobilité dans la vie quotidienne en France, PUF, pp. 165-177

Texte de discussion sur les échelles d’observation : Cliquez pour télécharger

 

Michel Lallement, recension :  http://www.scienceshumaines.com/quand-les-francais-demenagent_fr_10586.html

 

L’imaginaire de la mobilité liée au déménagement : la quête du renouveau

Dominique Desjeux, Sophie Taponier, Anne Monjaret

1998, conclusion du livre Quand les français déménagent, PUF

Cette recherche a mis à jour les micro-mécanismes sociaux qui permettent le passage à l’action ou sa délégation. Agir ne relève pas seulement d’une volonté individuelle. L’action en société est structurée par des jeux sociaux, des dispositifs symboliques et par la matérialité des objets qui nous entourent. Jeux, dispositifs et matérialité sont des éléments qui sont à la fois les producteurs de l’action et le produit des acteurs suivant l’échelle d’observation par laquelle on les aborde, le découpage de la dimension sociale choisi pour les analyser et la place qu’ils occupent dans l’itinéraire d’approvisionnement et d’usage des objets ou tout au long du cycle de vie.

Travailler sur le déménagement nous a aussi amené à changer notre regard sur le quotidien, sur les objets nomades, sur les rites de passage, sur les enjeux complexes de la délégation et sur l’importance des formes de la coopération familiale ou amicale aujourd’hui. Les objets sont devenus plus présents et les acteurs du quotidien plus proches et plus concrets. Les services ont émergé de l’ordinaire de la vie au jour le jour non plus comme de simples relations marchandes, ce qu’ils restent pour une part de leur fonctionnement, mais aussi comme des pratiques enchâssées dans du social et du symbolique, comme les reflets des formes de la coopération sociale de notre époque ni enchantée, ni désabusée, mais banale, nécessaire et aussi conviviale.

Le déménagement peut se vivre comme un changement routinisé, comme un désordre passager ou comme une tragédie en cas de rupture de logement au moment du passage de l’ancienne à la nouvelle habitation. La tension émotionnelle et le risque associés au déménagement nécessitent la mobilisation de compétences rationnelles en management domestique dont l’efficacité permet de réduire l’incertitude de la mobilité. Mais le déménagement ne relève pas que de la dimension rationnelle, il peut aussi se lire comme un récit, comme une quête, et c’est sur cette dimension symbolique que nous aimerions conclure.

 

L’imaginaire du déménagement[1] se décompose en cinq figures qui reprennent les cinq moments clé de la mobilité : la séparation qui symbolise l’angoisse qui émerge au moment du tri des objets ; l’épreuve qui symbolise la dépense d’énergie physique et la charge mentale liées au portage des objets ; la peur de la perte et de la souillure qui symbolise les incertitudes qui pèsent sur les objets intimes pendant le temps du transport ; la purification par le nettoyage du nouvel appartement ou de la maison, qui symbolise la nécessité d’éliminer les traces de l’autre ; et le renouveau, quand le déménagement est vécu positivement, qui symbolise le bon déroulement du processus d’installation.

 

La figure de la séparation : gérer la coupure d’avec « l’objet cher » et la peur du conflit imprévu

 

En terme pratique, chacun se trouve confronté au tri d’un certain nombre d’objets, dont il découvre à chaque déménagement qu’ils font partie intégrante de lui-même, comme le « moi-peau » du psychanalyste Didier Anzieu (1985). Cela signifie que les objets sont à la fois vécus comme intérieurs et extérieurs au soi, à son identité. Se séparer d’un objet signifie couper une partie de soi-même, que cela soit vécu positivement ou négativement : « J’ai donné quelques livres. Je donne quelques vêtements, et je suis assez fière d’avoir donné quelques livres. Car les livres sont une partie de moi-même ».

