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CONSOMMATION

1998, D. Desjeux, Synhèse des approches théoriques sur les objets

Consommations

Les objets comme éléments de l’action en société

1998, Dominique desjeux, Sophie taponier, Anne Monjaret, in Quand les français déménagent, PUF

 

 

Comme la plupart des phénomènes sociaux, le déménagement relève de trois instances d’analyse, matérielle, sociale et symbolique, « encastrées » les unes dans les autres, ou embeded  en anglais pour reprendre le terme de Karl Polanyi et Conrad Arensberg (1975), notion dont nous rappelerons ci-dessous l’intérêt pour comprendre la dynamique des services aujourd’hui. C’est cet encastrement qui est constitutif de toute action en société. Dans le cas du déménagement, la partie matérielle est représentée par les objets à déménager, les objets de l’emballage et les moyens du transport. Sur le plan social, les objets sont « dans l’action » pour reprendre le titre du dossier dirigé par Bernard Conein, Nicolas Dodier et Laurent Thévenot dans la revue Raisons pratiques de 1993. Il reste à savoir quel est leur statut dans l’action : sont-ils des acteurs, des moyens ou des signes de l’action. Le déménagement réalise et symbolise à la fois le mouvement des objets dans le jeu de la société. C’est cette « vie sociale des objets », ou leur place dans la vie sociale, que le déménagement révèle et que les débats théoriques, présentés ci-dessous, explorent aujourd’hui.

 

La circulation des objets entre les acteurs sociaux

 

Comme nous l’avons montré dans la partie descriptive ci-dessus, sa fonction matérielle et logistique du déménagement est de déplacer des objets, des meubles, de l’électroménager, des livres ou des bibelots. Ces objets se divisent eux-mêmes en objets lourds et petits objets légers. Les premiers nécessitent de mobiliser une coopération sociale soit sous forme de délégation à une société prestataire de service, le déménageur, soit sous forme de demande d’aide non marchande à son réseau familial, amical ou professionnel. C’est l’énergie masculine qui est la plus sollicitée. Les petits objets sont eux-mêmes classés en objets intimes, comme les papiers de famille ou les papiers administratifs stratégiques, en objets fragiles, comme la vaisselle, et en objet de valeur, monétaire ou affective, comme l’argenterie de famille ou certains « objets souvenirs ». Une partie du transport de ces objets n’est pas déléguée. La crainte de la casse, du vol, de la perte et de la violation de l’intimité ne pousse pas à la délégation. La confiance ne règne pas quand la sécurité identitaire est menacée. La méfiance peut même conduire à de fortes tensions vis-à-vis des déménageurs professionnels pendant le déménagement.

Ces objets sont pris en charge directement par chacun des membres de la famille suivant la division sexuelle et générationnelle des tâches en vigueur dans la vie domestique antérieure au déménagement. Pour une part, ils relèvent de la sphère féminine de prise en charge, soit parce qu’ils sont faciles à porter, soit parce qu’ils touchent à l’intimité de la vie familiale et ménagère, les enfants se chargeant de transporter leurs propres objets intimes. Le déménagement, s’il n’est pas provoqué par la séparation du couple, la disparition de l’autre ou le départ des enfants, est un moment révélateur de la stabilité des rôles familiaux, de la place de l’émotion incorporée dans le logement et les objets du quotidien, et de l’importance de la présence matérielle des objets, et non uniquement symbolique, dans la vie quotidienne.

 

Le poids de la matière dans la circulation des objets

 

Si la matérialité des objets est une dimension oubliée des sciences humaines, comme nous le rappelle Jean-Pierre Warnier (à paraître), la pertinence sociologique de cette dimension n’apparaît qu’à certains moments de la vie sociale. Avec le déménagement, la matérialité des objets devient un des éléments clés du jeu social. Elle devient un des éléments centraux des calculs et des stratégies des acteurs. Dans la vie de tous les jours le poids de l’armoire à vêtements joue peu dans le jeu des interactions familiales. Dans un escalier étroit le poids, la longueur, la hauteur, le volume occupent tout le devant de la scène sociale. Son déplacement demande la mobilisation d’une forte compétence professionnelle et d’une bonne capacité à « manager » et à coordonner une équipe humaine.

Le déplacement est lui-même rendu possible grâce à des objets comme les cartons ou les moyens de transport, comme un camion ou une voiture. Les objets du transport deviennent à leur tour les révélateurs de l’importance de la matérialité, avec le poids, le volume et la fragilité des objets, associée, dans le cas du déménagement, à une temporalité courte et un budget limité : comment louer un camion pour un prix économique, mais avec un volume en mètres cubes suffisant pour transporter sur une distance plus ou moins longue les meubles et des cartons, sans avoir à payer plus de 24 heures de location, sans rien casser et sans se faire voler.

Ces objets, dont la matérialité se rappelle brutalement à la conscience des acteurs au moment où il faut les déplacer, ont eux-mêmes une histoire. Le déménagement intervient à l’intérieur du cycle de vie des objets. Ces objets, pour certains d’entre eux, ont déjà un passé lourdement chargé.

 

« La vie sociale des objets »

 

En effet, les objets à déplacer ont été acquis soit par des achats, directs en grande surface, dans un commerce de quartier ou dans des brocantes (Desjeux et alii, 1991 ; Halitim, 1996), ou par correspondance (Garabuau et alii, 1994) ; soit par don à l’intérieur de la famille ou dans le réseau d’amis[1]. Les objets se déplacent entre les acteurs sociaux suivant des rapports marchands ou non marchands. Ils ont une « vie sociale », comme le montrent Arjun Appadurai et Igor Kopytoff (1986)[2]. À travers cette « vie sociale » ils incorporent de la valeur monétaire, affective ou sociale. La période du déménagement est un moment particulièrement intense de circulation sociale des objets que ce soit sur un mode marchand ou non marchand. 

Cependant la notion de biographie des objets varie suivant de nombreuses dimensions spatiales et temporelles. On peut s’attacher à décrire leur circulation dans l’espace, comme ici pour le déménagement. On peut reconstruire l’itinéraire de leurs pratiques, comme celles qui sont liées aux usages des biens de la consommation alimentaire, avec un itinéraire qui part de la maison, en passant par les moyens de transport pour accéder aux lieux d’approvisionnement, le moment des achats, les lieux de stockage, les pratiques culinaires, la consommation et les pratiques face aux déchets ou aux restes (Desjeux, 1997c, Desjeux et alii, 1997d).

D’autres chercheurs s’intéressent à leur évolution dans l’histoire de la consommation, comme le montre Orvar Löfgren (Segalen, Bromberger, 1996, pp. 140-149) pour l’histoire de la télévision en Suède, d’abord objet de « culte » à ses débuts puis objet ordinaire, désacralisé aujourd’hui : de la place d’honneur, la télévision passe dans la cuisine, puis descend au sous-sol, pour repartir d’une nouvelle vie aux puces. De même, on pourrait montrer que la télévision ainsi que le meuble de télévision en Chine dans la ville de Guangzhou (Canton) démarre aussi sa carrière comme un objet de culte dans le salon des cantonnais, cadres et intellectuels, du milieu des années quatre-vingt dix (Desjeux, Zheng Lihua, Xie Yong, Yang Xiaomin, Ouyang Junyi, enquête en cours sur la vie quotidienne à Guangzhou).

