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ENERGIE, EAU, ENVIRONNEMENT, POLLUTION

1998, D. Desjeux, Les usages de l’électricité, Revue Sciences Humaines,

Dominique Desjeux, 1998, sur les usages de l’electricité

INTRODUCTION

L’électricité paraît aujourd’hui d’un usage tellement évident en France, aux USA et dans une grande partie des pays européens, qu’on en oublie que son rôle dans le développement de la consommation de masse a été primordial, que sa généralisation dans l’univers du quotidien est récente (une génération, celle des baby boomers), et que certains pays, comme la Chine, sont seulement en train de s’engager dans le même processus d’électrification des logements urbains. L’électrification a permis hier, et favorise aujourd’hui, le développement du frigidaire et de l’agro-industrie qui lui est associé, celui de la lumière associé à la pratique de la lecture et aux progrès de l’éducation, ou encore celui de la Hi-Fi associée à la diffusion de la musique populaire ou classique. L’électricité est une des conditions matérielles clés du développement de la consommation de masse et des nouvelles différenciations sociales qui lui sont liées. A l’échelle micro-sociale qui est ici utilisée, l’analyse est plus centrée sur les usages des objets associés à l’électricité que sur celle des différenciations sociales que révélerait l’inégal usage des objets électriques à une échelle macro-sociale.

La diffusion de l’électricité en France : les 6 fonctions des objets électriques

En une centaine d’années, l’électricité s’est élargie de la sphère du public et du monde industriel vers la sphère domestique. Ce même mécanisme de transfert de technologies industrielles vers l’habitat familial s’est déroulé avec l’informatique ou la domotique. Il s’est effectué à chaque fois au moyen d’une réinterprétation des usages industriels par de nouveaux usages domestiques non prévus.

La domotique, principalement utilisée dans l’industrie pour surveiller les incidents techniques comme les fuites d’eau ou les risques d’incendie, ou dans les HLM pour réguler le chauffage, n’est que très peu utilisée dans ce sens par les familles. Elle est plutôt utilisée comme un moyen de confort, lié par exemple à l’ouverture automatique de la porte du garage ou des volets, ou comme une nouvelle technique pour se protéger contre les agressions extérieures.

De même l’électricité a gardé son usage fonctionnel, mais elle a été en outre réinterprétée dans le sens d’un usage esthétisant de l’espace de la maison, grâce à l’évolution de l’éclairage et des possibilités de mise en scène qu’il offre. Le néon, éclairage cru et sans nuance, est en France urbaine d’un usage quasiment interdit dans le salon ou dans les chambres. On lui préfère les éclairages indirects qui favorisent la création d’ambiances variées. Au contraire le néon est plutôt recommandé dans la cuisine pour éclairer l’espace de travail, comme une vieille réminiscence du travail en atelier, et permis dans la salle de bain ou les toilettes.

Ce transfert de l’univers industriel vers la maison familiale s’est accompagné d’une transformation des représentations de l’électricité d’un univers de luxe à un univers de droit, au sens de droit acquis. Or ce droit est devenu problématique au début des années quatre vingt dix, avec la montée de la pauvreté. C’est à partir de cette période qu’EDF a recherché de nouveaux moyens pour permettre l’accès à l’électricité à tous, en proposant des cartes à puces, dans un cadre expérimental, ou des compteurs à faible puissance de 1,5 Kw. Ils permettent l’éclairage minimum, l’usage de la télévision et de la machine à laver, mais sans eau chaude.

A partir des années soixante, on assiste en France à la mise en place des six grandes fonctions de l’électricité et de leur différenciation dans l’espace domestique : la fonction chauffage, pour l’habitat et pour l’eau (le poste de dépense le plus important) ; la fonction éclairage, qui représente la base minimum de tout habitat ; la fonction cuisine, avec tout l’électroménager qui lui est associé ; la fonction nettoyage (machines à laver le linge et la vaisselle, aspirateur et fer à repasser) ; la fonction bricolage ; la fonction média, de la télévision à l’ordinateur en passant par le magnétoscope, les chaînes Hi-Fi ou les consoles de jeux.

