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Enquêtes

1997, D. Desjeux, S. Alami, S. Taponier, La Domotique : un analyseur des recours domestiques urbains

Innovations / changements / décision

La Domotique : un analyseur des recours domestiques urbains

 

 

Dominique Desjeux[1], Sophie Alami, Sophie Taponier, 1997

 

Introduction

 

Notre enquête sur un lotissement « domotique » privé[2], réalisée en 1993 dans une ville moyenne de l’ouest de la France, a trois objectifs : faire avancer la connaissance des pratiques des Français dans leur vie quotidienne, découvrir les conditions de la diffusion d’une innovation technologique dans l’univers domestique, en regardant si cette innovation correspond à une « demande » de la part des consommateurs, et enfin indiquer des pistes pratiques pour améliorer l’habitat ou pour trouver des idées de nouveaux services.

Nous sommes partis sans a priori sur le contenu du terme « domotique », c’est-à-dire sans choisir une définition qui serait « techniquement correcte » du point de vue des ingénieurs et de l’offre, au profit d’une recherche sur les différents sens que chaque acteur social concerné donne à la « domotique », notamment en fonction de ses pratiques. De même pour la notion de « service » ou celle de « délégation » : nous avons choisi d’observer tous les « recours »[3] aux objets ou aux personnes que les acteurs domestiques mobilisent dans leur vie quotidienne pour résoudre les tâches qu’ils se sont fixées ou qui leur ont été attribuées, que ces recours soient internes ou externes à la maison, marchands ou non marchands. Nous avons donc réalisée une ethnographie de la vie quotidienne des habitants d’un quartier, ce qui correspond à une déconstruction de fait des termes domotique, service et délégation.

L’hypothèse méthodologique, pour comprendre les chances de diffusion d’une innovation, est qu’une innovation, quelle qu’elle soit, s’inscrit dans une structure de la vie quotidienne, celle des itinéraires, celle des routines, celle des rituels, celle des prescriptions sociales et culturelles, et dans un jeu social entre générations ou entre sexes, fait de stratégies, de sens et d’imaginaire, qui lui préexistent au sein de l’univers domestique. Cette structure de la vie quotidienne, les représentations symboliques qui lui sont liées et les jeux sociaux, une fois élucidés, constituent l’univers des demandes implicites, au moins quand il s’agit d’objets, biens ou services, qui sont entièrement ou en grande partie nouveaux. Nous cherchons à saisir les « structures d’attente » de l’offre, en amont de l’intention ou des motivations des acteurs, puisque l’enquête a fait rapidement ressortir qu’il n’existait pas de demandes explicitement exprimées. L’enquête montrera qu’aucun des habitants du lotissement domotique n’a complété son équipement automatisé par les options d’alerte contre le feu ou les fuites d’eau qui lui étaient proposées, au moins au moment de la recherche[4]. Le développement de la domotique correspond donc bien à une logique de l’offre et non pas de la demande. C’est pourquoi il fallait mobiliser une méthode spécifique pour découvrir la demande potentielle, si elle existait.

L’autre hypothèse est que l’innovation est un processus social plus large que celui d’une réponse à une demande. Il s’inscrit dans le jeu urbain local qui peut devenir un des vecteurs de cette innovation, lui-même inscrit dans le jeu plus général de l’offre de biens et services, et des rapports entre les classes sociales et entre les cultures. La consommation est alors considérée comme un système d’action[5], comme l’ont déjà montré François Dupuis et Jean-Claude Thoenig dans le domaine de l’électroménager, en 1986, ou encore Ben Fine et Ellen Leopold qui, en 1993, publient The World of Consumption., et développent le concept de « système d’approvisionnement » (provision system) .

 

Cependant, l’étude que nous avons entreprise s’inscrit dans un contexte particulier que nous n’avions pas perçu au début de l’enquête : celui de l’épuisement des « avantages comparés » des services marchands et non marchands, dont la mise en place a suivi la période de « reconstruction » de l’après guerre et remonte, le plus souvent aux années soixante ou au début des années soixante-dix[6]. C’est pourquoi, les années quatre-vingt-dix seront probablement perçues, au regard de l’histoire, comme une période de recomposition des services et notamment comme un moment favorable pour le développement des services liés à « l’économie sociale », ainsi que le suggèrent les travaux de Jean-Louis Laville.

Les grands services publics comme edf-gdf, La Poste, France Télécom, et dans une moindre mesure la sncf, ont rattrapé le niveau « normal » de service que chaque usager peut attendre au moment de la délivrance d’une prestation, en termes de qualité relationnelle, de temps et d’organisation de l’attente, de cadre d’accueil, d’horaires de rendez-vous, de clarté de facturation ou de diversité de produits. Ces grands services sont maintenant à la recherche d’avantages différentiels. La contrainte de privatisation et de concurrence internationale les pousse à s’orienter vers les marchés les plus solvables, tout en ayant pour obligation de prendre en charge les « marchés » de la pauvreté. La grande consommation a aussi épuisé ses avantages différentiels en matière de prix et se retrouve concurrencée par les « hard discounters » comme ED ou Leader Price. Les services sociaux sont confrontés à la même évolution. Tous doivent faire face à la montée de la pauvreté, de la « nomadisation » des usagers[7], de l’urbanisation, de la concurrence économique et de la « mondialisation » des marchés. Ce ne sont pas des phénomènes nouveaux mais leur ampleur est plus importante dans ces années quatre-vingt-dix.