On peut aussi décrire l’évolution de leur usage et de leur fonction au cours du cycle de vie des individus dans une société donnée, comme l’alcool qui est quasiment absent au début du cycle de vie en France, puis qui devient présent comme rite de passage à l’adolescence, avec le premier verre de vin donné par le père, puis qui ensuite s’inscrit dans la phase de recherche des limites à la fin de l’adolescence et au début de la jeunesse, avec la bière, les cocktails et les premières « cuites », et enfin qui devient une pratique conviviale et un élément important de la distinction et de la mise en scène sociale  avec le vin, pendant le cycle adulte (Desjeux et alii, 1994).

On peut enfin rechercher la variation de la place que les objets occupent sous des formes différentes dans un parcours de consommation dans le temps, comme la lecture de « livres de recherche ». Des indices nous montrent que cette pratique, considérée comme difficile, est précédée par une succession de pratiques de lecture, souvent considérées comme négatives et qui n’ont rien à voir avec la recherche. Ces pratiques partiraient, pour certains cycles, de la bande dessinée, puis passeraient par les livres « dont vous êtes le héros », des magazines, des manuels ou des photocopies dans le premier cycle du supérieur, pour arriver aux « livres d’auteur » en deuxième ou troisième cycle de l’enseignement supérieur. De plus, arrivés à ce stade de l’itinéraire de la lecture, ces livres ne sont pas forcément lus en entier, mais par « morceaux ». Leur lecture est davantage réalisée sous contrainte professionnelle, celle de la recherche, que suite à un apprentissage laborieux de la lecture (Desjeux et alii, 1991a).

 

La position des objets dans l’espace

 

Au cours des différents cycles de leur vie sociale, les objets entrent dans l’univers domestique. Ils sont disposés dans le logement, suivant trois types d’espace : les espaces intimes, comme la chambre à coucher ou la salle de bains, les espaces privés, comme la cuisine ou la cave, ou les espaces publics, comme le salon ou l’entrée (Desjeux et alii, 1994, 1996b). Chaque objet relève d’un code social plus ou moins formalisé qui détermine sa place dans l’espace et son usage social ou personnel en fonction des sexes et des âges.

Les espaces et les usages sont eux-mêmes classés suivant trois codes. Selon les objets, un usage ou une place de rangement peuvent être prescrits, permis ou interdits. Ces trois codes sont le plus souvent incorporés et souvent implicites. Aujourd’hui, comme le montre notamment michel lacroix (1994), on voit cependant fleurir les livres sur les codes de bonnes manières, sans compter les cassettes vidéos de la baronne Rothchild, dont la fonction est de raviver les codes « bourgeois ». Madame Louise d’Alq décrivait ainsi en 1879 l’ordre des objets de la table et les codes des manières de table : les quatre verres doivent être placés à la droite du couvert (prescrit), le champagne peut être servi tout au long du repas (permis), on ne doit pas commencer à manger avant les autres (interdit). Une partie de ces codes est aujourd’hui ravivée.

 Nos enquêtes interculturelles font cependant bien apparaître que la notion d’intime, de privé ou de public varie en fonction des cultures, ou des classes sociales, de même que celle d’interdit, de prescrit ou de permis. Nous proposons un cadre structural qui ne postule pas de formes universelles de l’espace, du temps ou des usages. C’est une méthode comparative qui confirme que l’action en société n’est pas aussi totalement contingente que l’affirment les approches de sciences humaines et sociales centrées sur les choix et les calculs des acteurs.

Notre recherche sur la place du papier dans l’univers domestique (1995), par exemple, montre qu’en France la place prescrite pour le papier de toilette est la salle de bains ou les cabinets, le salon étant un espace interdit, sauf contrainte d’espace forte qui empêche d’appliquer les codes implicitement admis. Notre programme d’été interculturel à la Sorbonne, en 1997, montre cependant que cette prescription ou cette interdiction ne sont pas universelles : en Turquie ou au Danemark le papier toilette peut être utilisé dans le salon, comme un papier essuie-mains[3]. De même à Guangzhou (Canton), en Chine, il peut être stocké par paquet de 20 rouleaux dans le meuble de télévision du salon qui sert de placard « range tout » (cf. notre recherche en cours, Desjeux, Zheng Lihua et alii). Notre enquête sur les comportements alimentaires des jeunes et leurs pratiques culinaires confirme l’importance des contraintes d’espace sur la place et les usages des objets dans le logement (Garabuau, et alii, 1996). L’espace restreint entraîne de fait une remise en cause des codes sociaux de gestion de l’espace, un frigidaire ou un micro-onde pouvant se trouver dans le salon ou une douche dans la cuisine.

Une fois placés, certains des objets peuvent être ensuite mobilisés dans l’univers domestique, soit au cours d’une pratique de consommation, comme le repas, soit au moment d’un usage, comme le ménage, la cuisine, la toilette, l’habillement, le travail administratif ou les communications téléphoniques. Ce sont des objets soit fortement « nomades », comme le carnet d’adresse (Moine, 1989), l’agenda, le Tam-tam ou le téléphone mobile soit faiblement « nomades », mais mobiles, comme les albums de photos[4], l’aspirateur ou les couverts.  D’autres objets, plus « sédentaires », vont devenir les éléments fixes du décor domestique (Segalen, Le Wita,1993)[5], comme une mise en scène de soi, dans l’espace public ou privé, comme le « gros » électroménager, les meubles ou les objets accrochés aux murs. Les objets relèvent donc de pratiques utilitaires, comme les objets du ménage, ou esthétiques, comme les cadres au mur ou le style des meubles, chaque objet pouvant passer d’une fonction à l’autre suivant sa place dans la trajectoire de sa « vie sociale ».  

Les objets utilitaires du quotidien des années cinquante, par exemple, comme les grille- pains ou certains objets électroménagers, peuvent être réinterprétés aujourd’hui comme des objets esthétiques dans les boutiques d’antiquité. De même certains objets électroménagers donnés en cadeau, au moment de la mise en couple, pour la fête des mères ou l’anniversaire du grand père, peuvent rester stockés dans des placards ou être disposés dans le logement. Dans les deux cas, ils ne sont pas utilisés pour leur fonction première. Ils sont des objets réservés à la « sphère cérémonielle » et des échanges, comme des biens inaliénables. Ce sont les objets qu’on garde, pour reprendre l’expression de Maurice Godelier, ceux qui paradoxalement conditionnent l’échange, les dons et les contre dons (1996, p. 200).

Les objets pourront par la suite quitter l’univers de leur lieu d’acquisition, pour continuer leur « vie sociale » ou leur « carrière » à travers le réseau familial, terminer dans une déchetterie ou repartir pour une nouvelle vie grâce aux chiffonniers d’Emmaus ou à un magasin de brocante. C’est la noble incertitude du déménagement (Warnier, à paraître).