Les objets électriques : des analyseurs des rapports familiaux

Les utilisations de l’électricité sont des «analyseurs» sociaux des relations familiales, du rapport entre les parents et les enfants notamment, avec la «guerre des boutons» et la «guerre du feu» (cf plus loin). Le «bruit» de la musique des jeunes, par exemple, la chaîne Hi-Fi «mise à fond la caisse», symbolisent une des tensions entre générations sur la façon dont chacun gère l’énergie, au sens propre et figuré : avec parcimonie pour les plus âgés, ou toujours plus au-delà des limites possibles pour les plus jeunes. L’électricité est aussi un révélateur des rapports entre sexes, au sein du couple en train de se construire, de fonctionner ou de se séparer. Elle est un analyseur des phases de mobilisation sociale du calcul ou de l’intérêt, à l’occasion des tensions provoquées par l’arrivée des factures, ou au moment des séparations ou des échanges quotidiens fondés sur des mécanismes implicites de «don et contre-don».

L’électricité jalonne aussi les passages qui scandent les cycles de la vie. Le choix d’un type de logement, collectif et en location au début de la vie adulte, plus individuel et plus en propriété au cours du déroulement de la vie, et d’un type d’énergie qui lui est associé, l’électricité ou le gaz, peuvent servir de marqueur de passage d’une étape de la vie à une autre.

Les objets électriques jouent une fonction de mise en scène sociale : soit en terme de capital technologique électronique accumulé (par exemple disposer d’un ensemble haute fidélité haut de gamme), et donc de positionnement social ; soit en terme d’ambiance, avec des jeux d’éclairage tamisés, suivant les pièces, les moments ou les personnes concernées.

L’électricité, c’est enfin un double système de représentation réaliste et symbolique. En terme de perception, l’électricité renvoie à deux univers. Dans le premier, l’électricité de référence, c’est l’énergie électrique à l’état pur comme la foudre, ou l’énergie électrique canalisée et ses moyens d’acheminement, comme les lignes à haute tension et les pylônes, à l’extérieur de la maison. Dans le second univers, l’électricité de référence, c’est le courant électrique, l’énergie domestiquée appréhendée dans ses applications (de bricolage, de jardinage, de cuisine, d’éclairage et de chauffage) et dans ses prolongements concrets que sont les objets de l’installation électrique et les objets électriques, à l’intérieur de la sphère domestique. En terme symbolique, l’électricité correspond à un imaginaire ambivalent structuré autour de trois tensions entre le progrès et la dépendance, la vie et la mort, le plaisir et la culpabilité.

L’énergie c’est encore le progrès aujourd’hui, le mythe de Prométhée. Mais c’est un progrès qui peut nous transformer en esclave ou qui agit en dehors de nous : « on n’arrête pas le progrès ». En effet pour les usagers l’électricité est aussi associée aux sources d’énergie vitales « l’air, le feu et l’eau ». Sans électricité la vie n’est plus possible. Mais c’est aussi un imaginaire de violence, de mort associé à « l’eau lourde ». L’électricité est aussi associée au plaisir de « travailler chez soi », « à l’accueil », « aux ambiances chaudes », mais c’est aussi un bonheur coupable parce qu’individuel. L’énergie électrique renvoie à un imaginaire domestique à la fois source de chaleur mais aussi de tension.

Le choix des énergies domestiques : cycle de vie, distinction sociale et la construction identitaire

Dans les sociétés occidentales, l’utilisation d’énergies industrielles, et notamment de l’électricité, du gaz et du fuel pour le chauffage et la cuisine, est au centre de l’organisation de la vie domestique et de la vie familiale, mais le plus souvent comme une «évidence invisible».

Le choix d’une source d’énergie, tout particulièrement entre le gaz et l’électricité, s’inscrit dans un cadre social qui l’organise. Ce cadre est fait d’occasions de changement qui dépendent principalement de l’évolution du cycle de vie, mais aussi des autres cycles qui scandent la vie sociale, comme les saisons ou les fêtes et anniversaires.