La question n’est donc plus seulement comment améliorer tel ou tel service, mais comment inventer de nouveaux services. Les méthodes classiques des études marketing du comportement du consommateur et de la psychologie des motivations paraissent plus adaptées aux périodes de croissance, comme celle des « trente glorieuses », qu’aux périodes de crises comme celle d’aujourd’hui[8]. Elles sont efficaces pour repérer l’évolution du « panier de la ménagère », pour analyser le taux de rotation d’un rayon linéaire en grande surface, pour tester ou valider des « packagings », des codes couleurs, des déclinaisons de produits, des « concepts » ou des campagnes publicitaires. Mais en amont il faut innover, et ceci sans point de repères, et avec une forte prise de risque pour le décideur en terme de carrière personnelle, si l’innovation échoue.

C’est pourquoi pour étudier la consommation nous sommes partis d’un autre point de vue, plus anthropologique, plus micro-social, plus fondé sur les pratiques que sur les motivations personnelles, essentiellement centré sur les relations sociales au sein desquelles circulent et s’échangent les biens et services[9] et sur les calculs stratégiques, plutôt que sur les arbitrages individuels face au linéaire[10]. L’intérêt de l’approche ne tient pas à sa nouveauté éventuelle, mais au regard neuf qu’elle autorise pour analyser la consommation, lequel est  une condition de base pour innover, si tel est bien le problème.

Dans ce texte nous nous centrerons sur les résultats tirés de l’observation de deux pratiques stratégiques à l’intérieur de la maison : la cuisine et le ménage, à l’exclusion des autres pratiques et des services extérieurs. L’objectif est de rechercher si la connaissance des pratiques et des stratégies de gestion de l’univers domestique peut nous aider à repérer une demande implicite de domotique.

 

Les stratégies domestiques : routine, planification, improvisation et délégation

 

L’enquête fait ressortir que les objets techniques ne s’insèrent pas au hasard dans l’univers domestique, ni dans celui du quartier. Ils suivent des territoires. Ils représentent des enjeux en termes de contrôle et de mobilisation dans le jeu social. Le fait d’être un homme ou une femme, un adolescent ou adulte, d’avoir un capital de réseau familial ou d’amis structure l’univers domestique en espaces différenciés, juxtaposés, conflictuels ou intégrés. La diffusion des technologies domestiques[11], et donc éventuellement de la domotique, suit les lignes de pente de ces territoires sociaux.

L’enquête montre que les activités ménagères sont spécialement révélatrices du rapport entre les sexes, mais aussi que les recours à des services externes pour réaliser des tâches à l’intérieur du logement sont des analyseurs privilégiés du fonctionnement des réseaux sociaux et familiaux, et que les loisirs à l’intérieur de la maison révèlent les rapports entre générations.

Les technologies domestiques sont gérées, principalement par les femmes, suivant quatre grandes stratégies plus ou moins conscientes : la routinisation, la programmation, l’improvisation et la délégation. Ces stratégies forment la base des interactions et des enjeux pour le contrôle des territoires domestiques. Elles sont elles-mêmes organisées par les cadres sociaux de la vie quotidienne : les classes sociales, les rapports entre sexes, les clivages de générations, les relations interethniques ou culturelles et les cycles de vie.

La routinisation renvoie à l’idée de « pilotage automatique » ou à celle de gestion invisible incorporée, c’est-à-dire sans intervention consciente de l’individu au moment de l’action. Elle vise à baisser les charges mentales qui naissent des décisions à prendre dans la vie quotidienne : c’est par exemple le choix d’un itinéraire urbain constant, le ménage à jour régulier, la rédaction de la liste des courses par un inventaire systématique, ou encore l’organisation de la composition des repas suivant des cycles réguliers, comme les raviolis le lundi !  La routinisation renvoie aussi à une stratégie de minimisation des coûts de la régulation sociale entre sexes ou générations, au moins tant que les frontières du quotidien ne sont pas remises en cause.

La planification relève du management domestique volontaire. L’acteur tente de réguler les contradictions ou les tensions prévisibles qui pèsent sur son quotidien, en les organisant par des étapes dans le temps et éventuellement avec l’aide d’une technologie, comme une minuterie ou des outils de programmation, tels que ceux proposés pour le chauffage par EDF ou par la « domotique ». La planification peut se transformer en routine. Elle est un moyen d’organiser la maîtrise du comportement des autres acteurs.