 

L’ancrage des rapports sociaux par les objets

 

Au-delà de leur usage pratique, fonctionnel ou esthétique, et suivant les échelles d’observation, les objets sont aussi des analyseurs sociaux. À une échelle micro-sociale ils sont des analyseurs de la construction identitaire personnelle ou familial (Kaufmann, 1992). Ils participent du maintien du lien social à travers le système d’échange qu’ils permettent (Douglas, Isherwood, 1979). Ils s’inscrivent dans les stratégies d’alliance ou de conflit, suivant les intérêts divergents ou convergents des membres de la familles autour de l’usage de tel ou tel objet, comme le courant ou le son des appareils hi-fi, – « la guerre des boutons » -, ou le chauffage, – « la guerre du feu » -, (Desjeux et alii, 1996b, pp. 105-115)[6]. À une échelle macro-sociale, ils sont des indicateurs de la distinction sociale entre les classes, comme l’a montré Pierre Bourdieu, en 1979, dans La distinction, suite aux premiers travaux de Maurice Halbwachs, avant 1940, sur le lien entre consommation et classes sociales[7]. Ils peuvent être aujourd’hui les signes de l’exclusion sociale quand l’accès à la consommation est limitée par le manque de travail et de revenu.

Les objets sont donc tout à la fois les analyseurs de la cohésion, de la hiérarchie, de la tension et de l’exclusion sociale. Le déménagement en est un révélateur particulièrement puissant du fait de la rupture qu’il provoque dans l’univers domestique. Trier les objets, s’en séparer, les déplacer, les confier à un tiers, les remettre en place, – mais laquelle, suivant que l’espace est plus grand ou plus petit, ou que le statut social ou matrimonial a changé – , font ressortir, grâce à la médiation des objets matériels utilisés comme des indices, tout le social et la symbolique incorporés dans la mémoire collective ou familiale.

 

Les objets matériels, un objet d’analyse en pleine expansion dans les sciences humaines

 

L’étude des objets n’est pas en soi une nouveauté. En ce sens, notre recherche sur le déménagement des objets du quotidien s’inscrit dans une longue histoire, à la confluence de plusieurs courants des sciences humaines qui s’intéressent à l’objet matériel comme élément du jeu social.

L’histoire, liée à l’école des Annales , comme le rappellent Martine Segalen et Christian Bromberger (1996) ou Jean-Pierre Warnier (à paraître), en est une des traditions les plus importantes depuis notamment les travaux de Fernand Braudel (1979) dans Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVe-XVIIe siècle. La technique et les objets matériels y jouent un rôle explicatif central. Aujourd’hui, dans la même tradition, le livre de Daniel Roche (1997) sur L’histoire des choses banales  montre les liens entre la production et la consommation, le matériel et le symbolique, au moment de « La naissance de la consommation, entre le XVIIème et le XIXème siècle »[8].

L’anthropologie, dans ses dimensions sociale, culturelle, archéologique, paléontologique ou éthologique, en est un des courants les plus anciens, notamment autour du thème de la culture matérielle et des technologies culturelles. Le dossier dirigé par Martine Segalen et Christian Bromberger (1996), sur Culture matérielle et modernité, fait ressortir trois points importants pour comprendre les enjeux théoriques et méthodologiques de l’étude des objets aujourd’hui en anthropologie.

Le premier constat est que l’ethnologie des techniques ne s’est pas toujours intéressée aux objets en tant que tels. Ceci s’explique par un second constat, celui de la différence de tradition entre l’école française d’ethnologie des techniques et l’école anglo-saxonne. La tradition française se centre sur l’amont de la « carrière » de l’objet, sur le processus de fabrication et se méfie de l’objet en tant que tel, et encore plus de l’objet en série par opposition à l’objet unique de l’artisan.

Aujourd’hui, à l’encontre de cette tradition, Andrea Semprini (1995) utilise le terme de « carrière objectale » pour décrire cet itinéraire de la construction du sens de l’objet depuis la production jusqu’à l’utilisation (p. 146). Nous retrouvons en France, dans le monde de l’art, un débat similaire qui porte sur la méfiance de l’usage des objets matériels dans l’univers « esthétique ». Les objets du quotidien peuvent-ils intéresser l’art ? Oui répondent Marcel Duchamp et Fernand Léger hier et Jérôme Deschamps, aujourd’hui. Pour Fernand Léger, comme pour Marcel Duchamp, l’objet « mécanique » ou « manufacturé » est « une ‘matière première’ plastique, comme les éléments d’un paysage ou d’une nature morte », mais le tableau doit « dépasser en beauté le ‘bel objet’ industriel ». (cité par Rainer Rochlitz, 1997, p. 16). De même, l’objet industriel, le bien de consommation, sont-ils assez nobles pour devenir un objet de sciences humaines ? Pour Claude Lévi-Strauss, cité par Martine Segalen et Christian Bromberger, si tout peut être étudié, tout ne doit pas être « admiré ou montré, ni peut-être même conservé » (1996, p. 6), mais comment décider sans ethnocentrisme ou comment accepter le risque de « l’erreur » d’appréciation, comme pour l’appréciation d’une oeuvre d’art contemporaine ? C’est la question soulevée aussi par la musique concrète des années soixante, qui collecte des bruits du quotidien, que l’on peut considérer comme les symétriques des objets ordinaires ou en série, pour les transformer en oeuvre d’art. Le point commun entre tous ces débats est la question de la « noblesse » du sujet de recherche ou de la création artistique. Un objet « vulgaire » peut-il produire un résultat digne d’intérêt ?

La tradition anglo-saxonne, au contraire, se centre sur l’aval, sur l’usage de l’objet, sa consommation, sans se préoccuper du processus technique de sa production. Appliqué aux comportements alimentaires, ceci pourrait se résumer par plutôt étudier les manières de table que les pratiques culinaires. Colin Campbell (Miller, 1995) fait d’ailleurs remarquer que la sociologie des comportements alimentaires, en dehors des travaux de Stephen Menell (1987), – édité chez Flammarion sous le titre Anglais et Français à table -, est une « lacune » dans les pays anglo-saxons (1995, p.106). Ceci est moins vrai en France, pays de la « bonne bouffe », même si les travaux sont plus le fait d’anthropologues, depuis les travaux d’Igor de Garine (1991), jusqu’à ceux de Claude Fishler (1990), de Jean-Pierre Hassoun (Segalen, Bromberger, 1996 ; 1997) ou d’isabelle garabuau et alii  (1996). C’est un bel exemple de différence culturelle épistémologique, – le peu d’intérêt porté à l’alimentation par les Anglo-saxons, ou son symétrique inversé pour les Français -, qui touche aux conditions même de la production des sciences humaines.

Le troisième constat est qu’aujourd’hui il y a convergence entre plusieurs champs des sciences humaines pour s’intéresser aux objets, même si les controverses sur leur statut théorique restent fortes. En effet, le thème des objets émerge depuis une dizaine d’années aux États-Unis, en Grande-Bretagne[9] ou en France, autour notamment des thèmes du quotidien, de la consommation et de la production des faits scientifiques.