 En vue de limiter le choc de la séparation, certains choisissent une stratégie « ascétique », en limitant le nombre des objets en leur possession. Ce sont souvent des « nomades »  : « Je ne jette presque rien (au moment du déménagement), j’ai le strict minimum ». D’autres choisissent une stratégie « technologique » de gestion des papiers administratifs, celle du « zéro papier » : « En général, la banque je ne garde pas, j’ai tout sur mon ordinateur, les quittances EDF, etc. ». Mais la plupart sont confrontés aux choix du tri et à sa forte charge émotionnelle. Comme l’écrivent Saadi Lahlou et Claude Fishler (1996), à propos de la métabolisation des informations dans les bureaux professionnels, – informations qu’ils appellent des recom (REprésentations COdées sur Média) : « Pour jeter l’âme en paix, il faudrait des critères bien assurés » (p. 43). Or l’analyse des objets domestiques concernés par le tri, – les vêtements -, les « objets papiers », – les papiers administratifs, les publicités, les factures, les revues et les livres -, les « objets du son et de l’image », – disques en vinyle, cassettes vidéo et audio, le magnétoscope, la télévision, le magnétophone -, et les objets électroménagers, – le réfrigérateur ou le four micro-ondes -, et certains objets culinaires, montre que ces critères ne peuvent être « purement » rationnels ou utilitaires. Ils relèvent de la gestion symbolique de la séparation et du maintien de l’intégrité.

Trier pour garder, donner, externaliser le stockage, se débarrasser sans jeter, vendre ou jeter, demande un passage par l’imaginaire, passage qui permet d’estimer la distance et la proximité que chacun attribue aux différents objets. Plus l’objet est considéré comme proche, plus il sera difficile de s’en séparer. Il faut donc s’inventer des critères qui permettent symboliquement de créer une distance qui justifie la séparation ou la proximité ou qui justifient la conservation de « l’objet cher ». Symboliquement, la séparation est d’autant plus acceptable que l’objet « abandonné » est censé continuer à vivre sa vie sociale en dehors de celui qui s’en sépare. C’est pourquoi donner, se débarrasser ou vendre, plutôt que de jeter, sont des pratiques qui permettent de mieux se libérer dans l’imaginaire de l’angoisse de la séparation, même si le destinataire n’est pas spécialement intéressé par le don.

Le sentiment de proximité qui conduit à conserver les objets tient d’abord au fait qu’une partie des objets touche le corps, qu’ils sont considérés comme une partie intégrante de celui-ci. Ainsi les vêtements, les chemises, les chaussures, les cravates et certains objets qui prolongent le corps, comme les sacs à main, les cartables ou les agendas sont plutôt gardés : « Les sacs, je n’arrive pas à m’en séparer », ou bien, « J’ai tendance à garder les attachés case par exemple. On peut les garder pour mettre des papiers ». De même sont gardés, si possible, les objets qui touchent aux racines de la vie personnelle : « Pour les papiers administratifs, je suis assez conservateur, j’ai gardé tous les dossiers, les achats, les papiers des voitures : assurance, les photocopies de cartes grises, les factures de réparation liées aux accidents.. Je suis assez attaché aux voitures, ça me rappelle des souvenirs, c’est un peu comme un album photo ». Ou comme le dit une jeune femme :« Moi je garde les papiers liés à ma moto, les paperasses me rappellent des souvenirs ».

 Aussi pour s’autoriser à se débarrasser d’un vêtement, il faut qu’il change symboliquement de catégorie. S’il est classé démodé ou trop petit, il peut entrer dans la catégorie du don, et s’il est classé usé, il peut entrer dans celle du jetable : « Le déménagement, ça donne l’occasion de donner des chemises en trop, qu’on ne porte plus », ou « les vêtements des enfants qui ne vont plus je les donne. »  De même pour les objets qui touchent aux incorporations intimes du passé, comme les disques ou les cassettes, l’interdit de la séparation, en vue d’une vente, ne peut être levé que s’ils sont classés démodés ou dans la catégorie double emploi : « J’ai vendu des choses des fois qui font double emploi : Jaïro, Nougaro, des choses pas terribles, du folklore », « moi j’ai vendu des vieux disques de musique des années 70, Tangerine Dream, quand on fumait un gros pétard ! », ou encore, « j’ai vendu tout ce qui est français qui n’est plus à la mode : par exemple Dalida, Gérard Lenormand, Claude François, Sheila, à un salon du disque, à un collectionneur ». Ici la vente des disques joue de plus une fonction de passage, comme un signe de l’abandon de la jeunesse.