L’improvisation s’oppose à la routine et à la programmation. Elle permet de répondre aux situations imprévisibles ou de créer des ruptures dans les routines du quotidien. Elle crée aussi de l’incertitude dans le comportement des acteurs, ce qui limite la prise des autres acteurs sur eux.

La délégation renvoie aux diverses modalités de recours possibles en mobilisant une aide à l’intérieur ou à l’extérieur de la maison. Elle est utilisée dans son acception la plus simple de « faire faire »[12] par une autre personne ou par un objet technique qui utilise une autre énergie que l’énergie humaine, comme l’électricité, le gaz, le fuel, l’essence, le bois ou le méthane, que ce recours soit payant ou gratuit.

 

Organisation des frontières entre sexes et gestion du temps

 

L’ethnographie des tâches ménagères montre comment les hommes et les femmes se répartissent les tâches au sein de l’univers domestique et comment ils délèguent la réalisation de certaines d’entre elles à des relais humains, comme les femmes de ménage, à des objets comme ceux de l’électroménager, ou à des systèmes automatisés comme ceux que peuvent proposer les technologies domotiques.

L’enquête confirme ce que nous avions déjà constaté par exemple dans l’étude sur l’énergie au quotidien (Desjeux D, et alii, 1996), ou ce que montre indirectement Jean-Claude Kaufmann (1992) dans La trame conjugale [13], à savoir que l’univers domestique reste celui de la femme. Les hommes, en dehors des activités – mécanique, bricolage et jardinage des légumes – ou des espaces – la cave – qui leur sont davantage réservés, sont plutôt en position de participation, c’est-à-dire de ceux à qui la femme délègue une partie des tâches.

A travers l’étude des occasions d’intervention des hommes dans les tâches domestiques nous avons repéré deux modèles d’organisation.

Le premier se structure autour d’une représentation « classique » de la division sexuelle des tâches où la femme doit être capable d’assumer entièrement son rôle de maîtresse de maison. Il est demandé aux hommes de faire montre de bonne volonté. Ils ne sont pas censés avoir les compétences requises pour les tâches ménagères. Dans ces foyers, il existe une ligne de démarcation très tranchée entre les territoires féminins et masculins, tout ce qui concerne les tâches ménagères et la cuisine relevant de la mère ou de la fille[14]. Les hommes sont au bricolage, les femmes à la couture. Dans ce contexte, lorsque les hommes interviennent, qu’il s’agisse de l’époux ou du fils, c’est pour réaliser une tâche rapide et simple qui ne fait que renforcer la frontière existant entre les deux sexes.

Le second modèle s’articule sur des représentations des rôles masculins et féminins qui sont moins clairement séparés. Dans les pratiques, cela se manifeste par une collaboration de l’homme, régulière ou ponctuelle, à la réalisation des tâches que la femme ne peut assumer elle-même, pour des raisons de santé, d’activité professionnelle ou encore de fatigue. Dans ce cas, l’homme participe selon un principe et une contrainte : un principe de partage suivant lequel chacun doit faire une partie du travail, même si ce partage n’est pas équitable ; et une contrainte d’urgence, lorsque la femme est malade. Certains hommes ne participent que lorsqu’ils en ont le temps et l’envie, suivant le principe de l’improvisation. Ils veillent à ne créer aucune règle qui pourrait les enfermer dans un « travail domestique dû ». Ils se gardent une marge de manoeuvre et de négociation de leur engagement ou de leur retrait.

De leur côté les femmes peuvent aussi chercher à limiter l’engagement des hommes, soit parce qu’elles doutent de la qualité du service rendu par un homme, soit parce qu’un transfert trop important de leur domaine de compétences vers celui des hommes pourrait représenter un risque. En terme stratégique, elles cherchent à limiter le coût social que représente la régulation du flou des frontières domestiques, qui demande de gérer la diversité des compétences de chacun et leurs différences d’évaluation.

 

Gérer des technologies domestiques c’est aussi gérer du temps. La gestion du temps de travail domestique s’organise suivant deux grands modèles, qui forment, comme tous les modèles présentés ici, un continuum sur un axe qui intègre les variations par rapport aux extrêmes.

Le premier modèle consiste à laisser une place à l’improvisation. Il correspond à une stratégie de maintien de la possibilité de changer l’ordre des priorités dans les tâches à effectuer, pour s’adapter à un imprévu, comme l’arrivée d’invités, ou pour ménager ses limites physiques, ou encore pour repousser dans le temps des activités qui paraissent fastidieuses, comme le repassage. L’improvisation est un modèle de conduite souple qui permet d’intégrer les changements sans que le fonctionnement de la sphère domestique en soit bouleversé. Grâce à elle, les acteurs se ménagent des marges de manoeuvre au sein de « l’emploi du temps ».