Aujourd’hui, la mobilisation des objets dans l’analyse des sciences humaines et sociales recouvre de nombreux champs disciplinaires et empiriques. Les objets touchent le champ de l’ethnologie des techniques et de la culture matérielle[10], suite aux travaux d’André Leroi-Gourhan et d’André-Georges Haudricourt (1968), comme le rappellent Martine Segalen et Christian Bromberger (1996). Ils s’étendent au champ de la sociologie des sciences et des techniques avec les recherches pionnières de Bruno Latour et Steve Woolgar (1988, Latour, 1989) et de Michel Callon (éd., 1988) dont une approche synthétique est présentée par Dominique Vinck (1995). Ils débouchent sur les champs de l’anthropologie[11] et de la sociologie de la consommation (Herpin, 1988, 1997), sur la sociologie des modes de vie[12], sur le champ de la sémiologie des objets (Semprini, 1995), sur celui de la sociologie de la famille (Segalen, 1981 ; Singly (de), 1992, 1993 ; Kaufmann, 1992), sur celui de la sociologie de la culture ouvrière suite aux travaux de Richard Hoggart sur La culture du pauvre (1970) et ceux de Michel Verret sur La culture ouvrière  en 1988, avec les recherches d’Olivier Schwartz (1990), de Joëlle Deniot (1995), de Nadine Halitim (1996), ou celle sur la réinterprétation du décor du logement, comme la cuisine, avec Daniel Miller (Segalen, Bromberger, 1996). Le champ des objets s’élargit aujourd’hui à celui de la santé et des médicaments, avec Nicolas Dodier (1993), Isabelle Favre (1996) et le colloque AMADES de 1997 sur les médicaments organisé sous la direction de Jean Benoist, à celui de la communication et des usages (Flichy, éd., 1997), à celui de l’espace et des transports avec Isaac Joseph, qui montre de façon particulièrement fine les liens entre interactions sociales, espaces, objets et interactions langagières (Joseph et alii, 1995), et même à la philosophie avec François Dagognet (1989). Pour ce philosophe, les objets de la consommation et de la production industrielle sortent de leur stigmatisation suivant « une ‘loi des trois états’ de la réflexion : d’abord centrée sur l’homme, puis sur les êtres vivants et les objets dans leur dimension esthétique ou exceptionnelle qui nous éloigne de l’objet utilitaire, la réflexion se centre aujourd’hui sur les choses (pp. 9-10) ».

Les publications sur les objets comme analyseurs sociaux sont récentes. La plupart ont été publiées dans les années quatre-vingt dix, à quelques exceptions près, au moment justement où l’accès aux objets de consommation devient problématique en France, pour la partie la plus démunie de la population. À l’inverse la consommation en Chine démarre et s’accélère comme dans les années cinquante et soixante en France, au moment de la modernisation de l’univers domestique décrite par Kristin Ross (1997), et avec les mêmes risques de crise sociale comme c’est le cas pour la Thaïlande, l’Indonésie ou la Corée du sud.

 

À l’extension de la mobilisation des objets dans les divers champs des sciences humaines, correspond un déplacement des frontières de la recherche, comme nous l’avons déjà indiqué plus haut, entre la consommation et la production. Ce déplacement se joue entre les analyses qui portent sur l’univers domestique et celles qui touchent à l’univers professionnel, que ce soit entre « la maison et le laboratoire » (Conein et alii, 1993) ou entre le bureau et le « hors-travail » (Monjaret, in Segalen, Bromberger, 1996). Il ne reste guère plus comme domaine important que celui de la sociologie de l’école qui n’ait pas encore intégré les objets. À quand une analyse du rôle social des gommes, des feutres, des manuels ou du tableau vynilia ?

Notre recherche sur le déménagement participe de ce courant général. Cependant, au cours de nos recherches le statut de l’objet a changé. Au point de départ de nos enquêtes sur la diffusion des innovations agricoles au Congo (Desjeux, 1987a) ou plus généralement dans le tiers monde (Desjeux, Taponier, 1991b) ou sur la diarrhée de l’enfant en Chine, Algérie, Thaïlande et Égypte (Desjeux et alii, 1993b), les objets « manioc », « cochon d’Inde » ou « diarrhée » n’étaient utilisés que comme des moyens méthodologiques de construire un itinéraire des pratiques, pour suivre des acteurs dans leurs interactions sociales. Depuis les objets, comme les aliments, le papier ou les objets électriques sont devenus des objets d’étude. Leur usage ou leur consommation, leur mobilisation dans un espace social, sont devenus nos objets d’analyse. Cependant nous les abordons peu comme signes, au contraire d’Andrea Semprini – sauf si les signes sont reconstitués à partir du déclaratif d’acteurs en situation d’achat face à un linéaire de grande surface, comme nous le faisons pour reconstruire les signes de la qualité recherchée au moment de l’achat (1988) -, comme matière, au contraire de Jean-Pierre Warnier, ou comme acteur ou « actant », au contraire de Bruno Latour.

L’extension de la prise en compte des objets comme objets d’analyse entraîne un renouvellement des débats théoriques qui produit un déplacement des questions. Plus précisément on assiste à un double déplacement de l’observation, soit vers plus de « macro », – vers les classes sociales ou la dimension culturelle, par exemple -, soit vers plus de « micro », – grâce à une observation, notamment photographique[13], de plus en plus fine des pratiques, des interactions langagières et des manipulations de l’objet. À cette échelle d’observation très micro, les recherches de sciences humaines se rapprochent des frontières de l’ergonomie, de l’archéologie ou des pratiques du designer et de l’architecte.

Aller vers plus de « micro » est souvent associé à plus de précision et au détail. Mais la précision n’existe pas en soi. De plus on observe souvent au cours de l’histoire, celle des arts en particulier, un mouvement d’oscillation entre la recherche du détail et celle de la vision d’ensemble. L’accent mis sur l’un ou sur l’autre correspond au niveau de connaissance dans un domaine donné. Suivant les périodes, c’est le détail ou les « grandes synthèses », c’est le micro ou le macro, qui redonne du sens. C’est à la fois l’unité de sens choisie pour une époque donnée et le niveau de connaissance accumulée ou non, qui expliquent la tendance vers le micro ou le macro. Cette oscillation  peut aussi recouper celle entre réalisme et symbolique, entre reproduire le réel, l’enchanter ou l’exprimer en sciences humaines et en art[14].

Le point important à retenir est que les échelles d’observation ont des frontières relatives dans le temps. Elles sont fonction du contexte de connaissance dans chaque domaine de recherche. La relativité des échelles ne signifie pas un relativisme absolu, sans points de repère ancrés dans le réel, comme celui très stimulant mais angoissant de Nelson Goodman (1992, publié en anglais en 1978). Le relativisme défendu ici est un relativisme tempéré, celui du point de vue d’observation et du découpage. L’intérêt des objets est qu’ils permettent de découvrir de nouveaux points de vue sur la vie en société.

 

De l’objet en philosophie de la connaissance aux objets comme analyseurs de l’action

 

La question des objets est une question ancienne de la philosophie de la connaissance. Elle est associée à la question de la réalité de la réalité, à celle de la matière et de son rapport avec la forme, à celle de la conscience et de son rapport au corps, ou à celle de l’intentionnalité et de son rapport à la structure, en particulier entre la fin du 19ème siècle et le début du 20ème. Pour s’en convaincre il suffit de rappeler quelques titres ou sous titres, comme celui de Matière et mémoire d’Henri Bergson, Essai sur la relation du corps et de l’esprit (1928, 28ème édition, Félix Alcan) ; comme le chapitre sur « Les objets intentionnels » dans lequel Edmund Husserl montre comment l’intention relie le sujet et l’objet (Husserl, Twardowski, 1993, Sur les objets intentionnels, 1893-1901, Vrin) ; ou encore La vie et la matière  du philosophe anglais Oliver Lodge, et son chapitre sur « L’esprit et la matière » qui montre à la fois que la matière est « le véhicule de l’esprit, mais qu’elle est dominée par l’esprit qui lui est supérieur » (1930, 4ème édition, Félix Alcan, p. 98). Toute une partie du courant de recherche sur les objets prend sa source dans cette question philosophique, et plus particulièrement dans un courant « néophénoménologique », autour de Bruno Latour principalement.