L’acte de trier touche au thème de l’immortalité et de son contraire le sentiment de finitude. Il se confirme que la séparation d’un « objet cher » est plus acceptable si l’on sait que la vie sociale de l’objet continue après la séparation. Jeter signifie que l’objet est mort socialement, ce qui est dur à accepter pour un objet trop proche : « J’ai du mal à me séparer des cravates. Ça tient peu de place, et les modes reviennent. Et certaines ne se démodent pas. Par exemple, moi, j’ai des cravates à thème, avec des scènes, ça ne se démode pas, c’est immortel », « Géo, je garde, parce que ce n’est pas que de l’actualité, c’est assez intemporel. Le  Nouvel Observateur je jette », « les livres, les encyclopédies reliées, je garde ». À l’opposé du livre relié qui symbolise ici la durée, et qui est gardé, une autre personne se débarrasse des livres achetés à France Loisirs, qui incorporent moins de valeur symbolique : « Les livres, j’en ai donné que j’achetais avant à France Loisirs ».

Pour être jeté, un objet proche doit donc subir une forte dévalorisation symbolique. Il doit être « usé » ou « vieux », c’est-à-dire inutilisable et donc « mort », ou bien « en surplus » ou « en double » c’est-à-dire non vital, ou encore « éphémère », c’est à dire sans profondeur temporelle et mnémonique : « Les livres moins intéressants, je les donne à des gens. Le choix est difficile. Ce ne sont pas nécessairement les plus vieux, mais ceux qui me paraissent les moins intéressants. J’ai des biographies historiques ou de gens contemporains. Je donnerais plutôt les contemporains. Je pense qu’un livre d’histoire se conserve plus », « j’ai donné un livre sur le bricolage, j’en avais deux presque les mêmes », « il y avait beaucoup de meubles anciens dans le studio que je viens d’acheter. Ils sont vieux, je vais les donner ».

C’est pourquoi les objets proches qui ont encore une chance de « survivre » ne peuvent être facilement vendus que par un tiers : « Les disques vinyles, je n’ai pas vendu les miens. J’ai vendu ceux de mon mari ! ». Passer par un organisme caritatif comme La Croix rouge ou Emmaüs, pour les vêtements notamment, facilite la remise en circulation des objets à abandonner mais sur un mode impersonnel, à l’inverse du don à un proche qui lui s’inscrit dans une relation personnelle.

Trier, ce n’est pas que gérer de la séparation, c’est aussi gérer de la peur, celle de ne pouvoir faire opposition ou de ne pas pouvoir prouver ses dires ou sa bonne foi en cas de litige avec l’administration ou un tiers grâce au recours à une trace écrite. Ce qui varie, suivant les acteurs, c’est l’estimation de la durée du cycle pendant lequel il faut se protéger avec du papier qui certifie. Le cycle va de quelques mois, pour les factures courantes, à une durée à vie, pour les impôts ou les feuilles de salaire : « Je garde les relevés de banque 5 ans, s’il y a un litige, les bulletins de salaire, eux il faut les garder à vie »,  « edf je garde la dernière quittance sur un an, pour voir s’il n’y a pas d’erreur, pour avoir un comparatif de consommation », « moi je garde sur 10 ans », « moi je garde sur 5 ans », « je trie les papiers, les relevés de compte que je garde sur 3 ou 4 ans », « le bulletin de salaire, pour la retraite c’est nécessaire, c’est la seule preuve », « je garde les impôts, à vie. Les impôts fonciers, la redevance télé, la mutuelle ». Ou encore pour conclure :« Si jamais il y a une erreur, moi j’ai toujours peur qu’un jour ils se réveillent ». C’est un « ils » qui en dit long sur l’importance de l’imaginaire de la crainte dans notre univers quotidien. Il révèle l’importance accordée par chacun à un imaginaire de peur, au sentiment d’une menace « bureaucratique », le nouveau « fatum » des sociétés modernes pour reprendre une expression de Michael Hersfeld (1993), qui explique le choix de garder ou de jeter. Les papiers administratifs sont en dehors de la sphère marchande. Personne ne cherche à vendre ses papiers administratifs. Ils ne circulent pas sous forme de don ou de contre-don, sauf ceux qui sont liés à la transmission de l’héritage, ceux qui garantissent la propriété et l’identité familiale au-delà de la mort.