Le deuxième modèle concerne ceux qui planifient les tâches domestiques. Cette planification peut prendre deux formes : la première consiste à planifier les tâches répétitives, et la deuxième à anticiper les incompatibilités avec d’autres contraintes prévisibles de la vie quotidienne ou professionnelle. La « planification répétitive » correspond aux tâches domestiques qui se répètent en cycles identiques. Les temps de ces tâches sont circonscrits pour ne pas déborder sur les autres temps, professionnels ou scolaires, et également pour garantir des temps « libres » où les contraintes domestiques n’ont plus de prise. C’est une stratégie pour soi, pour se ménager des temps à soi, ou avec la famille. Le ménage doit être réalisé pendant la semaine, par exemple, de façon à ce que le samedi et le dimanche constituent des plages de temps libre. Pour réaliser les activités domestiques particulièrement exigeantes en terme de temps ou encore jugées pénibles, certaines femmes calculent à l’avance la place qu’elles vont leur accorder par rapport à leurs autres activités, de telle façon que ces différentes contraintes ne se téléscopent pas dans leur emploi du temps. C’est la « planification-anticipation ». Elle porte sur ce qui n’entre pas dans la routinisation, parce que c’est une activité occasionnelle plus importante, mais prévisible. L’entretien du linge qui constitue une « chaîne d’activités » qui va du lavage au repassage, en passant par le séchage, est ainsi programmé par anticipation par certaines femmes pour ne pas empiéter sur le déroulement des autres tâches. De même, les femmes doivent réaliser à intervalles espacés dans le temps, des tâches relevant du « gros ménage », qui ne font pas partie de l’entretien hebdomadaire ou quotidien de la maison. Afin de les isoler et de tenter par là de neutraliser le désagrément qu’elles leur causent, certaines femmes choisissent de les prévoir, de les placer à l’avance dans leur emploi du temps de telle sorte qu’elles ne s’ajoutent pas à une autre contrainte le même jour, et que de ce fait leur côté pénible ne soit pas démultiplié.

L’ensemble de ces stratégies de gestion du temps domestique relève d’un modèle plus général, celui des stratégies de ruse avec soi-même. Le jeu de l’improvisation, de la routinisation et de l’anticipation est à la fois le produit des contraintes sociales – la présence des enfants ou le fait de travailler -, d’un effet de situation liée à la position des acteurs dans le parcours du cycle de vie – notamment avec la baisse de la force physique et l’isolement -, et d’un jeu stratégique pour se libérer du temps à soi, limiter l’accumulation ou diminuer le sentiment de pénibilité des tâches domestiques. Ce modèle s’inscrit aussi dans le jeu avec « l’autre »  pour l’amener à participer ou au contraire à ne pas sortir de ses frontières.

 

Les enjeux pour les femmes de la délégation culinaire aux objets techniques

 

Le coeur de l’espace féminin domestique est constitué par la cuisine. Le terme de cuisine renvoie à la fois au lieu de préparation des aliments, mais également à l’activité même de préparation. C’est l’activité qui fait le plus appel à des objets techniques, du congélateur au four à micro-ondes, en passant par tous les robots électroménagers.

Les objets techniques électriques qui composent l’espace de la cuisine sont censés faire gagner du temps aux femmes dans leur travail de préparation des aliments. Ils sont donc révélateurs à la fois du rapport au temps des ménagères, mais aussi de leur stratégie de délégation, de « faire faire » à des objets pour gagner du temps, diminuer leur charge mentale et gérer leur travail. Nous avons choisi de nous centrer sur deux objets techniques significatifs de cette gestion, le congélateur, pour le froid, et le four pour le chaud.

Les congélateurs sont de deux types : le congélateur-réfrigérateur et le congélateur séparé. Par rapport à d’autres enquêtes menées à Paris, le congélateur séparé paraît un objet aux fonctions plus stratégiques en province. Celui-ci peut être assimilé à un meuble de « rangement » des aliments.

Le congélateur peut servir à conserver quatre sortes de produits : les produits du jardin ou de la chasse, – pour manger « comme si » c’était une autre saison -, les produits achetés frais, les plats faits maison et les produits achetés surgelés, parmi lesquels les plats préparés qui représentent la délégation « maximum » des tâches culinaires. Il peut contenir la nourriture la plus liée à la terre comme la plus transformée par l’industrie. À l’échelle de notre enquête qualitative, les logements où l’on constate le plus souvent la présence d’un congélateur se trouvent dans les quartiers plus aisés. Les personnes qui sont le moins équipées en congélateur habitent dans les résidences HLM[15].