À la fin des années quatre-vingt en France, les débats épistémologiques changent de sens, avec la publication de la traduction française du livre de Bruno Latour et Steve Woolgar, La vie de laboratoire. La production des faits scientifiques (1988, publié en anglais en 1979), puis de La science en action  (Latour, 1989, publié en anglais en 1987). Ces deux livres ont pour objectif de décrire toutes les étapes concrètes du processus de production des faits scientifiques. Parallèlement Michel Callon (éd., 1989) publie La science et ses réseaux. Genèse et circulation des faits scientifiques.

Avec les recherches de Bruno Latour et Michel Callon, la réflexion sur les objets, qui était historiquement centrée sur la question de la connaissance, se déplace vers la question de leur place dans l’action. Comme acteurs, ou « actants », les objets participent à la production des faits scientifiques au sein des « réseaux socio-techniques ». Ceux-ci intègrent à la fois les acteurs humains et non humains (CSI, 1992). Dans un article sur  Les objets techniques et leurs utilisateurs, de la conception à l’action, Madeleine Akrich (Conein et alii, 1993) explique que les objets sont des « actants », c’est-à-dire qu’ils sont capables « d’assurer le passage de l’action à la volonté, dont l’action est l’expression ». La volonté est elle-même considérée par l’auteur comme la résultante d’une intention  (p. 49), reprenant ainsi, sous réserve d’une recherche plus poussée sur cette filiation, la tradition phénoménologique revue par Schutz, disciple de Husserl émigré aux USA, puis par Garfinkel en Californie, pour l’ethnométhodologie ou par Erving Goffman pour l’interactionisme.

De plus, Bruno Latour et Michel Callon font ressortir l’importance des conflits, des controverses ou des accords dans la construction et la réception sociales des connaissances scientifiques. La science n’est plus considérée comme autonome de la société, mais comme la résultante conflictuelle d’une construction sociale. En ce sens ils sont proches de l’analyse stratégique en sociologie. Le grand apport de leur approche a été de permettre une réflexion plus réaliste sur l’écart entre les règles pures de l’épistémologie classique et les pratiques réelles des chercheurs.

Enfin, dans Nous n’avons jamais été modernes, Bruno Latour (1991) boucle sa démonstration en montrant ce qu’il appelle l’illusion du grand partage entre nature et culture propre à la société occidentale, illusion qu’il résume ainsi : « Chez eux (les sociétés exotiques), la nature et la société, les signes et les choses, sont presque coextensifs. Chez nous, nul ne doit plus pouvoir mélanger les préoccupations sociales et l’accès aux choses mêmes » (p. 136). Pour l’auteur, la purification par les scientifiques de toute impureté sociale relève plus de la rhétorique pour mieux faire passer, pour « durcir », ses résultats dans la communauté scientifique que de la réalité observée par le chercheur qui elle est hybride. De moyen, l’objet devient acteur de la production scientifique.

La controverse reste ouverte sur le principe de symétrie, dont le principe implicitement fusionnel en cherchant à valoriser l’altérité contribue paradoxalement à la nier. Le fantasme fusionnel répond comme un écho à l’illusion du grand partage. La fusion et le partage font partie d’un même ensemble en tension dynamique mais indissociables. Dans le même sens Jean-Claude Kaufmann écrit qu’en ne différenciant pas les objets des humains on perd toute chance de comprendre leur spécificité (1997, p. 29). De même la fin éventuelle du principe de coupure épistémologique entre connaissance ordinaire, connaissance scientifique et connaissance esthétique est discutable. Pour nous ces trois connaissances fonctionnent à la fois en continuité et en discontinuité (Desjeux, 1996a). Il n’est pas sûr que l’on puisse échapper au « partage », grand ou petit, entre cultures ou modes de connaissance. Pour qu’il n’y ait plus « partage » il faudrait postuler la fin de tout mécanisme de catégorisation chez nous et chez les autres. Or la fonction première de la catégorisation est de séparer, c’est-à-dire de partager. Tout ce que l’on peut discuter ce sont les frontières du « partage ». Dans la vie quotidienne cantonaise, par exemple, les aliments sont classés en aliments chauds (re), et aliments froids (liang), qui, même s’ils visent à l’harmonie du corps, correspondent bien à une catégorisation, à un « partage ». Par contre, il est plus difficile de faire l’impasse aujourd’hui sur la place des objets dans les pratiques sociales et la construction des connaissances scientifiques. Il est plus difficile de tenir comme seule idée vraie la position idéaliste de la production des sciences.

Le débat, en cours de stabilisation, semble se construire autour de quatre pôles : l’objet comme actant, c’est le pôle dominant ; l’objet comme signe, c’est un pôle en renouvellement ; l’objet comme matière, c’est un pôle en émergence ; l’objet comme analyseur du passage à l’action, c’est un pôle qui distingue objet et acteur, c’est le courant de la modernisation des approches classiques de sciences humaines auxquelles nous nous rattachons. Les frontières entre ces pôles et à l’intérieur de ces pôles sont loin d’être étanches et stabilisées. Ces pôles ne sont donnés là que comme des premiers points de repère pour organiser une compréhension possible de la « controverse ».

 

L’objet peut être abordé comme un acteur ou comme « actant », c’est la thèse de Bruno Latour évoquée ci-dessus associé à Madeleine Akrich et à l’équipe du Centre de Sociologie de l’Innovation (CSI). La notion d’actant n’est pas facile à manipuler quand on vient comme nous de la sociologie de l’acteur ou de la production sociale. Le point important est la charge de déstabilisation qu’elle introduit, et donc de recherches nouvelles qu’elle provoque, en faisant de l’objet un acteur de l’action et non pas seulement un acteur dans l’action, qu’on adopte ou non ce point de vue (Cf. le dossier « Les objets dans l’action », Raisons Pratiques  n°4, 1993).

Dans le prolongement des approches de l’objet comme actant, mais à l’intersection d’autres approches comme celle de la théorie de la justification, celle de l’ergonomie ou l’approche stratégique, se situent les travaux de Nicolas Dodier sur l’analyse d’un atelier, et ceux de Bernard Conein sur les pratiques culinaires.