Le déménagement oblige à passer à l’action. Cette contrainte joue un rôle clé dans le déclenchement du tri et de la violence symbolique qu’il implique. C’est ce qui explique que certains parlent de déchirure, de « coeur brisé », de « souvenir brisé », pour évoquer le déménagement. La séparation changera de sens au moment de l’installation, elle deviendra le plus souvent positive, comme un moyen de se recréer un espace à soi ou des espaces différenciés.

La figure de l’épreuve physique : un travail musculaire dur mais ponctuel

 

Le déménagement, autant qu’une déchirure symbolique, est perçu principalement comme une épreuve physique au moment de quitter l’ancien logement. Il évoque la « corvée »  et la « galère », deux termes du langage courant certes, mais qui renvoient, dans l’inconscient collectif, aux temps de la féodalité et de la monarchie absolue, c’est-à-dire au travail forcé dans les champs ou attaché collectivement aux rames des navires. C’est un travail musculaire, comme « l’haltérophilie », qui évoque « la fatigue, l’effort, le poids » associés à « escalier ». C’est une souffrance corporelle qui passe par « les bras » et qui va jusqu’au « mal au dos ». Et en plus qui se déroule dans la « poussière ». C’est aussi une épreuve en terme de « coût économique ». C’est enfin une charge mentale en terme de « stress et d’angoisse : ça fout un peu les boules ».

L’imaginaire de l’épreuve est lié à une activité ponctuelle, « le déménagement n’a pas lieu tous les jours », qui est pénible, mais sur un temps court, et qui bientôt ne sera plus qu’un mauvais souvenir : c’est une épreuve physique mais moins impliquante que celle de la séparation. L’épreuve physique rassure.

 

Les figures de la perte et de la souillure : maintenir l’intégrité identitaire

 

La symbolique de la perte  s’exprime à travers deux thèmes, celui de la précarité sociale et celui de la perte d’objets précieux. Celle de la souillure est plus sous-entendue. Elle exprime la crainte de voir les objets de l’intimité exposés à la vue de tous, comme souillés par le regard de personnes non autorisées à pénétrer dans l’intimité domestique, y compris le déménageur.

Il y a probablement un effet d’époque, mais pas uniquement, le déménagement étant fortement associé à un imaginaire de « précarité » et de risque de « dégringolade sociale qui peut arriver à tout le monde ». Le déménagement symbolise un futur dont les lendemains ne chantent plus. Il symbolise aussi la peur de perdre son « branchement administratif » du fait de la « perte des dossiers par les administrations dans les transferts ».

Les objets qui vont rester les derniers dans l’appartement ou qui vont être emportés à la main dans la voiture personnelle symbolisent les grandes fonctions humaines qu’il faut préserver contre les aléas du déménagement, contre les risques de perte ou de souillure : ceux de l’alimentation (« vaisselle »), du coucher (« matelas »), de l’intimité du corps (« vanity et dentifrice »), certains vêtements (pour éviter la « saleté du camion ») et certains jeux (« la console Sega du garçon »). À ceux-ci peuvent s’ajouter les objets de valeur (« argenterie, belle lampe, petite antiquité, tableaux, collection de timbres »), les objets fragiles (« plantes et téléviseur »), et les documents administratifs de base qui garantissent une partie du lien social et protègent contre la précarité.