Cet objet technique, à travers son rôle de conservation, est révélateur des capacités de projection des acteurs dans le futur, c’est-à-dire de leur modèle de planification. Le congélateur suspend le travail du temps en annulant les processus de pourrissement des aliments. Il permet de lever une partie des contraintes de temps qui pèsent sur les femmes en économisant du temps pour les courses notamment. C’est cette fonction qui déclenche la délégation. Le congélateur est utilisé pour résoudre différentes incertitudes, comme le manque de certains produits en hiver, les « pannes d’imagination », la venue d’invités en surnombre ou la « deuxième vie » des restes. Mais l’usage de ce recours ne va pas toujours de soi, spécialement pour des plats achetés surgelés : le mari peut s’y opposer, ou la norme sociale peut « l’interdire » en cas de réception d’invités.

Aux objets du froid, congélateur ou réfrigérateur, s’opposent les objets du chaud pour cuire, rôtir, griller ou réchauffer les aliments. Ils possèdent, notamment le four, la particularité de pouvoir être programmés électroniquement, même si certains n’utilisent jamais cette possibilité. La programmation du four appartient au territoire féminin. Certaines femmes l’utilisent pour faire fonctionner le four en leur absence, ce qui leur permet de réaliser deux activités en même temps. D’autres utilisent la programmation quand elles sont chez elles. Par la programmation, elles éliminent deux charges mentales, celle de la mise en route et celle l’arrêt, qui évite que les aliments soient trop cuits.

Le constat intéressant est que l’activité même de programmer n’est pas liée à un sexe qui serait plus à même de programmer. Elle est liée à l’occupation d’un territoire dans l’univers domestique et aux pratiques à l’intérieur de ce même territoire. Les hommes qui ne se servent pas du four ne le programment pas non plus. La tâche incombe aux femmes. Cependant l’importance de la programmation électronique ou mécanique reste faible dans l’univers domestique féminin. La programmation reste très occasionnelle pour le four, elle est très limitée avec les minuteries ou la cafetière, et elle est inexistante avec les robots ménagers. Les ménagères ont bien intégré l’aide de l’énergie électrique ou du gaz, pour gagner du temps, ou faire moins d’effort. Mais une programmation plus « immatérielle », comme celle qui serait liée à la domotique, paraît peu présente dans l’univers des objets liés à la cuisine. La programmation se révèle même être une source d’inquiétude. Elle révèle la peur de perdre la maîtrise de son univers domestique. Ne pas contrôler soi-même, c’est augmenter les risques d’accidents domestiques, pour la maison ou pour les enfants[16].

Il semble que ce soit surtout le froid, qui ne relève pas de l’univers de la programmation électronique ou de la minuterie, qui joue un rôle stratégique pour les femmes dans la gestion du quotidien. Le froid, « en suspendant le vol du temps », devient une ressource pour réguler l’imprévu, la gestion du budget et le poids des tâches qui pèsent sur les femmes. Le froid est une ressource dans une situation où la contrainte de temps est trop forte et où par exemple la femme n’a pas le temps de préparer un repas. Le froid est également une ressource quand la femme peut l’utiliser sous forme de produits tout prêts, ou si elle peut « réinterpréter » ces produits par rapport à sa compétence dans le « faire soi-même ». Cette ressource ne fonctionne que si la norme familiale permet l’utilisation de produits surgelés. Or si ceux-ci sont souvent admis pour les enfants et en semaine, ils le sont moins le week end, pour le mari et pour les invités. Déléguer les activités culinaires représente un fort enjeu.

La cuisine est, en effet et au moins en France, une activité domestique à forte valeur ajoutée sociale[17]. Elle met en oeuvre et en scène des savoir-faire et des compétences qui constituent l’un des fondements du statut de la femme en tant que responsable du fonctionnement du foyer. La cuisine est au coeur du territoire féminin, que ceci soit souhaité ou non par les femmes. Les hommes n’interviennent que de façon occasionnelle dans ce domaine. La cuisine est le territoire où se déroulent les activités qui vont du stockage à la préparation des aliments et au nettoyage de la vaisselle. Ce qui varie, en fonction des situations, des atouts et des contraintes sociales, c’est la capacité à utiliser la délégation comme une ressource dans le jeu familial, et notamment entre les hommes et les femmes.

La délégation culinaire est une activité sous forte contrainte sociale. C’est pourquoi, elle semble suivre un certain nombre de règles assez codifiables : rester occasionnelle, ou se limiter à de l’extraordinaire, ou être provoquée par une forte contrainte de temps. Déléguer à la marge paraît donc être la pratique la plus socialement acceptable. L’intensité de la délégation culinaire, comme pour la plupart des situations domestiques, varie tout au long du cycle de vie, depuis le début du cycle adulte avec les enfants en bas âge, jusqu’à la fin du cycle, au moment de la vieillesse, quand la force physique diminue.