Dans le dossier de Raisons Pratiques, Nicolas Dodier (1993, pp. 115-139), à une échelle très micro, très « fine », montre l’importance de la manipulation des objets, c’est-à-dire de l’habileté technique, comme révélateur du jeu social dans une entreprise de fûts métalliques, et comment cette manipulation constitue un enjeu dans « l’arène » que représente le jugement des pairs ou de la hiérarchie. L’objectif est d’analyser comment « l’usager » (p.128) manipule l’objet, non pas comme une « boîte noire », mais comme une « boîte grise » à explorer et à transformer. L’auteur montre que cette manipulation représente un enjeu social qui s’inscrit dans les rapports de pouvoir de l’atelier. Ce que nous pouvons tirer de cette enquête, c’est que dans un univers « technique » les acteurs ne cherchent pas à déléguer aux objets, mais à les manipuler. Une fois passée dans l’univers domestique, la « boîte grise » redevient probablement une « boîte noire ». À la maison, les acteurs délèguent plus aux objets, comme nous l’avons montré avec la domotique et les services par exemple (1994), qu’ils ne cherchent à ouvrir les « boîtes noires » que représentent leurs objets électriques.

Bernard Conein et Éric Jacopin (1993) vont analyser dans ce même dossier, suivant la même approche fine et détaillée, la manipulation des objets de la pratique culinaire dans la cuisine. Ils le font comme un ergonome analyse un atelier, voire comme un cogniticien reconstruit les schèmes de la connaissance de l’expert, autour des placements et des déplacements des objets. Le pot de farine, le verre doseur, la cuillère et le beurre représentent des répertoires d’objets situés dans l’espace, les étagères de la cuisine, le plan de travail ou le couloir. Les auteurs montrent qu’il existe un lien cognitif entre les répertoires d’objets, leur place, l’information gestuelle qu’ils induisent et leur lien par rapport à l’action, réaliser une pâte brisée. Le découpage est plutôt micro-individuel et cognitif, il n’est pas centré sur les sensations analysées par Jean-Claude Kaufmann pour l’action ménagère, il est peu interactioniste, toutes dimensions qui auraient demandé une autre échelle d’observation ou un autre découpage.

 

Le deuxième pôle est celui de l’objet abordé comme un système de signification dont le sens est la résultante d’une construction sociale, avec Andréa Semprini (1995)[15], qui est à la fois proche de la sémiotique et de Bruno Latour. Son objectif est de créer une « socio-sémiotique » de l’objet (pp. 159 et sq.). De la sémiotique il abandonne l’aspect structural qui, pour lui, postule un sens donné à partir de signes, à rechercher dans l’objet, en dehors de toute interaction sociale. Il en garde la notion de semiosis, c’est-à-dire de système de signification. De la sociologie interactioniste, – qu’elle soit ethnométhodologique, suite aux travaux de Garfinkel, ou symbolique, suite à ceux de Bloomer, de Goffman ou de Beckers -, il reprend l’idée que l’interprétation du sens, du système de signification, est un construit collectif. Il abandonne l’aspect critique de la sociologie des objets de Jean Baudrillard, et celle du quotidien de Henri Lefèvre tout en montrant leur apport. Il conserve aussi de la sémiotique la notion de narrativité dans laquelle l’objet est analysé à la fois comme texte et comme discours, l’énonciation étant le moment clé du passage du langage au discours, c’est-à-dire du passage à l’action. L’objet devient un « agent double » (p. 163), entre la sociologie et la sémiotique. L’objectif d’Andrea Semprini n’est pas de découvrir une signification mais de reconstruire ce qui institue la signification à travers le discours de l’objet. Dans cette perspective l’objet est performatif. Il est un « objet-discours » qui agit sur le monde.

L’usage de la cabine téléphonique, par exemple (p. 146 et sq.), est la résultante d’une « carrière objectale ». Dans une première étape, elle a été produite par les acteurs d’une entreprise. Elle correspond aussi à un usage, téléphoner. Mais en même temps, elle anticipe sur les pratiques virtuelles futures, suivant « la hauteur à laquelle est accrochée le téléphone », qui élimine ou non les enfants, suivant « le système de paiement », par pièces ou par carte, qui oblige les usagers à anticiper et à prévoir l’acquisition de tel ou tel moyen de paiement. Une fois rentrée dans un système de pratiques routinières, la cabine devient « lisible », elle est « sémantisée » (p. 147) pour devenir un lieu de rendez-vous ou un abri contre la pluie. C’est en ce sens que la cabine téléphonique est une structure anticipatrice de l’action, que l’objet est à la fois un discours qui parle aux acteurs sociaux, le produit de la chaîne d’interaction entre ces acteurs sociaux et la cristallisation de signes et de sens incorporés au cours de sa « carrière ».

Le troisième pôle est celui des objets dans leur matérialité. L’anthropologue Jean-Pierre Warnier, dans un livre à paraître, Culture matérielle, en suivant Maurice Merleau-Ponty, nous propose de prendre au sérieux la matérialité des objets dans notre vie quotidienne et la place du corps comme synthétiseur inconscient de l’action, ce qu’il appelle « le sens corporel ». Pour montrer l’interpénétration de la matière et de la pensée, suivant le titre « Matière à penser » d’un des chapitres, il propose de désigner par « prothèse » les objets qui s’intègrent dans le schéma corporel des sujets, schéma qui va au-delà des organes du corps, des outils ou des instruments. Ici prothèse ne signifie pas handicap, mais prolongement matériel incorporé, quand le sujet « fait corps » avec son objet, quand « ça parle », quand l’action n’est plus voulue par l’acteur. Ce qu’il critique finalement, c’est la suprématie donnée par l’anthropologie à la parenté et aux représentations symboliques comme le discours, les mythes, les signes ou la distinction, au détriment d’une anthropologie « matiériste », pour éviter le mot matérialiste trop connoté aujourd’hui. Celle-ci devrait montrer comment « les humains se mettent en objets, comme on parle d’une mise en scène… Les humains, chacun à leur manière, dépensent beaucoup de temps et d’énergie à se mettre en vêtements, jouets, machines, armes, bâtiments, mobiliers, ateliers, outils, ferme, cuisine, alimentation… ». Mais la matière, tout en étant « saturée de sens, est aphasique ». Elle ne parle pas. C’est pourquoi la matière ne peut se ramener à du discours, voire à du social pour l’auteur, pour qui « le corps singularise chacun d’entre nous et fait de nous des sujets, sans exclure toutefois qu’il puisse nous faire appartenir à des catégories (genre masculin ou féminin, jeune, adulte)… Penser la culture matérielle par rapport au corps nous oblige à faire de l’anthropologie au singulier ».

Après avoir critiqué l’anthroplogie « classique », il remet en cause les théories de la consommation. Pour lui, elles échouent à appréhender la culture matérielle, centrées qu’elles sont sur l’analyse du discours ou des représentations, alors que la matière s’exprime hors de tout discours. En conclusion, Jean-Pierre Warnier nous rappelle à la fois la nécessité des enquêtes empiriques, comme celles de Bernard Conein, de Nicolas Dodier ou de Jean-Claude Kaufmann, mais en même temps la difficulté concrète à les réaliser dans une perspective « matiériste »[16]. Comment finalement analyser les techniques du corps, sinon en reprenant Marcel Mauss, comme expression de la mémoire du corps. Comme chez B. Conein l’interaction sociale passe au second plan. Le corps, considéré comme un ensemble de « matiérité » incorporée, échappe à l’action consciente.