Ces objets, par le traitement spécial qui leur est accordé, apparaissent ici comme les éléments symboliques clés du maintien de l’intégrité identitaire. Tous ces objets sont révélateurs de la présence d’un sentiment d’insécurité, plus ou moins fort suivant les cas, ainsi que de ce qui constitue la base de l’identité sociale et personnelle, et dont la perte entraînerait une grave crise.

 

La figure de la purification : effacer les traces de l’autre 

 

L’arrivée dans le nouveau logement mobilise un imaginaire très puissant, celui de la purification, sans commune mesure avec la banalité apparente de la pratique ordinaire qui lui correspond, c’est-à-dire le nettoyage du nouvel espace. La symbolique de la purification est ambivalente. Elle est tout d’abord un moyen d’appropriation symbolique et d’incorporation du nouvel espace :  « Le jour où on a la clé, on n’est pas chez soi, c’est le jour où on a nettoyé, on se sent chez soi », « en nettoyant, on fait la symbiose avec l’appartement, il y a une communication », « on lui donne une âme ».

Mais purifier renvoie aussi à un imaginaire de la coupure et de l’isolement : « Purifier peut vouloir dire s’isoler, se mettre dans une bulle ». Trop purifier peut donc être perçu comme dangereux socialement aussi : « Le négatif, c’est de trop purifier. Il y a un côté réactionnaire, dans le sens politique. Assainir, c’est le mauvais sens, on veut retrouver des valeurs de droite, ou conservatrices, retrouver une situation antérieure », « trop purifier, c’est réducteur. Purifier une eau à l’extrême, c’est lui enlever les sels minéraux, qui ont une valeur », « purifier peut avoir une connotation trop hygiéniste, c’est trop astiquer ».

L’acte de purification est fondé sur une angoisse forte que l’on retrouve dans toute société, celle de s’intégrer dans un territoire dont on ne connaît rien, ni de ses origines, ni de son histoire. C’est supposer que ce territoire a pu être souillé par un acte dangereux qui rend impossible toute nouvelle installation comme l’exprime cette discussion sur le nettoyage : « Nettoyer avant [le départ] on est obligé. Et après [à l’arrivée], on ne va pas aller quelque part où quelqu’un a habité ». [Question : Pourquoi ?] « On ne sait pas ce qu’ils ont fait dedans », « C’est dans la tête » réplique un autre. [Question : C’est impossible de s’installer dans un lieu sans nettoyer ?] « Oui, sauf si c’est neuf, et même dans un appartement neuf, des fois…on ne sait pas ce qui s’est passé avant ». [Question : quoi par exemple ?] « Un meurtre… », « on imagine tout, justement, on ne sait pas ».

C’est pourquoi la purification, dans une première étape, commence par l’effacement des traces de l’autre : « Je ne sais pas si on lui donne une âme [au nouveau logement], mais en tout cas on se débarrasse de celle d’avant ! », « au niveau des sanitaires, on passe de la Javel. Les gens ont une hygiène différente ». Une fois effacées les traces de l’autre, le logement est purifié, une nouvelle histoire peut commencer : « Ça devient sain, on désinfecte, pas de parasites, pas de microbes, c’est la belle vie ! », « C’est pour soi, pour marquer son territoire, c’est psychologique. Maintenant c’est à nous. On enlève toutes les traces des personnes, on fait table rase ». Une fois purifié, l’appartement peut alors recevoir de nouvelles marques : « On marque son territoire, comme les chats », « on met une moquette neuve ».

L’imaginaire de la purification renvoie à une peur non contrôlable, celle de l’autre comme inconnu et comme menace. Le nettoyage, aussi prosaïque soit-il, mais dont la présence de l’eau de Javel, un produit à manier avec précaution, en symbolise la puissance, est une procédure obligatoire d’appropriation du nouvel espace. Sans cet acte, en partie magique, il n’y a pas d’installation possible. Il symbolise le tournant le plus « dramatique » du processus de déménagement : il conditionne le renouveau, associé au déménagement, quand il est vécu positivement, comme un symétrique inversé de l’imaginaire de la précarité qui prévaut au moment de la peur de la perte.