 

Finalement, la délégation culinaire par le recours aux objets ou aux personnes de l’entourage ne se réduit pas simplement à une élimination de la pénibilité et des contraintes liés à ces activités. Elle possède une dimension symbolique forte, liée à l’image de soi ou de son milieu social. Elle s’insère également dans le jeu social familial, où la femme doit réaliser un équilibre entre des gains de temps et d’énergie et ce qui est socialement acceptable. L’acceptabilité est incorporée à travers les interactions entre la femme, le conjoint et les enfants, lesquels peuvent être interprétés comme des contraintes qui augmentent la charge de travail et la pression sur le temps, et qui fixent les normes de l’acceptabilité sociale ou familiale. Tout se passe comme si les objets électriques culinaires permettaient de créer des marges de manoeuvre à l’intérieur de ces contraintes, sous réserve que cette délégation ne menace pas la sécurité des personnes ou l’identité de chacun[18].

 

Nettoyer, une impossible automatisation

 

Pour la plupart des acteurs, le ménage reste une attribution féminine. Hormis l’aspirateur – et le système domotique par tuyau à brancher dans le mur -, et les « boules de vapeur », qui nettoient certaines surfaces et tissus par jets de vapeur, il n’existe aucun objet technique susceptible de supprimer cette tâche. A l’opposé, l’entretien du linge est un bon exemple d’automatisation au moins pour le lavage, avec le lave-linge et éventuellement pour le séchage, avec le sèche-linge, mais non pour le repassage. La femme peut plus facilement mettre en adéquation l’exigence de propreté qu’elle a incorporée et sa capacité à atteindre ce seuil d’exigence, grâce aux objets techniques.

Le ménage reste donc une activité fortement physique et manuelle, qui peut se diviser en deux grand moments : le ménage « régulier » et le « grand ménage ». Le « grand ménage » n’est pas pratiqué par tout le monde. Il relève de la « planification anticipation ». Il consiste à bouger les meubles. Cela demande une aide des hommes ou l’aide de la femme de ménage. De même, le nettoyage des vitres relève du modèle d’anticipation, mais tout le monde le pratique suivant des rythmes plus ou moins fréquents. Le nettoyage des vitres de la cuisine peut faire partie d’un « sous cycle » plus fréquent.

Quand la surface est petite, notamment en HLM, le ménage régulier suffit à maintenir le logement propre. Il relève de la « planification répétitive », proche de la routine. Cela consiste essentiellement en l’élimination de la poussière et de la saleté des meubles et des sols. Cet entretien à lieu tous les jours ou tous les deux jours. L’objectif du ménage régulier est d’éviter l’accumulation de poussière, de saleté et de désordre dans les espaces du logement investis quotidiennement. Le ménage concerne aussi  deux espaces : l’intérieur du logement et l’intérieur de l’immeuble en habitat collectif. Dans les logements HLM, les locataires peuvent prendre en charge le ménage des parties communes.

Le ménage qui dévore du temps et de l’énergie peut être délégué à des personnes professionnelles dans ce domaine. Mais « faire ou faire faire » le ménage varie en fonction des groupes sociaux et du type d’habitat individuel ou collectif[19]. Les pratiques du ménage et les formes de leur délégation participent des marqueurs ordinaires des clivages sociaux.

L’imaginaire du ménage renvoie aux structures mentales du propre et du sale, du « pur » et de « l’impur »[20]. Le ménage préserve la sphère domestique de la saleté et de la dégradation. A travers cette activité les femmes produisent une image d’elles-mêmes. Elles doivent se situer dans la tension entre la crainte de faire trop de ménage, de trop s’investir dans cette activité de quête de propreté, et d’être stigmatisées comme « maniaques », et la crainte de ne pas en faire assez, et d’être perçues comme incompétentes et menant leur foyer vers une forme de décadence. Faire « trop » ou « pas assez » de ménage, telle est la question.

La tâche domestique du ménage est donc, avec la cuisine, la plus impliquante en terme d’identité et de statut pour les femmes. Elle est un fort marqueur de sexe. Ces deux activités participent de ce mécanisme, bien connu depuis Erwin Goffman, de la mise en scène de soi. Cette mise en scène s’exprime sur un mode très ordinaire et tellement incorporé que les acteurs n’en ont plus conscience. Ici, les pratiques du ménage expriment tout particulièrement les différences entre sexes et entre classes sociales.

 

Conclusion : les chances sociales du recours à la domotique dans l’univers domestique

 

L’enquête montre bien que l’univers domestique est structuré en espaces masculins et féminins, et que l’introduction d’un nouvel objet technique peut remettre en cause l’équilibre instable des sexes et des générations. Une des bases de cet équilibre est fonctionnelle, gagner du temps, baisser les charges mentales ou limiter les incertitudes du comportement des autres pour mieux gérer les tâches à réaliser. Une autre est stratégique : réguler l’accès au territoire de chacun et fixer les règles de la coopération pour minimiser les coûts de la négociation entre sexes et générations. La troisième est symbolique : opter pour une nouvelle technologie, ou plus généralement faire le choix d’un recours pour la cuisine ou le ménage, touche à l’image de soi en termes de compétence technique et de bonne adéquation avec les rôles assignés ; ce recours diminue ou augmente les angoisses face à la sécurité domestique. Ces trois bases forment les structures d’attente de la « domotique », mais bien sûr sous contrainte de revenu. Aujourd’hui il est possible de montrer que le surcoût qu’implique la « domotique », en habitat individuel, fait qu’elle est déjà structurellement limitée aux classes aisées. Elle est par ailleurs plutôt une affaire d’hommes, et son domaine d’application est peu lié aux activités ménagères. Elle peut se développer dans le domaine de la sécurité contre l’intrusion, sous réserve qu’il existe une suite après le déclenchement de l’alarme. Son principal atout est la moindre dépense d’énergie qu’elle permet. La domotique semble donc assez adaptée à une population française de baby boomers vieillissants mais nombreux.