Le dernier pôle est celui des objets comme analyseurs du passage à l’action, mais sans être des actants. Jean-Claude Kaufmann (1997), dans son livre Le coeur à l’ouvrage, analyse dans le détail les tâches ménagères comme processus de familiarisation entre les personnes et les objets, comme routinisation incorporée et comme délégation difficile aux autres. Le corps représente la médiation centrale entre les sujets, leurs gestes et les objets du ménage, en ce sens il est proche de Jean-Pierre Warnier. À la fin de son livre il propose une thèse originale du passage à l’action. Entre la structure qui conditionne l’acteur et le calcul qui laisserait croire à une volonté totalement indéterminée du sujet, il recherche une instance intermédiaire qui rendrait mieux compte de l’action ménagère : « quelles sont les forces qui produisent concrètement l’élan, qui mettent en branle le corps humain ? ». Cette force, il l’appelle « l’injonction », c’est-à-dire les automatismes incorporés dans le corps, la mémoire du corps qui font que les tâches ménagères sont facilement réalisables : « l’injonction globalise l’ensemble des impulsions, qu’elles soient incorporées ou liées au contexte et les synthétise instantanément en une seule évidence d’action » (p. 120). Le point important est que quand l’injonction fonctionne mal, plus « la tête doit intervenir » et plus « le corps se fait lourd ». C’est cette tension qui crée problème pour le passage à l’action. Ce passage s’organise, dans le psychisme, autour d’une « stratégie » centrale, celle de l’intériorisation par l’individu des normes de l’obligation sociale qui favorise la remise en marche de l’injonction[17]. L’intériorisation libère alors « une possibilité nouvelle dans l’ordre de l’économie des sensations : l’envie d’agir  » (p. 127). Cette stratégie plus ou moins implicite, entre le calcul et la routine, est rendue possible grâce aux sensations de plaisir ou de peine qui permettent le passage à l’action, la prise de décision. Le regard, – un coin de la maison avec de la poussière, des vêtements sales -, déclenche le mécanisme de la mise en action par l’agacement que la saleté provoque. Des micro-rituels pourront lui être associés pour favoriser la mise en mouvement du corps avant le repassage ou une action ménagère. Les sens, comme l’odeur du propre, la beauté esthétique du tas de linge repassé, pourront permettre la continuation de l’action. L’objectif est de gérer, au moindre coût, ce que Jean-Claude Kaufmann appelle « l’aversion contradictoire » (p. 178) entre deux désirs, celui de faire et celui de reporter. La tension se résout avec la montée des sensations pénibles qui oblige à passer à l’acte. L’étude des sensations, objet de la psychologie classique[18], est ici renouvelée par une analyse en situation qui serre au plus près la description de l’itinéraire du passage à l’action. Ni rationalité néo-classique, ni inconscient, les sensations, dans l’entre-deux du corps, de sa mémoire des objets par rapport à leur usage et à leur pénibilité, jouent le rôle d’élan dans la mise en action ordinaire. En se rapprochant du rapport aux objets, en descendant vers le micro, vers l’intérieur du psychisme, l’interaction sociale disparaît du champ de l’observation au profit d’une focalisation sur la multiplicité des sensations individuelles.

 

Les objets comme indices du passage à l’action dans un processus de décision : entre les représentations a priori et les pratiques a posteriori des acteurs

 

L’exposition des différentes approches sur les objets fait ressortir, non pas qu’une approche est meilleure qu’une autre, mais que toutes les dimensions analysées sont pertinentes si on les examine au niveau de l’échelle d’observation et du découpage choisi par le chercheur. En ce sens elles sont équivalentes, les unes par rapport aux autres. Leur nouveauté ou leur intérêt vient du changement d’échelle ou de découpage opéré par l’observateur à l’intérieur de l’histoire et des connaissances accumulées dans son champ. Chaque résultat, sous réserve de respect par le chercheur de règles de recueil de l’information qui soient objectivables, représente une nouveauté et un intérêt relatif à cette histoire. La même dimension traitée dans un autre champ paraîtra classique ou peu innovante. Traiter des rapports agonistiques et de l’interaction comme mécanisme de la production sociale est classique en analyse stratégique des organisations. Traiter de la dimension matérielle des objets pour analyser un phénomène de management, l’est beaucoup moins. L’innovation que chaque approche propose est donc d’abord vue comme un différentiel, et non en elle-même.

Ce que montre l’exposé des différentes approches, c’est qu’il n’est pas possible d’observer les différentes dimensions en même temps au cours d’une démonstration empirique. Il est impossible d’analyser en même temps la « matiérité », les « sensations » ou les « répertoires d’objets » cognitifs et le jeu des rapports de pouvoir et des intérêts entre acteurs. La précision du recueil des données implique l’abandon de fait des autres dimensions du réel. Cela suggère qu’il n’est pas possible d’intégrer à une même échelle d’observation toutes les dimensions que nous souhaiterions examiner parce qu’elles sont trop fines ou trop grandes par rapport à la méthode et aux outils intellectuels choisis. Les sensations deviennent invisibles si on se centre sur les interactions sociales, comme les gestes du corps quand on observe les classes sociales.

Ce constat nous permet de déplacer notre méthode de discussion vis-à-vis des autres recherches. Plutôt que de se centrer sur les dimensions oubliées par l’autre, c’est-à-dire sur la rhétorique de la « réduction », – c’est la critique classique des chercheurs « qualitatifs » vis-à-vis de chercheurs « quantitatifs » -, ou de « l’impressionnisme », – des « quantitativistes » aux « qualitativistes » -, le débat se centre sur la délimitation de la pertinence des résultats à une échelle donnée et son niveau de généralisation possible à la même échelle ou sur les échelles proches. Ceci demande d’accepter, – ce qui n’est pas une obligation ! -, qu’il est impossible de faire de lien descriptif entre les échelles, qu’il n’y a pas d’approche empirique globale. Il n’y a que des représentations, des idéologies, voire des religions qui peuvent paraître globales parce qu’elles résolvent dans l’imaginaire, le besoin d’unité personnelle de chacun. Proposer une « approche descriptive globale », c’est proposer une approche enchantée de la réalité, qu’elle soit optimiste ou pessimiste, car le pessimisme est aussi une forme d’enchantement de la réalité du fait de son « irréalisme »[19].

 

Dans le cas du déménagement, nous prenons les objets comme des éléments faisant partie de l’action en société et comme des analyseurs de la vie sociale et non comme des acteurs en tant que tels. Ils sont dans l’action et non les acteurs de l’action. Comme éléments de l’action, ils sont pris ici comme des supports de l’action et de la mémoire socialement incorporée par chaque acteur. Comme analyseurs, c’est leur usage qui révèle l’une ou l’autre dimension utilitaire ou symbolique des interactions sociales, notamment à travers la place et la fonction que les acteurs leur allouent dans l’espace. Comme le montre Anne Monjaret (Segalen, Bromberger, 1996) pour l’espace du bureau, une des façons d’étudier la culture matérielle, c’est de comprendre l’environnement social et matériel dans lequel l’objet est utilisé.

Aujourd’hui le déménagement permet de comprendre autant la biographie des objets, l’histoire du consommateur que les enjeux sociaux dont il est le révélateur. Notre enquête traite des objets au cours d’un double processus : comme processus dans le temps, leur biographie, et dans l’espace, leur transfert ou leur « changement de décor », pour parodier le romancier David Lodge. Avec le déménagement nous touchons un moment particulier de la vie des objets qui ne porte ni sur leur production, ni sur leur usage, ni sur leur manipulation en tant que telle, mais sur leur transfert d’un lieu à un autre. Entre la production et la consommation, nous cherchons à comprendre les conditions sociales de la circulation matérielle des objets.