 

La figure du renouveau : la réussite de l’épreuve, la renaissance et l’ouverture à tous les possibles

 

Après le passage des épreuves du déménagement, l’installation dans le nouveau territoire d’habitation apparaît comme une réussite au même titre qu’« un stage, un examen ou un stage de travail ». Cette réussite permet de se renouveler comme « la nature »,  autour de l’image « du printemps, du lever du jour, de la plante qui se meurt à la fin de saison et qui se renouvelle, celle du nouvel an ». Le renouveau évoque en même temps « la naissance, la cellule, la régénérescence, la mue et la douche ». Tout paraît possible, dans tous les domaines : « une nouvelle vie, une nouvelle garde robe, un nouveau métier, un nouveau sport ». C’est l’accumulation de tous les plus et de tous les moins : « plus près du travail, de l’école, des services de proximité, plus grand, plus de calme, plus de nature, propriétaire, plus libre, plus d’assurance, et moins stressé ou moins bête ».

Et surtout, la boucle est bouclée, l’imaginaire de la séparation, de négatif devient positif grâce à l’augmentation de l’espace, quand c’est le cas, qui permet de nouveaux agencements, de nouvelles séparations à l’intérieur des pièces : « l’agencement, c’est une séparation positive ». Les espaces du nouveau logement sont divisés, entre cuisine et séjour, entre coin salle à manger et coin salon, coin salon et coin bureau ou entre parents et enfants. Tout est fait pour diversifier les fonctions de l’espace grâce à une levée partielle de la contrainte de surface : « Je suis passé d’un appartement en location et petit, à un appartement acheté, et avec plus d’espace. J’ai un salon avec un petit espace de bureau ». Le salon est la pièce qui permet le plus de jeu :  « J’ai aménagé la pièce principale, j’ai fait une sorte de division avec un meuble design pour séparer l’espace déjeuner du salon. Pour déjeuner, on profite plus de la personne si l’espace est divisé, s’il est séparé de la télévision », « j’ai un living en L, pour bien séparer le coin repas. Je me suis fait un coin bureau, on peut se constituer des modules qu’on achète, des bibliothèques Ikea, se créer des volumes et des espaces différents et autonomes », « j’ai fait un espace jeux pour les enfants ». Le salon par sa taille permet de créer un coin repas, un coin jeu et un coin bureau, ce qui ne va pas toujours de soi. Aussi certains aménagements sont vécus comme des prouesses : « J’ai réussi à faire un salon, avec une petite table, des fauteuils. C’est plus agréable. Quand je mange avec ma femme, on mange dans la cuisine, et sinon au salon, quand on est avec des amis, pour boire l’apéritif… », « j’ai pu séparer la cuisine du séjour, c’est plus agréable à cause des odeurs. J’ai fait un coin bureau. Ça fait un séjour plus intime et plus dépouillé, avec fauteuils, canapé, table. Avant, c’était multifonctionnel ».

Tout se passe comme si, après avoir conjuré la peur de la grande séparation, après avoir purifié l’espace collectif, chacun essayait de se recréer une séparation positive, de se retrouver un espace d’intimité où remettre ses objets, de spécialiser les espaces pour créer comme des petites niches de cohabitation.

 

La symbolique du déménagement fonctionne comme un récit, avec un événement déclencheur de la quête, la décision de déménager, suivi d’une séparation conduisant à une épreuve de passage, puis d’une période de régénérescence, précédée d’un rite de purification. La suite de l’histoire ne nous est pas connue, comme dans tous les contes… Certains sont sûrement prêts à recommencer une nouvelle quête, un nouveau départ, à refaire circuler les objets comme signe de leur participation au renforcement du lien social, mais peut-être pas dans l’immédiat !

 


[1] Cet imaginaire a été reconstruit à partir d’une animation de groupe créative réunissant dix personnes.