 

 

Paris/Tampa (USA), le 24 février 1997

 

 

 

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SINGLY François (de), (1996), Le soi, le couple et la famille, Nathan, Paris

 

SILVERSTONE Roger, HIRSCH Eric, (éds.), (1994), Consuming Technologies. Media and Information in Domestic Spaces, Routledge, Londres, 241 p.

 



[1] Professeur d’anthropologie à la Sorbonne (Université Paris V), directeur scientifique d’Argonautes (2 rue des Portes Blanches, 75018 Paris, tel : 01 42 62 01 50 ; fax : 01 42 62 10 02 ; e-mail : argonaut@dialup.francenet.fr), membre du CERSOF (ParisV-Sorbonne). L’enquête a été réalisée par Sophie Alami, sociologue, chercheur à Argonautes, membre du CERSOF (ParisV-Sorbonne), Dominique Desjeux, Patricia Medina, sociologue, chercheur à Argonautes, avec la participation de Véronique Beillan, sociologue, chercheur au Grets – EDF, Cécile Berthier, sociologue, chercheur à Argonautes, Sophie Taponier, sociologue, directeur de la recherche et des études à Argonautes, chercheur au CERSOF (ParisV-Sorbonne) : 1994, Anthropologie de la domotique au quotidien, Paris, Laboratoire d’ethnologie de Paris V – Sorbonne, Argonautes, Contrat EDF et Plan Construction, Synthèse : 50 p. (multig.) ; Rapport : 300 p. (multig.)

[2] La plupart des enquêtes sur la domotique ont porté sur des logements collectifs de type HLM, et souvent sur des sites expérimentaux. L’intérêt de cette enquête est qu’elle porte sur un site privé, composé de maisons individuelles et soumis au marché. La domotique dépend donc du « choix » des acheteurs et non pas de celui des gestionnaires d’habitats collectifs.

[3] Le terme de recours est fréquemment utilisé en anthropologie de la maladie pour signifier qu’il n’existe pas un seul recours thérapeutique correct, mais que les familles, alternativement, peuvent aussi bien avoir recours au médecin privé, à l’auto-médication, à l’hôpital ou aux médecines « traditionnelles » ou « douces » (cf. notre travail d’anthropologie comparée sur une maladie ordinaire, Desjeux Dominique et alii 1993)

[4] Les maisons individuelles comprennent un certain nombre d’aménagements « domotiques », ou perçus comme tels par les usagers, fournis pour toutes les maisons : un chauffage avec programmation, des volets roulants automatiques, une commande à distance, et une aspiration centralisée qui permet à l’aide d’un long tuyau d’aspirer la poussière en se branchant sur des bouches dans le mur. Le lotissement est précâblé, ce qui permet d’opter, moyennant un surcoût financier, pour un module de sécurité avec quatre options : une alarme anti-intrusion contre les vols, et des systèmes de détection de fuite d’eau, de gaz et d’incendie. Il y a aussi la possibilité d’avoir une ouverture automatique de la porte de garage et un arrosage automatique du jardin.

[5] Cf. notre article « L’ethnomarketing : une méthode pour comprendre la construction de la rencontre entre l’offre et la demande. Le cas de la domotique dans un quartier urbain en France. » par Dominique Desjeux, Sophie Taponier, Sophie Alami et Isabelle Garabuau, dans lequel nous développons l’idée de système de consommation lié à l’offre de domotique. (Actes du premier colloque international organisé par France Telecom « Penser les usages » (Bordeaux 27-29 mai 1997), pp 250-258).

[6] Il y aurait un développement à faire sur la place des « baby boomers » nés entre 1945 et 1950, voire jusqu’en 1955, qui à la fois en tant que groupe démographique ont été les porteurs de l’expansion de la consommation des nouveaux services (comme les grandes surfaces), et qui sont en même temps ceux qui doivent prendre en charge le changement de système de consommation, et aussi de management dans les entreprises. Le problème est que leur habitus générationnel est organisé autour de la croissance des richesses plus qu’autour de la redistribution des richesses.

[7] Cf. Dominique Desjeux, Anne Monjaret, Sophie Taponier, 1997, Le déménagement : un analyseur de nouveaux services liés à la mobilité géographique en France, Paris, Argonautes, La Poste, 190 p., multig.