 



[1] Sur la circulation des objets à l’intérieur de la famille voir Martine Segalen, 1981, pp. 257-253 ; Sophie Chevalier, 1996 ; Claudine Attias-Donfus (éd.), 1995, sur les échanges entre générations (pp. 41-81), ou le travail en cours de la chercheuse danoise Tine François, sous la direction de Dominique Bouchet de l’université d’Odense, au Danemark, sur l’analyse comparée entre le Danemark, la France et les USA, des dons d’objets par des personnes âgées à leurs enfants ; voir aussi leur dilapidation par consommation ou par rejet avec Annie Gottman, 1995, p. 99, qui traite notamment du cas de Wittgenstein qui est connu pour avoir refusé l’héritage familial. Le don demande pour circuler non seulement l’existence d’un contre don et celle d’une possibilité de ne pas circuler, comme le montre Maurice Godelier dans L’énigme du don, 1996, mais aussi d’être gaspillé comme dans La part maudite de Georges Bataille.

[2] Cf la note de lecture de Heini Martiskainen de Koenigswarter sur The Social Life of Things qui rappelle que la question centrale d’Appadurai est celle de l’échange des marchandises et de la valeur incorporée au cours de l’échange. C’est aussi la question de Marx et de l’économie, celle de la valeur travail ou d’usage incorporée dans une marchandise.

[3] Discussions pour la Turquie avec Didem Ozerman, de l’université de Bogazici à Istanbul et pour le Danemark, avec Tine François de l’université d’Odense.

[4] Enquêtes réalisées par des étudiants du Magistère de sciences sociadcles en 1997 (projet de publication en cours) : Céline Truding (agenda), Blandine Nicolas (tam-tam), Claire Marie Levêque (photos).

[5] Cf. La vie des objets de Nadine Halitim, 1996, livre dans lequel elle montre notamment comment les bibelots peuvent être présentés « en série » sur une commode, c’est la série qui fait sens plus que l’objet en soi (p.171) ; voir aussi le travail de fond de Joëlle Deniot, 1995, Ethnologie du décor en milieu ouvrier, dans lequel elle montre comment se construit l’esthétique ouvrière dans « un jeu de cache cache entre l’artifice et la nature », (p. 251). Une partie des objets « sédentaires » est classée dans fragile ou intime au moment du déménagement. Ce classement en intime ou fragile semble symboliser la fragilité de la situation des acteurs sociaux eux-mêmes, au moment où tous leurs points de repères disparaissent, où leur décor s’effondre.

[6] Cf. Jean-Paul Bozonnet (in Alain Morel, éd. 1989) et Marie-Agnès Roux,1996, pour le micro-ordinateur domestique, comme analyseur des représentations symboliques et de la division sexuelle des tâches et des tensions entre générations.

[7] Cf. le livre de Christian Baudelot et Roger Establet, 1994, qui nous a fait découvrir les travaux de Maurice Halbwachs sur la consommation et notamment Classes sociales et morphologie, avec la présentation de Victor Brady, 1972.

[8] Cf. aussi le livre de François Boucher sur L’histoire du costume, 1983.

[9] Depuis 1996, Sage Publications édite la revue Journal of Material Culture. Une collection « Material Cultures », animée par David Miller, Michael Rowland, Christopher Tilley et Annette Weiner, est publiée par Routledge à Londres.

[10] Cf Pierre Lemonier, 1980 ; la revue Techniques et culture autour de Robert Cresswell et le MàP (Matière A Penser) autour de Jean-Pierre Warnier, à la Sorbonne (université Paris V).

[11] Alain Morel (éd.), 1989, avec Sylvette Denèfle, pour la machine à laver, Anne Guillou et Pascal Guibert, pour le congélateur ; Daniel Miller, 1994, sur la consommation de masse à Trinidad ; Argonautes, avec Dominique Desjeux, Sophie Taponier, Sophie Alami et Isabelle Garabuau, chercheurs au CERSOF, et Anne Monjaret, chercheur au Centre d’ethnologie française, CNRS, Musée National des Arts et Traditions Populaires, sur les objets du quotidien domestique ou professionnel ; David Howes, 1996 et Gary Bamossy, Janeen Costa (éds), 1995, sur la dimension interculturelle de la consommation ; Yiannis Gabriel et Tim Lang, 1995, sur l’éclatement du concept de consommateur, qui signalent aussi que le mot to consume a eu longtemps en anglais un sens négatif (p.7), comme le mot consommation en France, au contraire du terme consumer.

[12] Cf. Alain Degenne, Yves Lemel, 1994 ; Salvador Juan, 1991,1995.

[13] Cf. le développement de l’usage de la photographie ou du film en micro-sociologie, avec les recherches, notamment, d’Anni Borzeix au Centre de Recherche en Gestion, en liaison avec le lancement du « Café des ergonautes » à la vidéothèque de Paris et Christian Lallier, « ethnologue visuel ». Cf. aussi les films de Bernard Gane, en sociologie du travail au Glysi à Lyon.

[14] Cf. sur le détail Albert Piette, 1996, et Jean-Pierre Mouray, 1996 ; et sur l’oscillation en peinture entre réalisme et symbolisme, Léon Rosenthal, 1987, et le livre collectif du musée des beaux arts de Montréal Paradis perdus : l’Europe symbolique, 1995.

[15] En 1990 patrick pharo et louis quéré ont publié un travail sur sémantique et sociologie : Les formes de l’action.

[16] Dans notre enquête sur l’électricité, par exemple, nous avons eu du mal à faire s’exprimer les usagers sur la matérialité du courant électrique, c’est-à-dire à trouver un protocole d’observation pertinent et opératoire à partir du discours pour parler d’une matière comme l’électricité, complètement invisible pour les sens habituellement mobilisés dans les actes de perception de tous les jours (Desjeux et alii, 1996b).

[17] Ce qui paraît proche de ce que nous avons désigné comme « mise sur pilotage automatique » pour décrire les routines des tâches quotidiennes, dans notre enquête sur la domotique (1994)

[18] Cf. Pierre Salzi, 1934, La sensation. Études de la genèse et de son rôle dans la connaissance, Paris, Félix Alcan, 198p.

[19] Désenchanter signifie pour nous remettre en cause une croyance, qu’elle soit positive ou négative. François Isambert, 1979, note que chez Max Weber, le terme Entzauberung  signifie destruction d’un enchantement « sans la connotation mélancolique du mot français » (p. 56 note 47). La croyance « pessimiste », sur le mode du « niveau qui baisse », de la « défaite de la pensée », de « la crise de l’édition en sciences humaines » ou qu’il « n’y aurait plus de jeunesse » est, autant que la croyance « optimiste », un moyen de rendre la réalité acceptable pour soi. Tout ce que montrent les sciences humaines est que les croyances sont à la fois une composante incontournable de la vie sociale, qu’elles sont souvent une des conditions de l’action, mais qu’elles sont des illusions, même si ce sont des illusions nécessaires.