Parmi ces occasions de changement d’énergie nous avons relevé le premier emploi, l’installation dans la vie de couple, la naissance d’un enfant, les séparations ou la retraite. Ces événements sont souvent liés à des changements de logements.

La possibilité de choisir son énergie, au-delà de l’arbitrage fonctionnel en terme de coût ou de confort, est aussi en partie l’indicateur symbolique du passage à un statut social ou générationnel différent, considéré le plus souvent comme plus élevé. Les choix énergétiques participent de façon discrète à la rhétorique sociale de la distinction et de l’identité. Ils sont les signes et les marqueurs sociaux de la place que chaque génération, chaque sexe ou chaque groupe social occupent dans la société.

C’est le choix de l’énergie pour le chauffage de la maison qui représente la décision la plus importante. Ensuite, la décision porte sur l’énergie de la cuisine et du chauffage de l’eau, choix qui n’est pas toujours sans tension, notamment du fait de l’importance symbolique que représente la cuisine en France.

Quand les personnes ont le choix de leur énergie, elles ont classiquement à choisir entre le faible coût d’installation du matériel de chauffage électrique, comparé à celui plus élevé de l’installation au gaz, et le coût de fonctionnement de l’électricité qui est considéré par beaucoup d’interviewés (pas par tous), comme plus élevé.

Espace, électricité et objets électriques

Les «objets électriques», une fois acquis, vont s’inscrire dans un espace social qui correspond aux grandes divisions entre sexes et entre générations à l’intérieur de la maison. Peu après la première guerre mondiale, l’électricité est située en un seul lieu, la salle commune. A partir des années soixante, les usages de l’énergie électrique se diversifient. Sa nouvelle distribution dans l’espace va accompagner l’évolution de la famille, dans la reproduction de la division sexuelle des tâches, dans la recomposition des frontières entre les générations et les sexes, ou entre les espaces sociaux, privés ou intimes.

La cuisine est l’un des deux lieux qui concentre le plus d’appareils électriques. La multiplication des accessoires depuis les années cinquante correspond à une logique de rationalisation du travail domestique. La cuisine reste encore aujourd’hui un espace féminin. Le second lieu le plus équipé en «objets électriques» est le salon. On y trouve principalement les objets à fonction médiatique. Le salon est plutôt un lieu social, où se croisent les générations. C’est aussi le lieu où on reçoit les invités, par opposition à la cuisine qui reste davantage un lieu privé.

Enfin viennent les chambres et la salle de bain. Ce sont des espaces à la fois privés et intimes. Les objets électriques y sont peu nombreux (radio-réveil, sèche-cheveux ou rasoir électrique). Ce sont deux espaces qui peuvent être source de tensions : pour la salle de bain, que tout le monde veut l’utiliser en même temps; la « guerre du feu » (pour le chauffage et la température que chacun souhaite avoir) ; ; enfin la «guerre des boutons» (pour l’éclairage le plus confortable et le plus agréable)

Sources utilisées

F. Caron, F. Cardot (éds.), Histoire de l’électricité en France, tome 1 : 1881-1918, Fayard, 1991

D. Desjeux, A. Monjaret, S. Taponier, Quand les français déménagent. Circulation des objets domestiques et rituels de mobilité dans la vie quotidienne en France, PUF,1998

D. Desjeux, S. Taponier, S. Alami, I. Garabuau, «L’ethno-marketing : une méthode pour comprendre la construction de la rencontre entre l’offre et la demande. Le cas de la domotique dans un quartier urbain en France», Penser les usages, France Telecom, 1997

D. Desjeux, C. Berthier, S. Jarraffoux, I. Orhant, S. Taponier, Anthropologie de l’électricité. Les objets électriques dans la vie quotidienne en France, L’Harmattan, 1996.

Article paru dans le supplement de la revue Sciences Humaines: Comprendre le consommateur en septembre 1998, avec Philippe Cabin, Dominique Desjeux, Didier Nourrisson, Robert Rochefort