[8] Encore faut-il nuancer ici puisqu’une partie des nouveaux services s’est développée sur ce que nous avions appelé en juillet 1994 « le marché de la pauvreté » (6ème conférence internationale de la SASE, à Jouy en Josas, « L’ethnomarketing une approche qui part du quotidien », Dominique Desjeux) : les locations de voitures, les hard discounters, la HI FI, le crédit à la consommation, …

[9] Aux USA Arjun Appadurai et Kopitoff ont développé l’idée de circulation et de vie sociale des objets (1986). En Grande-Bretagne Mary Douglas et Baron Isherwood ont montré en 1979 comment la consommation pouvait être analysée comme un système de communication, et pas seulement comme un simulacre (chez Baudrillard), ou comme une aliénation (par « la pensée 68 »), ou encore comme un choix rationnel (chez les économistes et une partie des psychologues). Leur livre a été réédité en 1996.

[10] L’opposition que nous faisons exprime plus une différence, et une préférence, qu’un jugement de valeur. Notre approche en terme d’échelle et de découpage de la réalité à une échelle donnée, nous permet de ne pas éliminer les autres approches, mais de montrer les limites ou les apports de chacune, tout en évitant le juste milieu qui n’existe pas, sauf dans l’imaginaire d’un monde sans débats (cf. Dominique Desjeux, 1996, « Tiens bon le concept, j’enlève l’échelle… d’observation ! », UTINAM n°20, l’Harmattan, pp. 15-44). Nous utilisons aussi les approches cognitives qui sont parfois difficiles à distinguer des calculs stratégiques. La différence tient au fait que le calcul stratégique implique qu’il soit construit dans le cadre d’une interaction sociale existante ou implicite extérieure à l’individu, alors que l’arbitrage est fait en fonction des préférences personnelles internes à l’individu.

[11] Ceci s’appliquera surtout aux « commodités domestiques » et à « l’assistance à domicile », et un peu moins à la « gestion locative » et aux « activités à domicile » pour reprendre la typologie de Philippe Dard, dans Chantal Laumonier (1992) p. 39.

[12] Cf. Jean-Claude Kaufmann (1996)

[13] Chez Nathan

[14] Cf. notre enquête sur les comportements alimentaires des jeunes qui confirme cette division sexuelle des tâches pour la cuisine : Isabelle Garabuau, Dominique Desjeux, Sophie Taponier, 1996, Le processus de construction des comportements culinaires et alimentaires des jeunes dans le cadre de l’espace domestique : place de l’héritage, de la réappropriation et de la création, Paris, Argonautes, ministère de l’Agriculture, Nestlé, 211 p. (multig.)

[15] Le capital technologique domestique (équipements électroménagers et équipements culturels), associé au capital réseau et à l’appartenance de quartier, est un bon indicateur de l’appartenance de classe à l’échelle micro-sociale.

[16] En terme pratique, cela veut dire qu’une technologie domestique pour se diffuser, surtout si elle porte sur les alarmes et la sécurité, doit faire la preuve, sur un mode symbolique ou réaliste, de sa fiabilité, et pas uniquement des gains de temps ou d’argent qu’elle autorise, de sa simplicité, ou à l’inverse de la multiplicité de ses possibilités. Il semble d’ailleurs qu’aujourd’hui la complexité des produits jouent en leur défaveur auprès des consommateurs, que ce soit dans la HI FI ou l’électroménager.

[17] L’enquête internationale que nous menons actuellement, grâce à un réseau d’étudiants et de jeunes chercheurs, sur les comportements alimentaires des jeunes urbains en France, Pays Bas, USA, Turquie, Espagne et Italie montre que la France semble être le seul pays où l’on parle de « bouffe » avant, pendant et après le repas. C’est ce qui a frappé tous les observateurs étrangers, de même que l’importance accordée au moment de la préparation des plats.

[18] La diffusion de la domotique se situe dans ce champ de tensions, où elle pourra autant être perçue et réinterprétée comme une contrainte ou une menace par rapport au territoire de chacun, que comme une ressource nouvelle.

[19] Pour l’anecdote, cf. le contenu d’une publicité privée américaine qui propose ses services à la maison : « Do you enjoy house-cleaning ? We do ! », (Est-ce que vous prenez plaisir à nettoyez votre maison ? nous oui !) (1994). Une partie des emplois américains est produite par les services à l’habitat ou de restauration, mais avec un salaire minimum horaire (minimum wage) qui équivaut à peu près à la moitié du SMIC.

[20] Notre enquête sur le déménagement, citée plus haut, a fait ressortir l’importance de la « purification » par le nettoyage, comme un véritable rituel magique, au moment de l’installation dans le nouveau logement. Purifier, dans sa double acception positive et négative, apparaît comme un élément structurel de l’imaginaire.